Anachroniques

22/04/2017

Récits des champs, récits des villes, d’ici et d’ailleurs

Tariel Adèle, 1000 vaches, Julie de Terssac, le Père Fouettard, 2017, 18 p. 13 €
Représentation d’une ferme de petit paysan, c’est-à-dire d’un agriculteur qui n’est pas un industriel. Ferme d’antan diront certains, mais ferme d’aujourd’hui si le choix politique, économique et social en était fait. Et là est tout l’intérêt du livre, dans les questions qu’il soulève.
Au cœur est le profit et le travail des industriels du lait, donc la question du machinisme introduit dans l’agriculture et enfin celle de la grande distribution qui vend le lait. C’est l’impératif du toujours plus de lait, donc du toujours plus de vaches, à exploiter en toujours moins de temps. Le fermier s’épuise, les vaches n’ont plus de vie de vache, mais ressemblent plutôt à des robots à produire du lait.
Les dessins de Julie Terssac sont faussement naïfs, avec des collages et un jeu de variations des couleurs. De plus, l’illustration joue à fond de l’hyperbole pour faire comprendre la saturation de l’espace fermier et donc de l’étroitesse des étables et des prés pour les vaches. La déshumanisation du métier s’inscrit dans l’anonymat des bêtes elles-mêmes.
Cette satire de la ferme des mille vaches éprouve l’humanité du fermier et l’animalité des bêtes. Alors, ensemble, les 1000 vaches et le fermier prennent le maquis, en quelque sorte, sortent des gonds du productivisme. Comme la chèvre de Monsieur Seguin les 997 vaches achetées pour combler l’élevage industriel, éprises de liberté, s’en vont dans la montagne trouver un paradis, un plateau secret des 1000 vaches…. Quant au fermier et à ses trois vaches, il se promet bien de ne plus jamais accepter les propositions du capitaliste imagé en homme-costume.
Valat Pierre-Marie, Le Tracteur, illustré par Pierre-Marie Valat et Gabriel Rebufello, Gallimard, collection Mes premières découvertes, 2015, 24 p. + 4 transparents, 9€ ;
C’est un numéro excellent de la collection qui, à une époque où les enfants sont de plus en plus étrangers à l’œuvre de culture de la terre, permet une prise de conscience de ce qu’est l’agriculture. A la fois précis sur les mœurs de l’agriculture, en prise sur le présent, l’ouvrage porte un regard technique sur le métier sans oublier, bien sûr, l’aspect mécanique de l’objet même du livre. Une bonne partie du volume s’emploie ensuite à présenter les différents types de tracteurs et donc de travaux humains liés à la terre avec une double page finale sur l’histoire qui l’a vu naître. 
morrice Fred, La Malédiction du béton, éditions chant d’orties, 2010, 215 p. 13€
Fred Morisse poursuit avec ce roman une œuvre singulière destinée à la jeunesse. Il prend pour thème la politique urbaine. Le récit dépeint de nombreux personnages pris dans leurs relations sociales, dans des immeubles de quartiers de grandes villes. A travers cette problématique l’humain et le politique sont intimement mêlés car, tout simplement, ils ne font qu’un. Les tragédies humaines qui se vivent dans ces quartiers voués à la destruction, Fred Morisse leur donne des visages, cherche à les faire ressentir. Autant qu’une réflexion sur l’urbanité, ce roman est une réflexion sur la vie comme espace et temps de relations sociales.
L’écriture directe de Fred Morisse agit sur l’histoire, la colorant d’une brutalité sociale qui colle à toutes ces politiques de rénovation urbaine qui déchirent des êtres, annihilent des lieux de vie, sous le poncif de la modernité et de la salubrité.
Un roman rare à lire et à faire connaître.                                                                    
Zemanel (d’après Jean de La Fontaine) Gonflée la grenouille ! illustré par Maud Legrand, Père castor – Flammarion, 2015, 24 p. 4€75
Inspirée de la troisième fable du livre I des Fables choisies à monseigneur Le Dauphin de La Fontaine (1621-1695), l’histoire de Fa-Dièse la grenouille transforme la morale initiale en une leçon de modestie dont la source est de savoir regarder le monde qui vous entoure. Et quand on accède à cette attitude devant la vie, on s’aperçoit, alors, que c’est l’importance de votre place sur l’échiquier social qui crée ou non l’admiration envers votre personne. Dommage que Zemanel n’ait pas poursuivi la leçon qui ‘aurait amené à une critique de la société inégalitaire.
Les illustrations de Maud Legrand, empruntant au dadaïsme et au trait des fanzines, fournit une introduction permanente à l’humour. La réécriture de la fable en conte par Zemanel a l’intelligence de jouer avec de nombreuse assonances et allitérations, d’accuser des rimes y compris internes pour rythmer le récit.
Thibaut C.D. Makou Fachina, Le Chasseur et les filles-oiseaux, contes fon du Bénin, bilingue français-fon, 2015, L’Harmattan, 99 p. 12€
La collection La légende des mondes est souvent chroniquée dans ces colonnes car l’œuvre éditoriale qui la sous-tend permet d’accéder à des traditions lointaines et rarement, voire jamais, présentes en littérature de jeunesse. Elle permet aussi au jeune lectorat d’entrer en contact avec l’écriture de langues de lui inconnues. Au fil des années, c’est un répertoire de contes traditionnels du monde entier qui se constitue. Une des richesses est par exemple ce que la collection offre de la culture fon du Bénin.
Tous les contes réunis sont des contes moralisateurs : convoitise, confiance, prudence face à l’inconnu qu’on croise dans les bois, orgueil et vanité, éloge de la ruse, la confiance au défi de la différence des sexes. Certains proposent des thématiques inusitées, comme celle du jumeau survivant, l’origine de la carapace des tortues, la polygamie face à la paternité, l’origine des seins chez la femme

