Anachroniques

24/06/2017

Chercher à savoir ce que la littérature dit de la jeunesse, chercher à déconstruire les messages idéologiques qui drainent ce secteur éditorial, recueillir les avis, les opinions, les manières de concevoir les univers de la littérature qui ont cours chez le jeune lectorat, est une partie de la tâche pour qui veut rendre compte des univers mentaux propres aux enfants, aux adolescents et adolescentes. Pour approfondir cette fonction, lisezjeunessepg a décidé d’ouvrir ses colonnes à des jeunes auteurs ou autrices. Cette rubrique nous l’avons appelé juvenilia et nous la réservons aux jeunes proposant une approche du monde par l’écriture, par la poésie ou tout autre genre littéraire.
Lisezjeunessepg ouvre aujourd’hui ses colonnes à la prose poétique de Garance, une jeune fille de 16ans

 Le printemps

Le coq chante, de ce son si particulier que seul les coqs font et que l'ont appelle chant. J'ouvre les yeux, je vois le soleil, ces doux rayons printaniers qui se faufilent entre les trous des volets et qui glissent sur le sol, les murs, les meubles jusqu'à moi, au creux de mon lit. De ma chambre à l’étage, je l'entends, elle fait le petit-déjeuner, et j’écoute la radio, je souris en entendant la chute d'un objet suivi très vite d'un juron. Je descends les escaliers, elle lève la tête, son visage s'éclaire d'un sourire, elle me fait un bisou sur une joue et son odeur m'enivre. L'odeur de mémé, je ne saurais la décrire, ce parfum et puis ce petit plus qui le rend encore meilleur...
Je m'assois à la table au milieu de la cuisine, je me sers ma tisane « verte  », y ajoute deux sucres. Mémé me tend les céréales et sourit en me voyant les mettre dans la tasse pleine de liquide chaud. Après m'être lavée et habillée, nous sortons, on se promène un peu dans les rues. Seules entre les maisons, seules au milieu de ce village, l'odeur des arbres, des chevaux, des vaches, du printemps, de mémé et de ce lieu m'emplit les narines. Comme c'est agréable...
On arrive au bord de l'eau, j'enlève mes chaussures et... l'eau est si froide, je sens les vairons autour de mes jambes, sous mes pieds, de petits guilis sur les chevilles, je souris. Cette sensation si étrange mais que j'aime tellement, sûrement parce qu'elle me rattache au passé. Je fais quelques brasses dans l'eau glaciale, les membres engourdis. Je patauge sous le regard aimant de mémé qui ouvre son livre et s'assoit sur le sol, le sourire aux lèvres. Le soleil est haut quand on repart ; on va voir les chevaux, les biquettes et on rentre se faire des sandwichs, un peu de tout sur la table et on pioche pour se faire notre propre mélange dans du pain. Un mélange de goûts me ramène plusieurs années avant... Quel bonheur. On monte ensuite dans le bureau et on regarde les albums photos. Là, au milieu des vieux livres, des vinyles, du tourne-disque, on regarde ces albums plus grands que nos bras. Ces dizaines d'albums, vues des centaines de fois mais on ne s'en lasse pas. Le plastique qui recouvre les photos, la voix aiguë de mémé, qui, pour la millième fois m'explique chaque photo, sans s'en lasser, l'odeur des livres, ma main qui touche celle de mémé pour tourner les pages, sa main douce et son odeur...
Je savoure ce moment, les oiseaux chantent, c'est le printemps, tout est bien, tout vas bien, je suis heureuse. On finit par redescendre, tout sourire, elle sort des haricots, « Haricot Party », on les mangera demain mais elle voudrait les cuire ce soir, j'accepte, on fait la course, qui aura fini la première ? Les haricots équeutés, mémé prépare sa soupe, je la laisse faire, elle est championne. Je m'affale dans le canapé, je lis, elle me sourit, et on discute un peu, la vie à Andernos, c'est si loin me dit-elle, on lui manque, mais on profite du moment présent, je lui raconte l'école, les projets du futurs, les amours, elle raconte Vitry, la pièce de théâtre qu'elle a vue avec pépé et qui était super, elle raconte les amis, la famille... La soupe est prête.
On sort la crème fraîche, l'ancienne boîte de mayonnaise devenue boîte à croutons, une poignée de gruyère râpé dans la soupe, une autre sur le rebord de l'assiette plate sous l'assiette à soupe... Tout comme avant... Les fraises en dessert, chocolat fondu, les goûts se mélangent dans la bouche, c'est si bon, le printemps...
Il fait encore jour, on retourne dehors, l'odeur a un petit peu changé mais ne sent pas moins bon. On rentre dans la maison, on boit une tisane, et je pars me coucher. Mémé me fait un gros bisou, je t'aime me dit sa voix, moi aussi, mémé, moi aussi, énormément...
Je me couche, ferme les yeux, au comble du bonheur, la vie est belle. Le réveil sonne, de ce bip-bip si particulier que seuls font les réveils, et qui exaspère. La tête pleine de mon rêve, le nez plein de son odeur, la joue avec le contact de son bisou et les yeux pleins de larmes, je regarde ma chambre et la vérité me frappe de plein fouet, la maladie, les trois ans de peur, la mort, l'enterrement, le manque et le vide au creux du ventre impossible à combler, mémé...
Garance

