Anachroniques

14/04/2018

écouter le langage qui bruit de littérature

Alexandre Jean-François (réalisation par), L’Imagier des bruits. Ecoute, observe et devine, illustrations Olivier Latyk, naïve jeunesse, 2010, 88 p. + CD de 40’ 
Cette création a pour but de stimuler l’enfant à écouter les bruits et sons qui l’entourent et à les identifier. Sous une apparence de simplicité et d’évidence, ce discernement sonore procède méthodiquement. L’enfant peut suivre sur le livre l’onomatopée -bruit d’objets ou cris d’animaux- et les rares interjections humaines qui sont parfois transcrites et souvent accompagnées d’une illustration évoquant une situation.
Le CD qui reproduit quarante bruits (onomatopées et interjections), inclut des comptines relatives aux sons. Tout commence par le bruit que l’enfant doit chercher à identifier. La comptine, le commentaire viennent donner à entendre le sens de la manifestation sonore. Cette exploration de l’environnement par l’audition aiguise l’attention de l’enfant et suscite sa curiosité, tout en élargissant sa connaissance des sons reconnus. Ainsi, l’enfant qui joue reproduit le son, il redit pour mieux dire en quelque sorte. S’il imite, il ne quitte pas le contexte ludique que les interactions entre le livre et le CD provoquent ou bien que le CD suscite avec l’auditeur ou l’auditrice. Le sous-titre de l’ouvrage décrit parfaitement la démarche des auteurs. Il n’est pas douteux que la présence de l’adulte doit accompagner les interactions entre l’enfant et les bruits. C’est une condition pour enrichir encore la dimension heuristique de l’écoute.
Cet ouvrage est une perle, un petit chef d’œuvre d’intelligence qui ne doit pas passer inaperçu et que l’ancienneté relative de la parution impose de rappeler à l’actualité du livre de jeunesse.

Leyronnas Dominique, Mes Petits Imagiers photos, tous les bruits, Nathan, 2016, 40 cartes + livret de 16 pages, 12€50
Présentées dans un coffret, les 40 cartes forment un imagier de bruits, onomatopées ou cris. Chaque carte possède un dispositif qui permet de d’écouter le son en question. Leyronnas, un pédiatre, est l’auteur du livret qui s’adresse aux parents. Ce coffret est donc un imagier thématique visuel et sonore. Une belle production.

Le Magicien d'Oz, texte de Maxime Rovère d’après Franck L. Baum, illustrations de Charlotte Gastaut, dit par Charlotte Gastaut, Milan, 2017, 96 p. + CD audio, 22€
On n'a probablement pas à présenter l'histoire de Dorothy et du Magicien d'Oz écrite par L. Frank Baum (1856 – 1919). Au moment de sa sortie, Baum écrivait qu'il s'agissait de bannir du conte le cauchemar et le chagrin pour n'en garder que l'émerveillement dans le but de distraire la jeunesse. La morale étant dévolue à l'éducation, la littérature ne devait qu'amuser.
Cette œuvre est donc une œuvre explicitement idéologique puisqu’elle se dit œuvre de littérature de jeunesse pure, c’est-à-dire dépouillée de tout enjeu social et politique ou éducatif. Baum voyait en cela le renouvellement de la littérature des contes qu'il s'agissait de ranger au rayon des musées littéraires.
On croise au cours du périple de Dorothy, apprentie magicienne, ce qu'on identifie aisément, aujourd'hui, pour des poncifs de l'héroïc-fantasy. Le poétique vient renforcer l'élimination du vilain et du mal. Rien qui ne glace le sang, ici, rien qui ne heurte les consciences : on est dans le divertissement qui se voudrait pur de toute autre exigence. Comme chez Harry Potter, les personnages sont appelés à trouver en eux-mêmes ce qu'ils veulent demander à l'introuvable magicien. Comme Harry Potter, leur pouvoir est inné et l'individu est son propre et seul recours….
Et on voit ainsi que Baum tombe dans une idéologie conservatrice. La misère y est expliquée par une sorte de théorie des climats et un fatalisme très naturel. Le magicien tient son pouvoir de la confiance qu'il redonne aux êtres auxquels il vient en aide. Marchand d'illusion, le magicien était tout indiqué pour faire rêver lors de la dépression économique où Flemin le mit à l'écran en 1939. On touche probablement, ici, au cœur même de l'œuvre : une propagande sans voile en faveur d'une société individualiste de l'illusion.
Le travail d’illustration de Charlotte Gastaut tend à sortir l’œuvre de ces travers inhérents au texte, même adapté par Rovère. La stylisation, le jeu des points de vue, l’usage des aplats et des effets d’aquarelle, les allers et retours incessants du haut au bas et du bas au haut, les illustrations pleines pages sur un format grand format (245x345mm)  le foisonnement des détails (traits, bulles), les contrastes entre le noir et blanc et les couleurs abondantes, l’apparition de monstres dessinés, les compositions des illustrations par double page avec un sens exacerbé du tressage, tout le travail graphique fait entrer l’enfant dans un monde féerique et magique, atténuant le domptage idéologique au divertissement qui caractérise l’œuvre initiale.

Bloch Muriel, Un Conte du Cap Vert. La dernière colère de Sarabuga, illustré par Aurélia Grandin, Gallimard jeunesse, collection Contes du bout du monde, 2012, 32 p.  + 1 CD, 17€ ; Bloch Muriel, Un Conte du Japon. Ce qui arriva à monsieur et madame Kintaro, illustré par Aurélia Fronty, Gallimard jeunesse, collection Contes du bout du monde, 2012, 32 p.  + 1 CD, 17€
Ces deux contes reposent sur des musiques traditionnelles dont les textes ne sont que les introducteurs. Dans les deux cas, il s’agit d’une belle œuvre. La musique permet de rentrer dans l’univers de l’histoire. Si le conte du cap Vert se rapproche de la légende, celui du Japon est un vrai conte à la trame faussement policière.