Philippe Geneste

16/04/2017

Deux auteurs aux prises avec l’enjeu du roman historique pour la jeunesse

Daeninckx Didier, Avec le groupe Manouchian. Les immigrés dans la Résistance, éditions Oskar, collection Histoire et société, 2015, 118 p. 9€92
Cet ouvrage n’est pas une biographie de Manouchian. L’annexe du livre offre de substantielles informations sur tous les membres du groupe. Daeninckx a imaginé une fiction avec une héroïne enfant, Aliona, dont la mère a été arrêtée lors d’une rafle antijuive et dont le père s’est engagé dans la résistance. Elle va, dès lors, vivre d’appartement en appartement au fur et à mesure que la traque des résistants et résistantes par la police de Vichy se rapproche. On assiste, à la fin, au démantèlement du groupe.
Aliona et son père sont des personnages de fiction. Les autres personnages, pour la plupart, sont des personnages historiques. Le récit acquiert ainsi une force de vraisemblance qui le fait appartenir au genre du roman historique. Les faits évoqués qui structurent l’histoire se sont réellement passés. Où Daeninckx innove, c’est qu’ici contrairement à ce qu’on remarque dans la plupart des romans historiques destinés à la jeunesse, l’héroïne n’est pas au centre du récit. Certes, les événements l’éprouvent, mais c’est les activités du groupe Manouchian (composé de militants et militantes clandestins, clandestines) qui, étant consubstantielles au récit, finissent par s’imposer à la conscience des lecteurs et lectrices. Le dossier annexé confirme cette lecture. De plus, chose rare en littérature de jeunesse, Daeninckx réussit à faire advenir le mouvement de l’Histoire dans ce bref roman. La place des immigrés dans la Résistance ne peut que venir interroger le mépris qui les a accueillis après la seconde guerre mondiale et aujourd’hui encore. En détaillant les parcours des uns et des autres, Daeninckx permet aux jeunes de comprendre les ressorts de l’antifascisme et de la lutte en faveur des immigrés. C’est pourquoi, d’ailleurs, l’auteur évite la stéréotypie, ambiante dans le secteur de la littérature de jeunesse, qui nappe les faits historiques par le discours uniformisateur des droits de l’homme. Ici, la question de la dignité humaine n’est pas posée de manière abstraite, mais à travers la singularité des engagements de la vie. Et c’est, sans nul doute, une leçon de vie autant qu’un apport littéraire à l’Histoire.
Certes, on peut regretter le flottement dans la narration. En effet, l’histoire est écrite à la première personne, mais les dialogues insérés, les extraits de documents introduits, viennent tordre un peu ce dispositif de la narratrice personnage. C’est probablement la volonté didactique, qui a imposé cette entorse narrative, poussée peut-être à cela par le nombre de pages (le livre est déjà épais pour cette collection). En revanche, l’atmosphère de la clandestinité est évoquée avec érudition et perspicacité.
L’intelligence historique du romancier est de livrer au jeune lectorat les éléments du débat sur la Résistance, ses composantes et la place de la MOI ou FTP-MOI (Francs-tireurs partisans / Main-d’œuvre immigrée) aussi bien dans la genèse des mouvements de la Résistance que sur la question de l’autonomie des groupes qui la composent. Daeninckx excelle dans les descriptions qui permettent au lectorat de se représenter les logements et la vie dans les rues de l’époque. Cette inscription prégnante dans la temporalité historique est une autre qualité de ce récit qu’on ne peut que recommander.

Levaray, Jean-Pierre, Faire quelque chose, illustrations Brigitte Roussel, éditions chant d’orties, 2015, 79 p. 8€
Inspiré de faits réels dans la région de Rouen, le roman de Jean-Pierre Levaray met en scène la classe ouvrière durant la seconde guerre mondiale, dans son apport à la Résistance. Le récit suit un groupe de personnages, travaillant aux ateliers SNCF et s’organisant au fil des mois en groupe clandestin pour combattre l’occupant. Des actions de sabotage, interne aux ateliers, aux attentats à Rouen, le jeune héros fait un double apprentissage. Il apprend d’abord à refuser la soumission, avec l’acceptation conséquente des privations et pertes que cela entraîne, y compris la mise en danger de proches. Il apprend ensuite la solidarité dans la lutte pour la liberté contre la répression. De mars 1941 à avril 1942, comme souvent dans les périodes de luttes intenses, la maturation des idées et des comportements afférents est à son comble.
Le roman est écrit à la première personne afin d’amener les jeunes lecteurs et lectrices à une identification au héros. Est-ce ce choix, est-ce la volonté d’éviter le didactisme, toujours est-il que le récit évite les questions qui fâchent sur une période de crise de l’identité historique nationale. Rien n’est dit en effet sur les oppositions de conceptions de la résistance. Rien n’est explicité sur l’enjeu pour la bourgeoisie de la collaboration. Ce n’est tout simplement pas le propos de l’auteur, et on ne peut pas lui en faire grief, même si l’intelligence de l’intrigue et de la composition du récit aurait supporté un tel élargissement du propos. Le récit aboutit à « un conseil. Faire quelque chose », qui sonne trop comme l’idéologie ambiante de l’engagement de la jeunesse promulguée par les textes officiels de l’éducation Nationale pour pouvoir espérer les transgresser, ce qui est sans nul doute le propos de Jean-Pierre Levaray. L’ultime chapitre retrouve le héros soixante-dix ans plus tard, devant une classe de troisième : « il y a toujours des moyens de résister », « il faut toujours faire quelque chose. Pour la liberté, la sienne et celle des autres, contre les injustices, pour ses droits ». Cet épilogue évite adroitement d’intégrer le didactisme dans la voix du narrateur pour le glisser dans la composition même du récit.
Cet excellent roman interroge, ainsi, ce qu’il est convenu d’appeler « l’esprit de résistance » au nom duquel se lève régulièrement des entreprises à l’idéologie citoyenniste, inscrites jusque dans les prescriptions ministérielles de gouvernements qui, pourtant, œuvrent inlassablement à la soumission et à la subordination des libertés de chacun à l’intérêt général, national. De plus, le roman de Jean-Pierre Levaray, écrit dans un style de haute clarté, met en scène, fait si rare, la classe ouvrière et des enfants des exploités, ce qui, en soi, lui donne une place particulière dans le roman historique pour la jeunesse.

Philippe Geneste

09/04/2017

Est- ce d’amour ou d’amitié ?

Drakeford Lisa, Baby bad trip, edition Milan, 2016, 222 pages, 13€90
Dès son commencement, le roman bouleverse.  Nicola, meilleure amie d’Olivia qui fête ses 17 ans,  donne naissance à une petite fille dans la salle de bain.
Baby bad trip révèle les liens qui unissent cinq jeunes (trois filles, deux garçons), et les histoires, peines et joies d’adolescences tourmentées, invitant les lecteurs, lectrices du même âge à se retrouver. Le roman se décline en cinq mois –février, mars, avril, mai, juin–, formant cinq chapitres, chacun consacré à l’un des cinq personnages.
Ainsi le mois de février est-il celui d’Olivia. C’est son anniversaire. Olivia est une belle jeune fille de dix-sept ans, gentille, populaire, charmante. Née de parents petits bourgeois, elle mène une vie confortable, troublée cependant par la différence d’Alice, sa petite sœur, et la violence de Jonty, son petit ami. Mais rien ne laissait supposer le sang-froid dont elle fait preuve en aidant Nicola, sa meilleure amie, à accoucher. Rien ne laissait non plus deviner le chagrin que lui infligent Nicola et Jonty  lorsque, ayant intercepté un échange de regards, elle les soupçonne de l’avoir trahie. Pour elle, et cette pensée fait force de vérité, le jeune homme est le père du bébé. dès la fin du premier chapitre, elle rompt avec eux ses liens d’amitié et d’amour Cependant, au cours du roman, elle retrouve sa meilleure amie, se réconcilie avec elle. Par ailleurs, forte d’un nouvel amour, un autre jeune homme, elle ébauche avec Jonty une relation d’amitié sereine.
Mois de mars : c’est le mois de Nicola. Avant la naissance de sa petite fille Elisa, Nicola vivait seule avec sa mère. Celle-ci travaille à la cantine scolaire pour un maigre salaire. Maintenant Nicola se consacre nuit et jour à son enfant. Elle a dû arrêter ses études et délaisser ses projets d’avenir (être styliste). Elle affronte les services sociaux et leurs chants de sirène pour l’inciter à abandonner la petite et à la faire adopter. Elle doit souffrir les commérages des voisins, la médisance. Elle doit lutter contre la solitude, l’angoisse et la fatigue face aux pleurs d’un petit bébé. Mais au fil du temps sa mère, d’abord très distante, prend soin de l’enfant, l’aide et la conseille.
Sa brouille avec Olivia la blesse, et elle-même ne comprend pas ce qui l’a poussée dans les bras de Jonty, qui ne l’attirait pas… Identification à son amie ? Jalousie ? Désir d’enfreindre l’interdit ? De se prouver quelque attrait et d’éprouver sa séduction dans cette relation qu’elle interrompt rapidement ? Cependant Alice, la petite sœur d’Olivia, vient lui rendre visite, ainsi que Ben, leur ami commun et qui, petit à petit,  permet la réconciliation des deux jeunes filles.
Mois d’avril, et voici le portrait d’Alice. Elle est âgée de onze ans et éprouve un syndrome particulier qui la rend différente, avec une intelligence profonde pour les mathématiques et la logique, mais des difficultés à s’intégrer, à saisir les codes sociaux, en particulier ceux de ses pairs, au collège. Désemparée, face à la méchanceté qu’elle affronte seule, elle se réfugie dans son monde intérieur. Très intriguée par la naissance d’Elisa, elle se rapproche de Nicola, quasi abandonnée par tout le monde, et prend une part active aux soins donnés au bébé. Exclue, et même tourmentée par ses camarades de classe, elle n’a de cesse d’essayer de les comprendre. Sa solitude et ses souffrances vont s’interrompre grâce à la rencontre avec une jeune fille de son âge et vivant le même syndrome qu’elle. Par sa différence, sa quête de compréhension, son regard naïf et profond sur les évènements, Alice est un des personnages les plus touchants du roman.
Mois de mai, et nous nous approchons de Jonty. Après la fuite de sa mère et fils illégitime et rejeté d’un notable, Jonty vit seul avec sa grand-mère. Est-ce l’abandon de sa mère et l’absence de son père qui l’ont rendu écorché vif et violent ? Et pourquoi cette violence est-elle à son paroxysme face à la jeune fille qu’il aime depuis toujours, Olivia, surtout dès qu’il sent leur amour menacé : par exemple, si elle sourit à un ami, si elle porte un vêtement trop seyant ? Pourtant, ce n’est pas cette violence ni ses gestes brutaux qui sont la cause de leur rupture : la jeune fille rompt dès qu’elle devine la trahison de Jonty avec sa meilleure amie, Nicola, et qu’elle le soupçonne d’être le père du bébé. Au cours du roman, cependant, tandis qu’Olivia a un nouvel amoureux, Jonty se rapproche de Nicola, si douce et voluptueuse. Dès lors, son trouble pour les deux jeunes filles n’est plus douloureux, ses sentiments pour elles deux sont apaisés. Sa relation avec la petite Elisa, qui lui est confiée comme son enfant, et dont il apprend à comprendre les besoins, et dont il commence à s’occuper, lui fait s’affranchir de ses angoisses d’abandon, donne un sens à sa vie ; il éprouve pour la petite une paternité farouche.
Mois de juin, celui de Ben. Le roman se clôt sur l’anniversaire de Ben, au mois de juin. Ses parents ayant divorcé lorsqu’il était enfant, Ben vit avec sa petite sœur, sa mère et son beau-père –homophobe. Méprisé parce qu’homosexuel par cet homme, Ben est un adolescent délicat et sensible. Meilleur ami et confident d’Olivia et de Nicola, il soulage leurs peines réciproques et permet leur réconciliation. C’est lui qui a trouvé le prénom du bébé, Elisa, qui veut dire joyeuse, et il s’en occupe très souvent.
La fête de son anniversaire lui permet de parler à un jeune homme qui l’attire et peut-être de transformer un sentiment d’amitié en amour.

Ainsi les liens d’amour et d’amitié, si confus parfois aux adolescents, se mélangent ici en des couleurs chatoyantes ou délicates qui s’emmêlent. La dernière révélation -Nicola se rendant compte de son erreur dans les dates de la conception d’Elisa- a semblé très cruelle à la commission Lisez Jeunesse. Elle reproche au roman de trop s’appuyer sur les émotions, qui nuisent à une réflexion sociale comme elles fomentent l’évitement tant de la maternité que de la paternité.
Cependant la lecture ouvre grandes les portes au rêve. L’histoire dépasse le roman, elle n’est pas figée, ni terminée. C’est aux lectrices, lecteurs d’en inventer la suite, parmi les mailles sensibles de leur imagination adolescente.