Philippe Geneste

01/04/2018

comprendre la non-violence

Bernard André, avec la coopération de Geneviève Coudrais et Nicole Lefeuvre, Le Boycott, moyen de lutte multiforme. De Lysistrata au BDS, St-Georges-d’Oléron, les éditions libertaires, 2018, 76 p ; 8€
Voici un ouvrage tout indiqué pour les centres de documentation des lycées et pour les médiathèques et autres bibliothèques accueillant des adolescents. Le livre se place dans la filiation des formes de lutte non-violentes et en décrit avec moult précisions des exemples contemporains. Un historique savant, mais très simple à lire, ouvre la lecture et nous plonge dans une familiarité de la modalité d’opposition pourtant, souvent, perdue de vue. Evoquons : Lysistrata, une pièce d’Aristophane, Les Voyages de Gulliver où Swift offre un exemple qui préfigure presque Gandhi. L’auteur passe aussi en revue des événements liés à des luttes syndicales du début du vingtième siècle puis de l’Espagne en 1936 etc. Il évoque, aussi, des luttes sociales contre la colonisation, Tagore, Gandhi, contre l’apartheid et le racisme, Mandela, Rosa Park… Et bien sûr, le livre produit une riche chronologie de boycotts contemporains.
Deux d’entre eux sont ensuite analysés en explorant le processus qui y a mené et les mécanismes de leurs mises en œuvre. C’est le boycott de l’Afrique du Sud du temps de l’apartheid, et la campagne Boycott, désinvestissement, sanctions (BDS), initiée pour que soient appliquées, par Israël, les résolutions de l’ONU consacrées à la Palestine et au droit des palestiniens. Le Boycott y apparaît « comme moyen légitime de défendre et de faire campagne pour la liberté des Palestiniens, la justice et l’égalité ».
La modalité non-violente du boycott met à l’épreuve les états sur le droit à la liberté d’expression. La France, par exemple, est la seule démocratie occidentale à réprimer le boycott alors que la liberté d’expression est inscrite dans la Constitution. Qui connaît les démêlés des partisans du BDS France avec la justice ? Et pourtant, voilà un sujet intéressant la question de l’engagement dont le système éducatif se fait des gorges chaudes à dates régulières.
Le Boycott, moyen de lutte multiforme (…) interroge le lien entre engagement individuel et engagement collectif, question vive au sein de la jeunesse. Le boycott « peut être un acte minimal, un moyen pauvre » mais est-il la marque « d’un “nouveau militantisme” horizontal qui se concrétise autour de projets éphémères et immédiats » ? Déplace-t-il véritablement « le conflit du lieu de production vers le lieu de la consommation » ? La lutte des classes n’a-t-elle pas pour source, encore et toujours, y compris via le boycott, son ancrage dans la production et dans la relation entre consommateurs et producteurs ? Ces questions sont posées, l’auteur penchant parfois du côté d’une désobéissance de la « société civile » plutôt que du côté du combat des exploités contre les détenteurs de moyens de production et des leviers du pouvoir. Mais il sait aussi illustrer les liens entre le boycott et la lutte des classes et l’histoire du boycott développée montre que son succès dépend de la convergence des actes individuels dans l’action collective. Encore une fois, ce livre ouvre des horizons. La modalité de l’action par le boycott met à l’épreuve la liaison entre ce qu’on nomme le mouvement social et les luttes contre l’exploitation portées par le syndicalisme. Là aussi, l’auteur permet au lecteur de s’instruire pour se faire lui-même une opinion.
En ces temps où triomphent les discours guerriers, lire un ouvrage qui prône la non-violence avec une érudition amoureuse de clarté d’exposition, est suffisamment exceptionnel pour entrer dans les rayons de toutes les bibliothèques.

Cohen-Janca Irène, Ruby tête haute, illustrations de Marc Daniau, les éditions de l’éléphant, 2017, 40 p. 15€
Ruby Bridges est le nom de la première petite fille noire à fréquenter une école jusque là réservée aux enfants d’adultes blancs. On est en 1960, en Louisiane. L’année sera une année terrible pour l’enfant qui soutenue par ses parents et la communauté noire va résister à l’hostilité haineuse de la population blanche. En novembre 1960, la Cour suprême des Etats-Unis imposera la fin de la ségrégation dans les écoles…Ce fait héroïque pour l’égalité des droits a souvent été salué. En 1963, un peintre qui travaille pour différents magazines, Norman Rockwell (1894-1978), réalise The Problem we all live with, un tableau représentant la petite fille de six ans se rendant à l’école encadrée par quatre agents fédéraux…
C’est ce tableau qui sert de point de départ à l’album d’Irène Cohen-Janca. L’illustrateur Marc Daniau interprète pour l’occasion le tableau de Rockwell, en explorant, dans un style réaliste les potentiels prolongements anecdotiques et historiques. Cet album, soutenu par Amnesty International, est donc une histoire vraie mise en scénario fictif avec intelligence. L’autrice et l’illustrateur font éprouver la solitude de l’enfant, soulignent la persistance des stéréotypes racistes, interrogent la place de l’autre dans la vie de chaque individu. A l’heure où le Ku-Ku-Klan trouve un nouveau souffle aux USA, à l’heure des assassinats légaux de jeunes noirs dans les quartiers noirs des villes américaines, l’album résonne comme un rappel de mémoire pour l’immédiat avenir.