Annie Mas

01/04/2017

Oraison d’altérité

De Cadier Morgane, Chut ! Illustrations de Florian Pigé, éditions Hongfei, 2017, 40 p. 15€50
L’injonctive interjection, qui sert de titre à l’album, en annonce la teneur : traiter la relation sociale à travers une situation dialogique. La relation implique deux termes, deux êtres, deux personnes. Le phrasillon –le mot est du linguiste Tesnière- « chut ! » est un phrasillon d’ordre qui induit un rapport à la loi. Le personnage, qui le prononce à tout bout de champ, est un lapin blanc. Il s’adresse à un lapin noir, son voisin. Si on met de côté l’anthropomorphisme, plusieurs types de relations sociales sont ainsi convoqués : la différence de couleur de la peau, relation de voisinage, rapport aux différences de meurs. De plus, le récit devient une méditation sur la maîtrise de soi, sur les émotions, sur le bien être et son corollaire, le rapport aux autres.
Le dessin installe aussi ces problématiques en posant d’emblée l’attitude impérative du lapin blanc à laquelle s’oppose l’attitude d’incompréhension et d’accueil déçu du lapin noir. De même, la maison de l’un est close, non ouverte aux vicissitudes du temps, l’autre est toujours ouverte.
Pour faire progresser le récit, l’autrice passe, avec intelligence, par une allégorie, celle de l’oiseau qui niche sur le toit de la maison de Franklin, le lapin blanc. Plus ce dernier crie sur l’oiseau, lui profère des ordres et une cessation impérative de chanter, comme il a coutume de se comporter avec son voisin qui aime faire la fête, l’oiseau grossit, grossit jusqu’à ce que la maison croule et s’écroule sous son poids. La finesse est ici de passer non par du dialogue ou une situation conflictuelle rapportée, mais de laisser intacte l’autarcie du lapin autoritaire pour observer les conséquences de son refus de l’autre, de son mépris de ce qui l’entoure.
Ici point de morale ou de jugement d’immoralité, juste une situation banale artistiquement traitée pour rendre compte de la nécessité d’accepter l’autre pour être soi, pour se découvrir soi-même. A la fin, le lapin noir vient en aide à son voisin qui, peu à peu, se rend à la vie sociale en chassant de sa bouche l’interjection répulsive, celle qui exclut. Quand la relation en réciprocité prend le pas, l’individu cesse de crouler sous la solitude où l’enferment ses anathèmes et entre en attractivité culturelle avec les autres. Sa maison s’ouvre comme lui-même s’ouvre à la représentation des autres et d’une nouvelle vie.

Baussier Sylvie, Les Autres mode d’emploi, oskar, 2014, 84 p. 6€
Ce récit documentaire sur l’autisme et plus spécifiquement sur le syndrome d’Asperger est écrit à la première personne, sans doute pour aider le jeune lectorat à épouser la cause des autistes, à mieux comprendre leurs réactions et la cohérence de leurs comportements dans la vie sociale. On suit un enfant de 6 ans et 3 mois, d’un institut médico-éducatif à l’école puis au collège. Le narrateur est cet enfant ayant atteint l’âge de 11 ans et se trouvant en sixième. Avec des situations très concrètes, Sylvie Baussier fait comprendre la différence du jeune autiste et laisse percer des leçons d’humanité à travers des attachements, des manies, l’incapacité au mensonge.
Le récit décrit comment l’autre peut porter atteinte à notre intégrité, comment, aussi, cet autre est indispensable à la construction de soi. Une belle réussite de la collection court métrage.

Palluy Christine, La Moufle, illustrations de Samuel Ribeyron, Milan, 2015, 40 p ; 9€90
Voici un album composé sur le modèle du classique Les Bons amis. La situation inventée est quelque peu surréaliste, puisqu’une moufle perdue dans la neige va servir de tente abritant des animaux frigorifiés dans un univers où hommes et animaux vivent en harmonie et dans l’entraide. La solidarité qui amène chaque animal à accepter de côtoyer un prédateur et chaque prédateur à respecter sa proie d’avant, se mue assez vite en narration éthique parlant de paix et de respect des autres pour se respecter soi. Les illustrations de Ribeyron épousent par le travail graphique des paysages et arrière-plans la finesse de l’écriture de Palluy pendant que le trait, proche de celui des comix, qui pose chaque personnage sur la page, invite à l’humour. Le décalage n’est pas sans rappeler ou plutôt renforcer le glissement léger vers l’univers surréaliste porté par la situation. Au fond, La Moufle est une fable sans morale que l’on peut lire aux petits enfants à partir de 5/6 ans mais qu’on donnera à lire aux petits dès 8 ans avec grand bénéfice.

Philippe Geneste

26/03/2017

Au plaisir perché de deux romans devenus des classiques

Calvino Italo, Le Baron perché, traduit de l’italien par Juliette Bertrand, revue par Mario Fusco, notes et carnet de lecture par Nathalie Rivière, Gallimard jeunesse collection folio junior, 2016, 373 p. 8€20
« Il se passait avec le personnage quelque chose d’insolite :
 je le prenais au sérieux, je m’identifiais à lui »
Italo Calvino
Après une épopée, où l’intérêt pécuniaire de l’agent et des ayant droits a fait s’absenter des librairies les œuvres de Calvino, jusque là traduites au Seuil, Gallimard en est devenu l’éditeur (1). Voulant mettre rapidement sur le marché une œuvre majeure de l’auteur italien, l’édition en folio junior reprend telle quelle la traduction des éditions du Seuil. Le Baron perché appartient à une trilogie, Nos ancêtres comprenant : Le Vicomte suspendu (1952), Le Baron perché (1957), Le Chevalier inexistant (1959), où s’expriment, le mieux, les dons de fabuliste et la verve de conteur de Calvino (1923-1985), entre réalisme et fantastique ou plutôt merveilleux.
Le héros du roman vit perché dans un arbre et ce à partir de la révolution française jusqu’à la Restauration… La situation grotesque rend illusoire tout crédit apporté à l’histoire. Ce qui compte, ce sont les pensées intérieures, les allers et retours entre le dit et l’à dire, les reprises, les détours de ce par quoi s’opèrent des décisions de vie. L’écriture de Calvino est fondamentalement mobile comme le disait son éditeur au Seuil, François Wahl. La biographie de Côme Laverse du Rondeau est racontée par son frère. Ce narrateur a donc vécu les faits. Il écrit : « Ce que je vais raconter, comme bien d’autres parties de ce récit, m’a été rapporté par Côme lui-même, plus tard, ou bien je l’ai tiré moi-même de témoignages dispersés et d’inductions personnelles » (p.29).
Situé entre 1767 (date où Côme Laverse du Rondeau décide de ne plus vivre que dans les arbres) et 1815 (soit, approximativement, peu après la mort du héros), le roman est une exploration des lumières italiennes et en même temps un récit historique : avec la proclamation de la république ligurienne à Gêne en 1797, la soumission de l’Italie à Napoléon 1er, l’occupation du royaume de Naples (1806/1808)…
Plus que roman historique, Le Baron perché est une réflexion sur l’exil et son corollaire, la révolte. L’arbre représente l’éloignement géographique et en même temps, une vie recommencée au plus près de la nature. Côme se fait presque oiseau, accentuant ainsi la distance avec la société humaine vue de loin, de haut, donc vue aussi d’un œil véritablement objectif. Même si toutes les histoires, « de vraies qu’elles étaient, devenaient imaginaires », ce que le personnage raconte est un juste pont étroit entre le réel et la représentation objective recherchée pour le maîtriser… Et ce à l’image de l’univers arboricole du roman : « Le monde désormais s’était transformé : il était fait de ponts étroits et incurvés tendus dans le vide, d’écorces où nœuds, écailles et rides semaient leurs rugosités ; il baignait dans une lumière verte qui changeait avec l’épaisseur et la consistance du rideau de feuilles ».
Ainsi, par la poésie, Calvino renoue-t-il avec le conte philosophique voltairien, et ce n’est pas un hasard si Voltaire est convoqué dans l’histoire elle-même de la fiction.
Philippe Geneste
(1) Voir l’excellent article de Nathaniel Herzberg, « Tempête autour de Calvino », Le Monde 12 janvier 2013
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Fournier, Alain, Le Grand Meaulnes, notes et carnet de lecture par Jean-Noël Leblanc, Gallimard, collection folio junior, 2016, 333 p. 4€60
On le sait, le réalisme merveilleux est une marque de la crise du roman du tournant du XIXème au XXème siècle. Le récit tend à s’effacer au profit de la poésie, de l’étude psychologique ou de l’autobiographie qui viennent tarauder le réalisme dans le patron duquel est dépeint l’univers provincial de la campagne et de la vie du village solognot. Dans le style d’Alain Fournier, de son vrai nom Henri-Alban Fournier (1886-1914), on sent l’influence de Margueritte Audoux. Il déborde cette influence en y apportant une liaison nouvelle entre rêve et réalisme, entre féerie des aventures des personnages et précision des décors, entre besoin d’irréel et description rigoureuse des réalités psychologiques des adolescents. .
Le propre des chefs d’œuvre est peut-être de ne pouvoir pas être réduit à un commentaire biographique. Dépassés ici les élans mystiques de Fournier, dépassées les explications psychologiques par la vie sentimentale de l’auteur, dépassé le conformisme idéologique d’Henri Fournier : le style, l’univers créé sont une même offrande au lecteur, offrande renouvelée à chaque nouvelle lecture, offrande pour aller puiser, dans un voyage intérieur, les ressources de sa propre vie face au monde environnant. Que le roman soit paru en pleine crise du roman lui confère une fonction d’illustration des tensions entre vie réelle et onirisme, entre aventure objective et rêve intérieur de vie. Le Grand Meaulnes y répond par un équilibre fragile bien que permanent, où les repères temporels se brouillent autant que les personnages s’égarent dans leurs cheminements respectifs.
N’est-ce pas à cette jointure des opposés, à ce carrefour des contradictoires traitements de l’intrigue, que se trouve, justement, un point d’intemporalité du roman, c’est-à-dire cet espace où l’intériorité reconstructrice de la vie et l’extériorité contraignante du parcours personnel trouvent un havre de paix : éphéméréité d’une construction du réel et pourtant profondément irréelle ? Nous avons parlé d’intemporalité, mais peut-être devrions-nous évoquer une transfiguration de la vie, nécessaire à la vie même.

Philippe Geneste

19/03/2017

L’histoire en planches

Cuvillier Damien, Galic Bertrand, Kris, Nuit noire sur Brest, Futuropolis, 2016, 80 p. 16€
Le 29 août 1937, un sous-marin républicain espagnol entre en rade de Brest, le temps d’une réparation… Mais les autorités françaises ne voient pas d’un bon œil cette intrusion de la guerre d’Espagne sur son territoire et refuse d’assister l’équipage. En même temps, Troncoso, un franquiste aux dents longues, organise un commando pour s’emparer du navire. Au sein de l’équipage, se côtoient des communistes, des anarchistes et des marins sans conviction politique déclarée. La bande dessinée, sur un scénario efficace, fait revivre cette péripétie de la guerre d’Espagne. Une longue postface de Patrick Gourlay met en perspective le récit, jette un éclairage d’érudition sur les protagonistes. Il montre les relais français du franquisme, notamment la Cagoule, le rôle ambivalent du gouvernement de front populaire au moment du procès de Troncoso en 1938.
Cet ouvrage est à acquérir par tous les centres de documentation et d’information, par toutes les bibliothèques ouvertes à la jeunesse. La maîtrise du scénario, et la maîtrise du dessin et des couleurs en font un livre instructif par le divertissement.

Angux, Avery’s blues, dessin Tamarit, traduit de l’espagnol Amaia Garmendia, Steinkis, 2016, 80 p. 17€
Cette bande dessinée s’inspire du mythe de Robert Johnson (1909-1938) pour raconter l’histoire de deux jeunes bluesmen en quête de la meilleure musicalité instrumentale guitaristique. Les dessins offrent des silhouettes vagues, tendant à l’informe, au milieu de décors et paysages en ocre, marron, couleur terre brûlée, soleil brûlant, nuits et crépuscules d’ombres et d’obscurité envahissantes. Robert Johnson fut longtemps le bluesman sans visage, aux noms multiples d’une « ascendance obscure » (1), au jeu singulier et torturé, aux chants tourmentés, mort de manière mystérieuse, et dont les idolâtres sont convaincus qu’il signa un pacte avec le diable, ce dont attesterait sa chanson Crossroads (« je suis allé au carrefour, je suis tombé à genoux et j’ai imploré Dieu d’avoir pitié et de sauver ce pauvre Bob ») ou Hellhound on my trail (ces chiens de garde de l’enfer qui le poursuivent).
La bande dessinée revisite le mythe d’assez près. Steven Johnson, son petit fils, rapporte ainsi qu’en « 1930 Robert a quitté le Delta pour revenir à Hazlehurst, sa ville natale. Alors qu’il cherchait son père, il a rencontré un bluesman, Ike Zinnemon, et il a commencé à le suivre partout où il allait (…) Ike a fini par le considérer comme son frère. Tous deux ont joué dans plusieurs juke joints et ont même un peu tourné dans les environs, le tout pendant quelque deux ans. A son retour dans le Delta, Robert jouait magnifiquement bien de la guitare alors qu’il n’était à priori pas doué, et les autres artistes lui demandaient comment il avait fait, s’il n’avait pas vendu son âme au diable » (2). C’est quasi le scénario du récit d’Angux et Tamarit. Il faut ajouter à cette proximité biographique, le périple de 1920 où Robert Leroy Dodds Spencer (sa mère ayant pris un nouveau mari) « retourne vivre dans le Delta autour de Robinsonville, sur la plantation Abbay & Leatherman, il sait déjà jouer de la guitare » (3), ce qui est à peu près le trajet des deux bluesmen de la BD. Les époques sont juste mises en collusion pour parfaire l’univers fantastique que le dessin installe avec rudesse.
L’intelligence du scénario est d’amener le trouble, chez le lecteur, sur le héros du récit : est-ce Avery, que l’on suit depuis le début et qui a fait un pacte avec le diable, dans le dessein de mieux jouer ? Est-ce Johnny, le pauvre gosse du voisinage maltraité par ses parents ? En fait la fin seule nous fait comprendre que c’est plutôt Johnny. Avery son initiateur ou plutôt son initiatrice à la musique, car en fait, sous une dégaine de garçon, Avery est une fille qui a fui la condition d’exploitée des femmes noires. Dans cette atmosphère étrange où domine l’ambiguïté, on voit le diable jouer avec les deux personnages pour les corrompre. Avery mourra au carrefour, Johnny triomphera dans les fêtes, les bars et les juke joints. Sous le regard satisfait du malin, Johnny poursuit sa route jusqu’au jour où il paiera son dû au Démon, car lui aussi, laisse entendre l’histoire de retour au mythe, sera « appelé par une force “diabolique” vers le croisement des routes du Delta » (4).
Cette thématique est issue, dit Gérard Herzahft, d’une superstition d’origine irlandaise « où le diable se tapissait au croisement des chemins achetant l’âme des fiddlers en leur donnant un talent “diabolique” était courante dans le sud des Etats-Unis » (5). Le livre vaut ainsi pour sa dimension culturelle autant que pour sa description historique d’un phénomène musical aux racines sociales exacerbées.
Philippe Geneste