Philippe Geneste

25/03/2018

Dans la poésie de la prose se dessine l’aventure du monde

Herbauts Anne, Une Histoire grande comme la main, Casterman, 2017, 36 p. 15€90
Anne Herbauts poursuit son œuvre poétique, en creusant un peu plus le sillon des mots, les traits du dessin et la matière des peintures. Sa dernière œuvre peut être lue de plusieurs manières : littéralement, elle s’adresse aux petits enfants, mais elle est aussi une propédeutique à la littérature. Son thème majeur est le reflet. L’exploration des mots et de leurs sens enfouis en est la méthode d’exposition. Sous couvert des cinq doigts qui forment la main, la composition repose sur une mise en abyme des histoires. Mais entrons dans le l’album.
D’où viennent les histoires ? Question mal posée : les histoires proviennent du rêve d’un enfant ; elles s’enracinent dans la perception enfantine du monde. Grâce au dessin et aux peintures, la littérature s’y livre, forme sensible de la pensée.
La littérature décrit-elle le monde ou bien raconte-t-elle des histoires ? La littérature description, figuration par mise en images ou bien narration, mise en intrigue des choses de la vie ? Le genre de l’album répond : les deux. D es histoires viennent se révéler de l’intérieur des illustrations et c’est autant de possibles du réel que la fiction met ainsi à jour. La spécificité du geste littéraire est d’illustrer une attitude. Pourquoi est-ce une caractéristique définitoire de la littérature ? Parce qu’il n’y a pas de sens unique de la présence humaine au monde. Et c’est pourquoi, aussi, il faut laisser vagabonder l’imagination. Si Une Histoire grande comme la main propose cinq histoires, c’est parce qu’il ne peut pas n’y avoir qu’une interprétation des choses. Il y a cinq histoires rattachées les unes aux autres comme les doigts d’une main, parce qu’elles ont la même source, c’est-à-dire les élans de l’interprétation qui cherche à donner unité à des éléments hétéroclites, ce que le graphisme d’Anne Herbauts explore en permanence.
Mais ceci est aussi l’œuvre du lecteur, de la lectrice et lire un album d’Anne Herbauts à un enfant c’est faire l’expérience que l’enfant voit bien d’autres choses insues de l’adulte et qu’il jouit du sens à offrir au livre, à lui-même peut-être, à l’adulte lecteur ou lectrice aussi.
Alliant rhétorique, art de la signifiance, invitation au commentaire narratif, ce nouvel opus d’Anne Herbauts apporte une pierre supplémentaire à une œuvre qui ne cesse d’approfondir le genre de l’album comme aussi le genre de la poésie. Car, en effet, ce livre n’est-il pas avant tout un recueil poétique ?
Cassany Mia, Voyage au pays des rêves, illustrations d’Ana de Lima, Nathan, 2017, 40 p. 14€95
L’ouvrage de grand format emprunte à Lewis Carroll le goût de l’imaginaire et la voie des rêves pour parler de l’enfance. Il se fait parfois livre de devinettes où l’enfant doit identifier les animaux et rétablir leur pelage. On y rencontre une ondine enfantine qui joue avec des bateaux en papier remplis de friandises, une baleine qui telle une Jangada vernienne porte sur son dos une ville entière.
Ici le monde se met à l’envers et il se met à pleuvoir des poissons, la racine des montagnes est univers de vies nouvelles. Au pays des rêves, les phares ne servent point aux pêcheurs mais aux étoiles pour se guider, les volcans fabriquent des chewing-gums, les villes sont envahies par les plantes tant les humains leur parlent et les papillons servent à soigner les chagrins des villageois, car au pays des rêves règne l’harmonie du vivant. Rien ne se perd tout se retrouve : les objets perdus traînent dans les déserts et il suffit d’un désir pour les aller chercher, parce que c’est ainsi au pays des rêves. Les illustrations douces de De Lima qui usent des points et des lignes, des traits et de la géométrie pour composer un espace onirique viennent donner une première vie à un texte généreux de Cassany ouvrant ainsi un peu plus le livre à la liberté d’imaginer de l’enfant.
Philippe Geneste


18/03/2018

Savoir se détourner des tiroirs du musée des comportements sociaux

Cadier Morgane, Le Secret du loup, illustrations Florian Pigé, HongFei, 2017, 34 p. 16€50
Cet album de grand format frappe par son graphisme à la fois riche en détail et stylisé. Les couleurs pastel aquarellées épousent le climat de froidure que ne quitte pas l’histoire, avec un brin de tristesse qui accompagne les protagonistes. Pourtant, le livre évolue vers une fin euphorique, celle d’une amitié née qui ne s’oublie pas. La thématique est bien connue, c’est celle de l’amitié entre un animal, ici un loup, et un enfant. La société humaine est hostile à l’animal, mais l’enfant ne partage pas le jugement de cruauté qui est porté sur le loup. Le dessin épouse avec légèreté ce thème, à travers les échos entre le bonnet rouge de l’enfant et son écharpe que revêt le loup après leur rencontre.
A ce thème s’ajoute une réflexion sur la nécessité pour se trouver et donc pour trouver l’autre, de rompre les liens sociaux stéréotypés, la grégarité pour le loup comme pour l’enfant et s’ouvrir à l’inconnu. Le secret de la vie est là, dans cet accueil du différent reconnu comme autre que soi et pourtant semblable. Les pentures de Pigé apportent une dimension onirique avec des glacis, des transparences, des effets de miroir, autant d’invitations à rendre attentif le regard, à prendre soin de la différence, à ne pas caser les êtres dans les tiroirs du musée des comportements sociaux.

Arrou-Vignod Jean-Philippe, Le Prince sauvage et la renarde, illustrations de Jean-Claude götting, Gallimard jeunesse, 2017, 47 p. 16€
Voici un récit qui s’appuie sur le merveilleux, un conte. L’auteur l’a écrit avec la simplicité requise pour le genre et une portée allégorique. L’usage de formules anciennes, le goût de la langue du conte sont adroitement posés pour emmener l’enfant dans un univers libre d’interprétation. Un conte, en effet, possède cette caractéristique propre de libérer l’imaginaire en s’affranchissant explicitement du réel, du référent.
Le prince est obsédé par l’assouvissement de son désir d’emprise qui se réalise dans la chasse. Tuer des animaux, les manger, régner sur le monde est la tâche du prince. Un jour il est pris dans un piège « qu’il avait lui-même posé ». Coincé, forcé à l’immobilité, une renarde le visite. Elle, dont le prince a tué les renardeaux et a fait une toque de leur fourrure, porte toute la sagesse de la nature et lui dit qu’il est un sanglier. L’homme-sanglier va alors peu à peu s’émerveiller de l’harmonie qui règne dans la nature, il va peu à peu maigrir et se libérer, ainsi, du piège qui l’enserre. Quand il retournera au monde humain, le Sauvage aura été transformé par son séjour en pleine nature : il sera devenu affectueux, il aura accepté l’autre comme un égal et le respect du vivant comme une condition pour faire société, il aura compris que la patience est une nécessité pour saisir le monde qui nous entoure et qui nous comprend, dont on fait partie, il aura, au propre comme au figuré, appris à marcher sur ses deux jambes, il aura conquis la liberté en se détournant de ses propres pièges et de sa cruauté.
Le message pacifiste est servi par le grand format de l’ouvrage (270x333mm) et les peintures de Götting fouillent l’ambiance médiévale du conte pour donner de la profondeur à la nature, jouant des premiers plans et de la perspective, réalisant maints clins d’œil à des œuvres connues