(1) Gérard Herzaft, « Robert Johnson superstar de l’outre-tombe », Soul Bag n°2013, juillet-août-septembre 2011, pp.18/23 / p.18 – (2) propos recueillis par Daniel Léon , « Johnson on my trail », Soul Bag n°2013, juillet-août-septembre 2011, pp.28/30 / p.30 – (3) Gérard Herzaft, « Robert Johnson superstar de l’outre-tombe », Soul Bag n°2013, juillet-août-septembre 2011, pp.18/23 / p.20 – (4) Gérard Herzaft, « Robert Johnson superstar de l’outre-tombe », Soul Bag n°2013, juillet-août-septembre 2011, pp.18/23 / p.20 – (5) Gérard Herzaft, « Robert Johnson superstar de l’outre-tombe », Soul Bag n°2013, juillet-août-septembre 2011, pp.18/23 / p.21

12/03/2017

Jeu polytechnique des formes plastiques pour questions imaginaires

herbauts Anne, L’Arbre merveilleux, Casterman, 2016, 48 p. 14€90
Voici la réédition d’une des œuvres majeures d’Anne Herbauts, cette créatrice belge née à Uccle en 1976. La cafetière qui illustre la couverture est à l’autrice ce que le flying tea pot est à Daevid Allen, poète mythologue de Gong. Dans cet univers, le jeu tient une place primordiale, tout est jeu, à commencer l’écriture. Il s’agit d’un jeu polytechnique des formes plastiques (peinture, découpage, collage, mise en page, dessin) qui crée des solutions à des questions imaginaires suggérées ou posées par l’illustration. L’histoire se déroule dans un climat farfelu, porté par un déterminisme non causal de péripéties. Un arbre merveilleux d’où pendent cinq objets énigmatiques, tel est le décor. Mais un décor ne suffit pas, il y faut un moment déclencheur et ce moment est celui d’une rencontre –la vie est-elle faite d’autres choses que de rencontres ?- : celle d’un diablotin, Garagargouille et d’un monsieur rangé, monsieur Comme-Toujours. Un passage chez une sorcière, qui détient le fil de l’histoire, et voilà l’intrigue lancée : le diablotin, Faust tentateur vole le fil de l’histoire et Comme-Toujours sort de sa routine par curiosité toute humaine… Les actes des deux héros alimentent en énergie l’histoire qui est une gageure de plaisirs et de faits saugrenus qui se tissent en un récit fiévreux où musique, tristesse, temps, heur, sériosité réflexive et impertinence se croisent. Nous sommes dans le merveilleux poétique qui poursuit la quête surréaliste du monde comme il va.
L’album abonde en clins d’œil à d’autres textes : l’intertexte où surviennent les frères Grimm, Perrault, Lewis Carroll, Daudet y est une source de joie supplémentaire et renforce l’ancrage dans le merveilleux. La définition de la lecture s’enrichit, aussi, car lire c’est s’élever à l’incompréhensible, grandir pour admettre l’idée que l’homme vaut par ce que ses actes signifient (1). En fait les causes sur lesquelles s’enchaînent les péripéties défient la causalité physique comme la causalité logique. Voilà pourquoi nous parlons de déterminisme non causal. Certes, ceci est paradoxal ; peut-être devrions-nous parler d’une causalité de vraisemblance qui structure l’étrangeté. Au fond, c’est élever le discours au rang de créateur de réel, c’est-à-dire, au fond, juste, reconnaître la réalité de l’imaginaire, des représentations portées par leurs expression iconiques ou verbales (2).
A la fin, la sorcière reprend le fil qu’elle s’était laissée dérobée pour mettre en conserve une nouvelle histoire avant de pousser dehors Garagargouille et Comme-Toujours. La sorcière est la faiseuse d’histoire, figure de l’autrice, peut-être, définissant la lecture par l’immoralisme d’un voyeurisme truculent. L’album approche l’enfantin : « C’est ce qui fait la richesse de cette “identité humaine sans raison” qui, toujours préoccupée par ce qu’elle n’est pas, s’invente des raisons d’être » (3). Et dans ce geste, l’album ouvre à une prise de conscience du réel par la réalisation des rêves, des fantasmes. Le déroulement du fil de l’histoire au gré de l’humour fantasque valorise l’enfantin car il fait l’éloge de « l’innocence au sens d’indifférence pure aux normes et valeurs » (4).
Philippe Geneste
(1) n’est-ce pas un souffle du surréalisme que cet incompréhensible que « l’homme ne contient pas, mais signifie » comme disait Ferdinand Alquié, Philosophie du surréalisme, Paris, Flammarion, collection Champs, 1977, 186 p. – p.169
(2)Sur cette question de la représentation, voir le blog lesart psychomecanique où plusieurs études traitent de la représentation verbale.
(3) L’enfantin est un concept forgé par Pierre Péju. La citation est extraite de son livre Pourquoi je suis moi ? et autres questions d’enfance, dessins de Sandrine Martin, Gallimard, 2014, 95 p. 11€. Sur le concept d’enfantin, on lire avec grand profit l’ouvrage majeur, Enfance obscure, collection Haute Enfance, Gallimard, 2011, 375 p.
(4) Péju Pierre (textes réunis et présentés par), Le Goût de l’enfance, Paris, Le Mercure de France, 2014, 108 p. 7€ - p.95

05/03/2017

On ne se réfugie pas dans l’exil

Sanna Francesca, Partir, au-delà des frontières, Gallimard Jeunesse, 2016, 48 p. 15€90
L’album se fait récit documentaire par le truchement de la poésie visuelle et d’un style elliptique qui suggère les choses pour mieux faire ressentir les émotions humaines sous-jacentes à l’exil. Ici, rien de larmoyant. Une guerre survient, et comme dans toute guerre, qu’elle se dise humanitaire, qu’elle se dise pour la démocratie, qu’elle se dise contre la barbarie, l’humanité sombre dans la douleur et le chaos des sentiments. La mort impose sa vision destructrice. La violence triomphe et avec elle la haine.
La guerre chasse deux enfants et leur mère de leur lieu de vie. L’album raconte leur périple, il raconte les frontières à franchir, il raconte le nationalisme, il raconte l’étrécissement des humains en proie à la volonté guerrière. Que reste-t-il au déraciné ? Il délaisse son lieu, son appartement ou sa maison, ses amis, son mode de vie ; il lui reste alors la rage de vivre c’est-à-dire le lien social à nouer, à créer. Il possède ses pas, mais pas même leur direction.
Entre surréalisme et minimalisme, jouant du flou et du détail proliférant, brisant les échelles du dessin, la sensibilité de l’illustratrice métamorphose l’album en conte d’actualité. Et ce conte est un conte sans morale afin que le jeune lectorat trouve par lui-même une interprétation à donner au monde comme il va.
Jean Didier et Zad, Paris-Paradis, troisième partie, illustrations de Bénédicte Némo, Utopique, 2016, 38 p. 15€50
Ce bel album poursuit les aventures de Moussa, qui a quitté son pays d’Afrique (tome 1), a vaincu les obstacles de l’émigration (tome 2) et se retrouve à Paris. Le rêve n’est pas au rendez-vous. Moussa constate la réalité des conditions de vie des travailleurs immigrés privés de papiers. Et c’est avec eux qu’il accomplit son apprentissage de la vie. Les peintures de Bénédicte Némo, jouant des gros plans et des avant-plans, mettent le lectorat au cœur du récit. Aucun plan général, des plans moyens et des plans rapprochés structurent les espaces graphiques. Très bien documenté, l’album instruit sur la condition immigrée dans la France contemporaine. Les événements sont ponctués de proverbes et dictons africains, aphorismes métaphoriques qui poussent les jeunes lecteurs à la réflexion. Un album qui, espérons-le, trouvera sa place dans les bibliothèques scolaires et les centres de documentation des collèges.
Philippe Geneste

Tixier, Jean-Christophe, La Traversée, Rageot, 2015, 159 p. 9€50
Le personnage est un adolescent africain de 17 ans. Il part de chez lui pour rejoindre l’Europe dans l’espoir d’y trouver du travail et une vie sans misère. Le récit alterne narration du naufrage de l’embarcation sur la Méditerranée et narration rétrospective de la vie au village ; C’est l’occasion pour l’auteur de raconter les modes de vie d’une autre civilisation.
Dufresne Didier, La Mercedes rouge, oskar, 2016, 80 p. 10€95
Un roman sur l’immigration turque en Europe. Un fils qui, comme son père va travailler en usine, en France. C’est un livre sur ces travailleurs immigrés qui habitent en France et sont français. C’est un livre contre l’exclusion et qui fait réfléchir sur la relativité de l’identité nationale. Un livre simple à lire.
Commission lisezjeunesse

Kimura Ken, 999 Têtards, illustrateur Yasunari Murakami, Casterman, 2016, 32 p., 14€95
Voici un album qui épouse la logique du road movie naturaliste. On suit les péripéties des petits de deux grenouilles, depuis leurs naissance jusqu’à leur installation en une nouvelle mare. C’est d’abord l’album humoristique de ces improbables petits êtres soumis aux convoitises de prédateurs multiples. Et puis, c’est un peu plus que cela. Au bénéfice de l’anthropocentrisme de l’album, c’est une réflexion sur l’itinérance et la migration que proposent les deux auteurs. A l’instar des multiplications des points de vue de Murakami, le récit de formation des petits est récit de formation pour le tout jeune lectorat. Qu’est-ce que vivre chez soi ? Qu’est-ce que c’est, chez soi ? Il faut prendre de la hauteur nous dit l’album afin de comprendre le monde. L’humain peut le faire, l’animal est condamné à le subir. Un album autant profond que drôle et donc ouvert à toutes les lectures qui s’y inviteraient.


Philippe Geneste

27/02/2017

Deux lectures, deux regards sur

McNaught, Histoires de Pebble Island, Dargaud, 2016, 40 p. 12€

Mc Naught… pour un peu il était naughty ce boy !... Comme dans Saratoga Woods d’Elizabeth George, l'insularité resserre l'action en un huis-clos tantôt étouffant ou libérateur.
Jon Mc Naught, dans Pebble Island met en scène un pur moment d'enfance; de ceux que l'on garde au fond de soi, ne constituant aucune gloire, mais plutôt, le souvenir minuscule mais marquant, d'une banale étape sur le parcours vers l'âge adulte: le sacrifice d'un jouet ! Toute la démesure d'Indiana Johns lui même n'est rien face à l'immense et pragmatique simplicité du quotidien sur Pebble Island
Dominique Brochet