Philippe Geneste

11/03/2018

Les classiques en jeunesse

London Jack, Le Fils du loup, illustrations de James Prunier, traduit de l’anglais (USA) par Georges Berton, Folio junior, Gallimard, 2016, 160 p. cat. 3 ; London Jack, The Son of the wolf and other stories, notes établies par Rachel Mourlevat,  par Georges Berton, Folio junior, Gallimard, 2016, 160 p. cat. 3 
Voici six récits ayant trait au Grand nord et à la fièvre de l’or qui anima cette région de l’Alaska (Alaskha ou La grande Terre) à la fin du dix-neuvième siècle. London (1876-1916) en fut un acteur et ses débuts littéraires s’en nourrirent abondamment. Quand l’annonce se répand de la découverte de l’or au Klondike, London s’embarque le 25 juillet 1897 à bord du SS Umatilla, pour les Aloutes,  masse de montagnes et de forêts, puis rejoint Dawson City, la « capitale de l’or ». Il en reviendra, un an plus tard, malade du scorbut,  mais aura fait la connaissance de multiples aventuriers et d’un mode de vie qui le met en rapport avec la vie sauvage. En 1899, la revue The Overland Monthly publie une de ses histoires du Klondike. L’édition Folio la propose sous le titre « A La santé de l’homme sur la piste ». Le 7 avril 1900, il publie Le Fils du loup qui rassemble plusieurs nouvelles de ce qu’il nomme une odyssée dans le Grand Nord. Ces nouvelles montrent un London adepte de l’évolutionnisme philosophique, fondé sur le principe de la lutte pour la vie, soit la loi du plus fort, du plus résistant. Les récits valent par la précision de l’écriture, la connaissance intime de la vie des chercheurs d’or, celle de ces aventuriers et des populations autochtones qu’ils croisent. Les histoires racontent souvent comment ces hommes épousent des indiennes et comment ces rapts accompagnés de l’importation d’alcool, de fusils, vont désarticuler certaines tribus jusqu’à les conduire à leur perte et disparition. Toutefois, même si on peut lire en creux une histoire de la colonisation des contrées du Grand nord, Le Fils du loup n’est pas un ouvrage de contestation sociale. London y reste rivé aux instincts primordiaux, à la force brutale, y fait l’apologie de la volonté de survie associée à la réalisation de la liberté trouvée au sein de cette nature pourtant hostile. Il y développe aussi une conception de la supériorité supposée des colons blancs sur les indiens : « n’oubliez pas la loi du loup » dit Mackenzie, le héros de la nouvelle Le fils du loup.

Twain Mark, Les Aventures de Tom Sawyer, traduit de l’anglais (Etats-Unis) par François de Gaïl, notes et carnet de lecture par Philippe Delpeuch, Gallimard jeunesse, collection textes classiques, 2017, 348 p. ; Twain Mark, Les Aventures de Huckleberry Finn, traduit de l’anglais (Etats-Unis) par Suzanne Nétillard, notes et carnet de lecture par Philippe Delpeuch, Gallimard jeunesse, collection textes classiques, 2017, 434 p.
Les Aventures de Tom Sawyer est publié en 1876. Il est écrit à la troisième personne. Il fait la description des mentalités et aspirations des premiers habitants des plaines du Middle-West à travers deux enfants liés par l’amitié, Tom et Huck. Comme dans le roman picaresque, on suit leurs aventures, on entre dans des anecdotes farfelues mais pourtant prises sur le vif de la vie, et, ce faisant, l’Amérique se révèle sous une plume réaliste. Twain (1835-1910) décrit précisément Hannibal, la ville qui l’a vu grandir.
Les Aventures de Huckleberry Finn, publié en 1885, suite du roman précédent, est écrit lui à la première personne. L’auteur en a situé l’action en 1840. Twain (1835-1910) décrit la vie des aventuriers, celle des petites villes de l’Ohio et du Missouri. Un esclave noir en fuite, Jim, deux gamins en fugue, un père ivrogne et âpre au gain, prêt à tout faire subir à son fils pour obtenir de l’argent, le fleuve omniprésent, celui-là même où Twain exerça son métier de pilote de 1857 jusqu’en 1861, et une satire en règle de la société mais plus encore du genre humain font la marque de ce roman exceptionnel. Le parallèle entre la maltraitance paternelle et l’exploitation des esclaves offre la représentation d’un univers dont le principal mobile est l’argent : n’est-ce pas l’univers de la société capitaliste que Twain saisit dans ses initiaux fondements aux Etats-Unis ?
Les deux carnets de lecture de Philippe Delpeuch sont très bien faits et permettent au jeune lectorat de mieux comprendre les deux récits. Il éclaire l’évolution du jeune Huckleberry qui va peu à peu inverser les valeurs de la société bourgeoise notamment au contact de Jim, l’esclave fugitif. Le seul bémol à ces deux rééditions, c’est la traduction qui n’offre pas une place aussi grande qu’elles connaissent dans l’œuvre originale, aux hardiesses de langage, et à ce que Philippe Jaworski, le traducteur des œuvres de Twain en La Pléiade nomme « la science du style parlé » de Mark Twain.
Philippe Geneste
*Twain est un terme de navigation, cri lancé par le sonneur au pilote pour lui signifier que tout allait bien.


04/03/2018

De la forêt à l’école

Bordet Sophie, Dans la Forêt, livre d’activités, illustré par Cécile Boyer, Gallimard jeunesse, 2016, 32 p. 9€90
La visée de cet ouvrage est une propédeutique à la découverte de la forêt. Sur un fond coloré, la partie informative présente de grands thèmes documentaires (contes, géographie de la forêt, futaies, mares forestières. Sur un fond blanc, la partie activités propose plus de trente jeux de réflexion et d’observation. C’est un livre foisonnant d’informations et qui ne se lit pas vite. Livre documentaire, il provoque la participation de l’enfant et rend la lecture active ou plutôt, l’impose. On trouve des sodokus, des mots croisés, des quiz, des mots à relier… L’ouvrage se veut résolument contemporain, et sa mise en page autant que les illustrations contribuent à cet aspect documentaire.

Où se cachent les animaux, Gallimard jeunesse, collection mes premières découvertes, 2016, 24 p. + transparents, 9€
Dans cette très belle collection de chez Gallimard, l’ouvrage augmenté d’une lampe magique à décrocher des dernières pages est un petit chef d’œuvre qui ravit toujours autant les enfants à partir de 3 ans. On part, dans ce volume, à la découverte des castors, des loups, des chauves-souris, des chiens de prairie, de la murène, et d’une foule d’autres animaux. La lampe magique permet de proposer à l’enfant de partir à la recherche des animaux cachés dans les pages obscures du livre. Un vrai chef d’œuvre éditorial.

Scheffler Axel, Mémi-mélo de la jungle, Gallimard, 2016, 28 p. 14€50
Un format à l’italienne, deux languettes coupés au milieu horizontal, sur la languette du haut, le haut d’un animal, et sur la languette du bas, le bas d’un animal. Il y en a vingt-huit en haut et vingt-huit en bas, Quand on tourne la languette, au dos apparaît le début du nom de l’animal en vis-à-vis et un court texte le décrivant. C’est pareil avec la languette du bas qui, tournée, donne la fin du nom de l’animal et la fin du texte décrivant ses meurs etc.
Le plaisir provient du mélange des languettes et des monstres animaux ainsi créés avec des désignations par néologismes mécaniquement obtenus et une description qui verse dans le non-sensisme.
A la fois imagier documentaire à reconstituer, stimulant de l’imaginaire et invitation au voyage mécanique dans la néologie, le livre cherche à donner du plaisir avec ses dessins sans aspérité de trait ni de composition pour l’enfant. 

Jadoul Emile, Cerf… cerf… ouvre-moi !, Gallimard jeunesse, collection mes comptines en or, 2016, 24 p. 6€95
Cette collection reprend sous la forme de récit des comptines connues et patrimoniales. Les dessins aux couleurs tendres accompagnent un texte minimal qui permet très vite à l’enfant de connaître les syntagmes et phrases page à page. L’aspect comptine, à proprement parler, est donc laissé de côté pour privilégier la construction de la fiction.

Gervais Bernadette, 1,2,3 Maison, Gallimard jeunesse, 2016, 24 p. 15€
Un album pour apprendre à compter en pénétrant pas à pas dans le dessin d’une maison qui se transforme au fur et à mesure de l’avancée de la lecture. Le papier est glacé, le format carré 300 x 300 permet une grande aération de l’illustration. Un livre agréable qui s’ajoute au nombre infini des ouvrages qui jouxtent le parascolaire mais qui savent éviter l’ennui de la répétition.

Cuvellier Vincent, Emile range ses livres, Gallimard jeunesse-Giboulées, 2016, 256 p. 20€
Ce gros volume rassemble dix titres de ce cher Emile.
Emile le solitaire qui se confronte malgré lui aux autres, aux animaux, à ses cauchemars, à ses désirs, au quotidien, aux anniversaires, au climat… A chaque histoire, une situation banale de tous les jours et à partir de là, le bougon Emile se prend les pieds dans le tapi de la fiction exemplaire… Exemplaire, au sens où elle illustre des comportements et les analyses.
Les enfants aiment beaucoup ces histoires qui peuvent être cruelles bien que faisant, à chaque fois, appel à l’humour. C’est par l’humour, que Cuvellier amène ses lecteurs à réfléchir sur eux-mêmes en devant comprendre les situations si sobres et si courantes.

Cuvellier Vincent, Emile et la danse de boxe, Gallimard jeunesse-Giboulées, 2016, 28 p. 6€
Voici le dernier né de la série. C’est la rentrée des classes et Emile est sommé par ses parents de choisir une activité extrascolaire. La danse de boxe est son choix. Pourquoi de boxe ? Pour le sautillement, sûrement, pour le rêve de ce retrouver sur un ring, pourquoi pas ? En tout cas, le voilà inscrit à un cours de danse… sans boxe et Emile est ravi. Il danse avec beaucoup de petites filles et découvre la rigueur des exercices : pourquoi seraient-ils réservés aux filles ? Non, Emile a décidé qu’il suivrait le cours de danse boxe.

Fontanel Béatrice, Bogueugueu, les copains, l’école et moi entre en sixième, illustrations de Marc Boutavant, Gallimard, coll. Folio cadet, 2010, 44 p. cat3
L’épais volume rassemble quatre histoires de Ferdinand, le narrateur et de son ami Basile Tambour, qui bégaie, d’où son nom, Bogueugueu : Mon copain Bogueugueu, Bogueugueu entre en sixième, Bogueugueu  va à Londres, Bogueugueu est amoureux. Ces romans qui s’adressent aux lecteurs et lectrices à partir de 8/9 ans valent parce qu’ils sont proches de la réalité et l’autrice a bien étudié les situations dans lesquelles elle met en scène ses personnages : école, cantine, les embrouilles entre enfants, les fous rires, les peines, les frayeurs, la peur. . L’illustrateur Marc Boutavant, a choisi le crayonné de couleur, le dessin aux traits avec des variantes diverses. Le dessin est humoristique mais point fanzine, restant en harmonie avec l’ambiance des récits. Si le handicap est au centre des histoires, l’amitié l’est tout autant.

Commission lisezjeunesse & Ph. Geneste

25/02/2018

Une revue, Diérèse, un poète, Pierre Dhainaut

Diérèse n°72, Hiver-printemps 2018, 282 p. 15€ (Diérèse-D.Martinez 8 avenue Hoche 77 330 Ozoir-la-Ferrière, daniel.dierese24@yahoo.fr)
Cela fait vingt années que la revue Diérèse animée par Daniel Martinez poursuit sa route : informer sur la poésie contemporaine, s’ouvrir aux domaines étrangers, rendre compte des publications qui paraissent dans un secteur circonscrit, à bien des égards confiné car peu relayé par les revues littéraires généralistes. Ce numéro 72, qui n’est en rien, modestie de son animateur probablement, un numéro anniversaire, commence par des poèmes de Nuno Jύdice traduit du portugais par Béatrice Bonneville-Humann et Yves Humann, et se poursuit avec une vingtaine de poètes français, dont Daniel Martinez qui offre un extrait d’un recueil en préparation, Isabelle Lévesque et sa poésie au heurtoir qui cherche à faire dire aux mots ce qu’ils se retiennent à dire, à moins que ce ne soit nous qui ne sachions qu’insuffisamment les écouter. Plus de trente pages de chroniques d’ouvrages closent la livraison de cet hiver.
C’est l’intérêt de Diérèse de présenter de nombreux travaux poétiques et auteurs ou autrices. On lit une belle tribune libre et migrante de Patrick Argenté. Comme l’écrit Daniel Martinez, Diérèse crée « sa mesure du nouveau en époussetant les officialités » auquel le domaine de la poésie est soumis. La revue est diverse, éclectique diraient certains, peut-être. Mais elle est vivante. Dans ce numéro 72, nous avons plus particulièrement retenu pour les lecteurs du blog lisezjeunessepg un long poème de Pierre Dhainaut écrit en regard d’aquarelles de Caroline François-Rubino :

Poétique de la déponence, à propos d’un poème de Pierre Dhainaut
En secret, à l’air libre

Dhainaut Pierre, En secret, à l’air libre, dessins de Caroline François-Rubino, Diérèse, n°72, Hiver-printemps 2018, pp.37-47 (Diérèse-D.Martinez 8 avenue Hoche 77 330 Ozoir-la-Ferrière 15€, daniel.dierese24@yahoo.fr)

En secret, à l’air libre est un poème inspiré de dessins de Caroline François-Rubino. Le titre rassemble deux expressions qui, au niveau du sens, semblent s’opposer. Il invite ainsi à une lecture en tension, attentive aux nuances, aux passages des mots et à leur positionnement sur l’espace de la page.
Le poème silhouette furtivement un paysage intérieur qui recourt, en silence, à une problématique du langage. En secret à l’air libre est une contribution poétique au rapport intime du sujet avec sa parole, rapport où se joue une part de sa liberté.