Cet album de bande dessinée rassemble trois récits graphiques sans parole. Le premier, Zone humide, donne le ton et offre l’ensemble de l’éventail technique du dessinateur et scénariste. C’est une histoire d’enfance qui se concentre sur des plans moyens après une série de gros plans. Puis, peu à peu, le point de vue neutre fait place à des plongées quand on s’éloigne pour ouvrir le paysage en vue panoramique. On suit un enfant parti en expédition d’aventure comme s’en invente tous les enfants. Les tons pastel à la fois donnent une ambiance douce mais aussi étouffante, un enfermement dans un souvenir dont la gaieté est absente. C’est dans les déchets de la civilisation laissés sur la plage et sur le sol de la campagne insulaire qu’opère l’approche non point du drame mais du but de l’expédition enfantine. Des enfants rejoignent le héros pour une mise à feu d’un dinosaure en plastique qui finira démembré. Puis nous suivons l’enfant à vélo qui rentre chez lui. Les quelques cases de plus grand cadre rythment cette pérégrination cet aller retour qui se laisse lire comme la plénitude d’une journée d’enfant sur une île sans grand échappatoire.
Le second récit n’en est pas un. C’est une parodie de prospectus touristique pour Peeble Island. Là aussi, les méfaits de la pollution, la présence d’une civilisation des déchets s’impose comme thématique. Pour le lecteur, c’est une manière d’entrer dans l’île où s’est passé la première fiction et où va se passer la  troisième, Radiodiffusion.
Dans celle-ci, on plonge dans la solitude d’une soirée d’un habitant qui enregistre Indiana Jones qui passe à al télévision. Même abondance des plans moyens préparés par des gros plans, rares cases de grand format, Tous els cadres sont carrés : point d’échappée possible sur Pebble Island. L’auteur joue avec maestria des faisceaux d lumière intégrés à la logique du récit qui les impose. Avec le personnage, on s’attarde à contempler la lune lors d’une pause pour réarmer le générateur d’énergie.
La monotonie du cadrage, la permanence des mêmes tons doux, l’art des traits horizontaux ou verticaux ou obliques, par endroits, s’allient avec l’art du pointillisme pour donner vie aux cases. Les personnages sont toujours vus sous la forme de silhouettes, ombres traversant les lieux. Les planches, ainsi, dépeignent la vie insulaire comme une existence dominée par la vacuité et une lenteur des faits et gestes qui remplissent les vies, ont pour mission d’en créer la plénitude. L’auteur on le sait a vécu son enfance ou une partie de celle-ci aux îles Malouine et cet album pourrait bien être une touche mouchetée de sa biographie.

Philippe Geneste

19/02/2017

Dans la veine du bestiaire poétique

David François, De 1 à 1 milliard. Ouistiti et petites souris, illustrations d’Elza Lacotte, édition La Poule qui pond, 2016, 30 p. 13€50
On ouvre l’album, on voit des bestioles qui prolifèrent de page ne page. On lit l’album : on entre dans des comptines en vers libres, avec assonances nombreuses préférées aux allitérations, preuve que c’est le divertissement qui est recherché, l’amusement avec les sons, avec le souffle des mots, le jeu des mots entre eux. Vient appuyer ce parti pris la suprématie des vers pairs sur les impairs (34 contre 22). Quant aux figures de style, elles sont celles habituelles de l’humour avec pour privilégiée absolue, la répétition.
L’image répète le texte ou le texte se répète dans l’image, ce qui serait mieux dit car suivrait plus fidèlement la lecture enfantine. Les bestioles préférées sont les insectes et les mammifères ; un centaure fait un clin d’œil à la mythologie.
Quant au titre il ouvre deux portes qui sont celles de l’album : la comptine avec « petites souris » -on pense à « une souris verte… »- et le comptage appuyé par les rimes plates… François David fait un retour aux sources de la comptine : compter. Il en emprunte les critères essentiels : simplicité, économie des moyens pour stimuler le pouvoir d’évocation du jeune lectorat ou auditoire. Avec Elza Lacotte, il entraîne les enfants à compter les bestioles dans les pages, jusqu’à 10. C’est là un parti des éditions La poule qui pond, rendre accessible à tous et toutes la lecture et faire œuvre didactique par la fiction. Chercher dans l’illustration, écouter ou lire, et le texte se donne à entendre, facétieux sur des vers ne dépassant que rarement l’octosyllabe. François David réalise un travail sur la variété du rythme qui est, on le sait, un socle du genre de la comptine. En effet, le rythme est décompte de syllabes, décompte à l’insu de l’enfant, bien sûr, mais qui donne sa cohérence au propos. Cette brièveté des vers accuse le ton primesautier et d’apparence désinvolte que reprennent aussi les dessins et les couleurs d’Elza Lacotte. Evidemment, et en dehors du titre, l’intertextualité est présente, avec le virelangue des « six cent six petites souris ». Ainsi De 1 à 1 milliard. Ouistiti et petites souris introduit à un gai savoir pour parler vite et compter bien ou l’inverse…

Dubost Louis, Bestiolerie potagère, éditions Les Carnets du Dessert de Lune, 2016, 55 p. 12€
Certes, on entend d’ici la critique : ce livre est un ouvrage de poésie, point un documentaire. Et nous y répondons, tout de go : oui, un livre de poésie qui reprend le genre des bestiaires non pour entrer dans l’imaginaire animalier ni dans les fantasmes des monstres, mais un livre pour scruter, avec les mots, les dénominations même des animaux. Car le texte est d’un précis de naturaliste : « une coccinelle : ouvre ses élytres sur le bout de l’index de Laurette qui me chuchote à l’oreille : “elle est coquine, hein Papy ! ” » ; ou encore : « un rouge coquin / -du grec kokkinos, / l’envol de la coccinelle ».
L’auteur, qui fut éditeur au sein de l’association Le dé bleu, est connu dans le milieu de la poésie. Il ne cesse, d’autre part, de convoquer un intertexte de poètes tout en s’en libérant avec des convocations de philosophes, Aristote, surtout. En outre, Louis Dubost travaille sur son activité potagère avec une minutie de jardinier et d’entomologiste dont le langage prolonge l’œuvre. De cela, Bernadette Gervais, qui illustre les pages de ce beau petit volume, en a tiré le choix graphique de planches de bestioles traitées à la manière des naturalistes.

Desnos Robert, La Ménagerie de Tristan et autres poèmes, illustré par Martin Matje, Gallimard jeunesse, enfance en poésie, 2014, 28 p. 5€
Il est heureux que Desnos, qui s’est spécifiquement intéressé à la poésie destinée à la jeunesse, conserve une actualité éditoriale. Les illustrations de Matje rehaussent le texte par la bizarrerie propre à la tradition de l’art incohérent qui plaît tant au jeune lectorat. Les poèmes empruntent pour moitié à la veine animalière et pour moitié au thème des végétaux.

Apollinaire Guillaume, Petit Bestiaire, illustré par Béatrice Alemaga, Gallimard jeunesse, enfance en poésie, 2014, 28 p. 5€
Le bestiaire d’Apollinaire est un régal de lecture à tous les âges y compris aux plus jeunes. Les textes sont mis en valeur par une œuvre illustratrice qui ose l’interprétation, ce que l’on ne peut qu’apprécier, entre clin d’œil au cubisme et au naïvisme, entre appel à Miro et à Klee.
Prévert Jacques, Chanson des escargots qui vont à l’enterrement… et autres poèmes, illustré par Jacqueline Duhême, Gallimard jeunesse, enfance en poésie, 2014, 28 p. 5€
C’est une Duhême hautement inspirée par la vigueur du langage poétique de Prévert qui déploie son art, ici. Les textes ont du punch, ils se rapprochent de la chanson, traversés d’humour et ne tombant jamais dans une vision mièvre de la vie.

Philippe Geneste