Le langage est une vision, un « voir de lucidité » dirait le linguiste Gustave Guillaume. La voix en est un support, pas l’unique, mais l’essentiel. Or, le geste vocal oublie le corps qui pourtant fait du voir un savoir. L’articulation sonore s’appuie sur le silence du corps et des « lèvres » en mouvement. Le corps parlant suit l’impulsion du sens par la modulation de l’expulsion de l’air. La prononciation s’essaie à l’expression d’une signification qui se construit ainsi à l’ombre du sujet. Le propre du langage poétique est de trouver l’harmonie entre la visée de l’écrire / dire et l’effet du sens à dire / écrire. Il y a là, nous confie le poète, « des chemins pluriels » parce que le poème vaut par le sens non encore dit, par l’inouï du sens, si l’on veut. Il s’agit d’amener l’à-dire sur le foirail des discours. Mais le poète, libre, laisse venir les mots, se laisse guider par eux, selon le principe de la poétique de la déponence qui caractérise l’œuvre contemporaine de Pierre Dhainaut (1) :
« Ce que nous ne savons pas dire
il [le poème] le dira pour nous ».

Le propre de la poésie est de saisir la présence du sens sous l’expression du sentiment de soi ou de l’autre, sous l’expression de l’émotion. La poésie rend sensible la mise en œuvre de la mécanique signifiante toute enfantine que constitue une langue. Nous disons toute enfantine, parce qu’elle est partagée par tous. Certes, c’est dans la singularité de sa mise en action que s’affirme l’ouvrage poétique, mais ce dernier nous fait éprouver, que dans cette singularité, s’ouvre, non pas l’universalité du geste poétique -cette formule creuse de l’orgueilleux occident-, mais le partage d’une expérience commune de dire et de peindre, d’exprimer et de représenter.
Le langage poétique est comme le chant que le promeneur en forêt perçoit sans jamais voir les oiseaux dans les frondaisons denses :
« Nous n’apercevons pas
l’alouette qui chante,
nous la saluons par l’écoute ».
N’est-ce pas là une autre illustration de ce silence du corps évoqué précédemment ? Entre l’articulation du sens et la stimulation des sens existe un lien étroit de dépendance. Ce lien, de recueil en recueil, d’œuvre en œuvre, s’affirme parce que la poésie de Pierre Dhainaut progresse vers l’évidence c’est-à-dire vers la simplification, l’évidement du superflu, de tout ce qui ne porterait pas à l’inouï. C’est probablement pour cela que le poème En secret à l’air libre n’abonde pas en images, n’use pas du trait rhétorique. C’est que, de la même manière que le propre de la langue est la lucidité, selon la rigoureuse observation de Gustave Guillaume, le propre de la poésie est la clairvoyance. Les mots en sont les grains, le discours la poussière mais une poussière murmurante. Pourquoi murmurante ? Parce que, comme dans ce poème, l’écriture et la parole, le silence scriptural et la sonorité orale, se livrent en conflit :
« Pour sillage un bruit d’aile
au-dessus de la houle
ou d’un champ que l’on a ensemencé ».

Le sens trouve sa plénitude, c’est-à-dire, au fond, se trouve, dans la déponence, dans les mots qui viennent, l’écriture ne faisant que suivre le mieux possible la volonté de la voix qui dit, de cette voix qui a à dire. Mais qu’est-ce que la voix en poésie ? Elle est l’écho du dialogue d’où elle est naît résonnante
« aucun arbre n’est seul ».
La voix poétique est donc traversée par un partage. Comme l’exprime En secret à l’air libre, la poésie, qui s’en réclame, ne recherche pas à prendre possession des mots mais prend racine en eux :
« Prendre racine (…)
enfin possible
l’emploi du verbe “prendre” »

La voix, ainsi comprise, porte la poésie contemporaine de Pierre Dhainaut loin d’une poésie du je –qui sature le champ contemporain des écritures- et au plus près d’une poésie du nous, d’un nous « tellement plus que nous ». La poétique déponente de Dhainaut va donc accueillir comme constitutive de sa définition le tâtonnement, l’essai, l’erreur et les partager avec le lecteur, avec la lectrice. En secret à l’air libre abonde en reprises. Le mot « variante » est inscrit au début de plusieurs strophes. Attentif à ce qui vient et à ce qui survient, En secret à l’air libre invite à comprendre que l’œuvre n’est jamais achevée,
« interdit de croire
qu’existe un dernier moment »

« la lettre ultime au contact
(…) de l’infini
(…) se prolonge »
Le poème n’a donc d’achèvement provisoire que dans la lecture qui en est faite. Il a besoin de la constitution à chaque fois nouvelle du nous d’un dialogue, écho de l’origine même du langage. Et c’est pourquoi la poésie est vivante ; vivante parce qu’inachevée et pourtant offerte car lue en un moment qui échappera à jamais au poète mais qu’il aura su susciter :
« Tout ce qui respire
respire au bout d’une phrase
Au milieu du gué »
Et à chaque fois, un silence fait signe, une voix s’entend et un cheminement du sens s’ouvre.
Philippe Geneste

(1) Voir Philippe Geneste, « La déponence comme attitude poétique », Diérèse, n°68 été-automne 2016, pp.250-256


18/02/2018

Cobain, Levi, Voltaire et Molière

Mastragostino Matteo, Primo Levi, illustrations par Alessandro Ranghiasci, Steinkis, 2017, 128 p. 16€
Ce bel album est né de l’admiration de Matteo Mastragostino pour Primo Levi (1919-1987). Loin de la biographie, le livre se concentre sur les années du fascisme, les premiers engagements de Primo Levi chez les partisans, puis sur Auschwitz. Le texte est pétri d’une lecture attentive et scrupuleuse de l’écrivain et les dessins de Ranghiasci entrent dans le détail des lieux décrits. L’album cherche à mettre en avant la relation humaine qui, chez Primo Levi est ce qui permet de croire encore au lendemain quand tout pousse à sombrer dans la nuit du temps.
Les jeunes lecteurs et lectrices verront s’ouvrir devant leurs yeux des scènes du camp de concentration, ils devront s’interroger sur les actes des uns et des autres, par eux-mêmes. Les auteurs de cette bande dessinée ont choisi de faire intervenir Primo Levi, quelques mois avant sa mort, devant les élèves d’une école primaire de Turin, celle-là même qu’il a fréquentée enfant. Un album très riche et de belle facture graphique.

Coblence Jean-Michel, Molière, illustrations d’Elléa Bird, Casterman, 2017, 64 p. 13€95
La vie de Molière connaît bien des ouvrages qui se sont penchés dessus. Cette bande dessinée, n’innove pas particulièrement, mais nous la recommanderons au jeune lectorat. La commission jeunesse l’a, unanimement, retenue parmi les ouvrages biographiques récents. La bande dessinée fait entrer dans le siècle de Louis XIV, retrace la vie riche en épisodes du dramaturge et fait connaître de nombreuses pièces de son répertoire. Le scénario intègre parfois des répliques des pièces retracées. Molière est un ouvrage de bout en bout maîtrisé, un ouvrage qui s’imposera dans les centres de documentation comme dans les bibliothèques pour la jeunesse.  

Chartier Henry, Kurt Cobain, du Nirvana à l’enfer, Oslo éditions, collection Osaka, 2014, 103 p.
Voici une excellente biographie. L’auteur se donne pour axe de différencier ce qui relève de la légende de ce qui relève du réel. S’il présente avec un intérêt non dissimulé l’œuvre de Kurt Cobain (20/2/1967 – 05/04/1994), en revanche, il ne la noie pas dans les histoires fantasmatiques qui l’entourent. Ce que cette biographie démontre c’est le paradoxe des musiciens rebelles qui se trouvent confrontés à la gloire, à l’adulation et donc livrés à l’industrie du disque et du marketing. Kurt Cobain a recherché cette gloire, comme tous les membres de son groupe Nirvana, mais en même temps, il était conscient du paradoxe que sa musique et les paroles de ses chansons actualisaient à chaque nouveau concert, à chaque nouvelle sortie de single ou d’album.
Le biographe montre la vie du junkie, les impasses où le mènent la drogue, les ravages que celle-ci provoque dans ses relations humaines et affectives. D’autre part, si Henry Chartier dépeint les périodes d’errance, il ne fait pas de Kurt Cobain un enfant de la rue et reste au plus près de la vie réelle du musicien et chanteur. Il fut oisif, réalisa de multiples petits boulots, mais eut une enfance qui n’était pas celle du révolté comme le voudrait l’image conventionnelle de la presse à sensation. Chartier ne masque pas non plus les tentations du conformisme le plus conservateur : mariage, famille…Aussi, la biographie permet de comprendre ce à quoi la pop musique soumet ses musiciens : la nécessité de se conformer à des règles dictées par les magnats de l’industrie du disque et des tubes, les difficultés pour s’en détourner sans se retrouver à la case de départ.
Cette biographie devrait figurer dans toutes les bibliothèques et centres de documentation car elle permet de poser des problématiques de la vie d’artistes sans les édulcorer.
Philippe Geneste

wlodarczyk Isabelle, Voltaire, écraser l’infâme, oskar, 2015, 123 p.
Cet ouvrage raconte sous le genre du documentaire-fiction l’affaire du chevalier de La Barre. L’autrice nous porte dans l’intimité de Voltaire qui, au départ, peu enclin à se lancer dans un nouveau combat contre l’église et le pouvoir judiciaire, va être troublé par ce que sa nièce lui rapporte des événements survenus à Abbeville. On est en 1765. Voltaire décide qu’il vaut mieux « se hasarder à sauver un coupable qu’à condamner un innocent » et qu’il faut donc savoir, il faut « établir la vérité » : « c’est l’infâme que je poursuis, le fanatisme qui n’a de cesse de peser sur notre siècle ». La liberté est une conquête fragile qui exige persévérance, obstination. Menant sa propre enquête depuis Ferney où il se trouve en exil, Voltaire va démêler les inimitiés locales, les ambitions municipales, les raisons institutionnelles qui poussent les notables de la ville à salir le chevalier de La Barre, qui sera condamné à mort après avoir subi la question, à salir son ami Gaillard d’Etallonde qui s’enfuira et pour qui Voltaire obtiendra de Frédéric II de Prusse qu’il le prenne sous sa protection, et salir le plus jeune Moisnel (15 ans) qui échappera au bûcher mais non à la prison.
Le livre résonne dans notre actualité du vingt et unième siècle : les jeunes gens sont condamnés pour blasphème, la justice est rendue sur la base de la délation, les juges et les notables de la ville œuvrent dans la corruption pour leurs réélections, Le fanatisme est encouragé. Le 18/07/1766, Voltaire écrit à d’Alembert cette phrase essentielle contre toutes les menées gouvernementales visant à la répression et au renforcement de l’ordre au mépris des droits des individus : « et la barbarie, devenue plus insolente par notre silence, égorgera demain qui elle voudra publiquement ». En accord avec Beccaria, il est contre la peine de mort, que notre monde contemporain ne cesse de remettre à l’ordre du jour.
Cette affaire est la dernière grande affaire dont va s’occuper Voltaire (1694-1778). Ecrit avec brio, le récit d’Isabelle Wlodarczyk est à la fois un plaisir de lecture et une offrande didactique pour la jeunesse, à une époque où la littérature du dix-huitième siècle tend à disparaître des classes du collège.

Philippe Geneste

13/02/2018

Eléments d’histoire des arts

Augustin Marion, L’Histoire de l’art en BD : de la préhistoire à la Renaissance, dessins de Bruno Heitz, Casterman, 2016, 96 p. 14€95 ; Augustin Marion, L’Histoire de l’art en BD : de la Renaissance à l’art moderne, dessins de Bruno Heitz, Casterman, 2017, 96 p. 14€95 ;
Composé intelligemment, inséré dans un récit, chaque ouvrage rejoint l’usage didactique de la bande dessinée avec bonheur. Il s’adresse aux enfants de 8 et surtout 9/12 ans. Il sera d’une aide certaine et pour tout dire une propédeutique au collège, où l’histoire des arts est inscrite sur l’ensemble de la scolarité. Le premier volume se consacre plus spécifiquement à la sculpture, à la peinture et à l’architecture, le second approfondit davantage le domaine de la peinture sans négliger les autres. Cette Histoire… est une mine de renseignements et a le souci d’insérer l’art dans le cadre de l’histoire : des pages sont entièrement consacrées à cette situation. La scénarisation propre à la bande dessinée permet aussi d’introduire le jeune lectorat à l’univers artistique par les relations humaines, les relations entre artistes, entre maître et disciple, mais aussi entre les artistes et le pouvoir politique. Les deux tomes soulignent que des œuvres résistent au temps, que d’autres tombent dans l’oubli et ils tentent de mettre à jour les mécanismes sociaux, historiques qui peuvent expliquer ce phénomène. Ces deux ouvrages, très instruits et faciles à lire, sont indispensables dans les bibliothèques des écoles, dans les CDI des collèges et des  lycées.

Alice Fabienne (textes choisis et présentés par), Le Goût du blanc, Le Mercure de France, 2017, 123 p. 8€
Encore une très belle anthologie proposée par cette collection au format de poche. L’introduction de Fabienne Alice donne les clés de la composition de ce volume. Symbolisme du blanc (paix, pureté, innocence, lumière...), le blanc comme qualificatif d’atmosphère (bonheur…), comme attribut des revenants, couleur de créatures fantastiques (blanche bête, taureau, baleine, cheval, ver). Puis vient le blanc dans les arts, en peinture bien sûr, mais aussi au cinéma. Remarquable par l’ouverture érudite qu’il propose, le volume intéressera aussi en ce qu’il permet de redécouvrir ou découvrir des textes rares d’auteurs pourtant connus.

Chaine Sonia, Pourquoi l’art ? 50 questions pour comprendre l’art, Flammarion, collection castor doc, 2013128 p. 8€60
Tout concourt à faire de ce petit volume, certes ancien mais toujours disponible, une référence dès 11 ans. L’iconographie y est généreuse et explicitée par des légendes intelligentes. La formule d’une page de texte pour chaque question ne rate jamais sa visée de clarté et de simplicité. Les mouvements historiques de l’art sont présents, mais au fil des réponses apportées, et non de manière chronologique, même si la chronologie figure par ailleurs sous forme de synthèse. Des questions contemporaines ne sont pas éludées ; comme celle du marché de l’art et de son évolution, ou du fonctionnement des musées. La vie des artistes évite les stéréotypes. Des questions peu traitées dans ce type d’ouvrage destiné à la jeunesse sont abordées, comme celle de la signature des œuvres, celle du titrage. Un index, des pages de synthèse, un quiz pour vérifier ses connaissances, ajoutent encore à l’excellence du volume que l’on ne peut que chaudement recommander.

Dumontet Astrid, La Danse, illustrations de Sophie Lebot, Milan, collection Les grands docs, 2013, 48 p. 9€90
Cette collection est destinée aux 8/12 ans. Le documentaire est chronologique, avant de se faire sociologique puis anthropologique. Les encarts encyclopédiques sont entrecoupés de pages de questions où le lecteur peut mettre à l’épreuve sa lecture, ce qui renforce l’enrichissement documentaire de la lecture. Un index, un lexique, les solutions des jeux, sont donnés à la fin du livre.

Philippe Geneste

04/02/2018

Aux origines du récit des origines

PICQ Pascal, Premier Homme Les dernières découvertes scientifiques expliquées aux enfants, Flammarion, 2017, 48 p. 15€ ; PICQ Pascal, Premier Homme de Pierola à Homo erectus, Père Castor-Flammarion, 2017, 96 p. 9€20 ; PICQ Pascal, Premier Homme, Flammarion, 150 photographies, 144 p. 29€90
Les deux premiers ouvrages sont l’un de grand format et l’autre en format de poche. Ils sont illustrés par les images du documentaire diffusé sur la chaîne de télévision M6 au printemps 2017. Il s’agit d’un livre essentiel pour la jeunesse, à partir de 10/11 ans pour vraiment pouvoir s’approprier la richesse des informations contenues. Pascal Picq s’attache à remonter à la source de l’embranchement évolutif, il y a sept millions d’années, qui fait diverger la lignée des bonobos et chimpanzés d’un côté et celle qui aboutit à l’homo sapiens de l’autre. Après l’étude de Pierola, un grand singe hominoïde, vivant dans les arbres, où il marche en se suspendant aux branches avec ses bras, il y a treize millions d’années et découvert en Espagne, on va à la rencontre de Toumaï, hominidé d’il y a sept millions d’années, découvert sur les bords du lac Tchad. Toumaï possède des comportements propres à la mort, des rites. Cela n’en fait pas un humain pour autant puisque le chimpanzé aussi possède des rites funéraires. 
Le documentaire prend alors la branche qui porte les premiers hommes. On suit Homo Naledi qui possède la bipédie mieux que les précédents et un cerveau amplifié. Est-ce lui le premier homme ou bien est-ce homo habilis ? Pascal Pick donne les arguments pour les deux thèses mais souligne la filiation qui unit les deux. Le dernier chapitre est consacré à Homo Erectus, autrefois appelé Pithecanthropus erectus. Tout part d’Afrique, comme pour Homo Naledi et les Australopithèques qui ont succédé à Toumaï entre 4 millions et 1 million d’année. Il y a deux millions d’années, Homo Erectus est présent jusqu’en Chine. Il apprivoise le feu, la cuisson des aliments, la taille de son cerveau augmente ; ses outils deviennent plus efficaces et l’esthétique se déploie en même temps que le langage se fait un outil majeur pour développer des formes sociales de vie plus coopératives. Là s’arrête le documentaire à l’aube du règne ultérieur d’homo sapiens, mais aussi de l’apparition de l’homme de Neandertal (Europe) et de l’homme de Denisova (Asie). Le propos soulève des interrogations à la lumière des dernières découvertes en paléo-anthropologie comme par exemple celles du rapport entre les sexes. Les caractéristiques de la vie sociale, les modes alimentaires, les moyens de communication sont à chaque fois présentés. Pascal Picq, paléoanthropologue au Collège de France, travaille sur l'évolution morphologique et sociale de la lignée humaine dans le cadre des théories modernes de l'évolution. Pour s’adresser au jeune lectorat, il choisit toujours la nuance en évitant la fiction, même si la trame du documentaire est un récit des origines.
NB : Nous signalons aussi la sortie simultanée d’un beau livre de photographie sur toute l’évolution de la famille des anthropoïdes à laquelle singes et hommes appartiennent, livre qui ne s’adresse pas, aux enfants et qui est sobrement intitulé Premier Homme.

Sans oublier : La Grande Galerie documentaire des squelettes, Casterman, 2014, 96 p. 14€95
                Dès 8 ans

A l’heure d’Halloween, de la vogue des zombies, du culte de la mort dans les films d’horreur et autres jeux vidéo, voici un épais documentaire bien venu pour rétablir les jeunes dans la réalité évolutive et physique du règne du vivant. L’ouvrage procède par doubles pages, chacune consacrée à un animal (morue de l’Atlantique, Ara écarlate, Roussette, Chauve-souris, cheval…) ou à une famille (amphibiens, baleines et dauphins, rongeurs…). Le tout forme un festival d’animaux : batraciens, poissons, oiseaux, mammifères, reptiles… Le squelette est à chaque fois mis sur un fond noir, des images plus petites montrent l’animal ou ses proches dans l’environnement naturel, et le légendage est un trésor d’informations et une initiation à l’anatomie des squelettes, comment s’articulent les os, comment s’expliquent leurs singularités de déplacements et mouvements. Voilà qui suffirait à faire connaître l’ouvrage, mais il y a plus. Le livre souligne la continuité entre l’animalité et l’humanité non sans convoquer parcimonieusement les sciences traitant de la préhistoire. 
Philippe Geneste