11/06/2017

Traversée d'identité

FAYE, Gaël, Petit pays, éditions Grasset, 2016, 215 p. 18€
« Je n’avais pas d’explications sur la mort des uns et la haine des autres. La guerre, c’était peut-être ça, ne rien comprendre ».
L’histoire se déroule dans les années 1990, à Bujumbura au Burundi, un pays d’Afrique de l’Est entouré au Nord par le Rwanda. Le héros s’appelle Gaby, c’est un enfant d'environ douze ans, qui vit à Bujumbura, la capitale du Burundi. Son père est français et sa mère est une réfugiée Tutsie rwandaise.
Le narrateur raconte le bonheur de son enfance paisible, malgré la séparation de ses parents : ses jeux avec ses amis, sa vie avec son père, leurs domestiques et sa petite sœur Ana… Cependant, il ressent parfois une certaine tension liée à la situation géopolitique du pays, bien que son père l'écarte des conversations politiques. En effet, la progression du livre représente des événements historiques violents racontés par un enfant : la guerre civile au Burundi puis le génocide des Tutsis au Rwanda en 1994.
Au début, si Gaby perçoit les tensions liées à ces événements, il ne s'intéresse pas plus que ça à la politique. Mais le génocide des Tutsis par les Hutus au Rwanda le bouleverse et marque la fin de son insouciance. Alors que sa mère est retournée au Rwanda pour prendre des nouvelles de ses frères et sœurs, elle revient folle de son pays natal car toute sa famille a été assassinée. Le père du héros l'accueille alors chez lui. Une nuit, elle va voir Ana, sa petite fille. Elle va lui confier sans ménagement l’horreur de ce qu’elle a vu lorsqu’elle recherchait des membres de sa famille (les corps en décomposition…). Et, toutes les nuits, elle va retourner réveiller sa fille pour lui raconter sa détresse. Gaby, qui dort non loin de là et entend leurs conversations, s’inquiète pour sa petite sœur et va raconter à son père ce qu’il se passe. Alors que ce dernier tente de raisonner la mère, cette dernière s’emporte et accuse Ana de préférer « ces deux Français, les assassins de ta famille » (en parlant de son ex-mari et de son fils) à sa famille rwandaise. Excédée, elle lance un cendrier au visage d’Ana qui saigne abondamment. Lorsqu’ils reviennent de l’hôpital, leur mère a disparu.
Peu de temps après, le meilleur ami de Gaby, Gino, se laisse influencer par Francis, un garçon violent. Ensemble, ils décident de répondre au massacre des Tutsis et de se battre contre les Hutus en s’alliant avec le gang du quartier. Gaby fuit dans un premier temps cet embrigadement et la folie meurtrière de ses copains par la découverte des livres prêtés par une voisine, Mme Economopoulos. Hélas, lorsque le père d'un autre de ses amis, Armand, se fait assassiner, il se laisse convaincre et décide de suivre ses amis dans leur vengeance. Ils rejoignent le gang et prennent un homme au piège. Alors qu’Armand et le héros sont terrifiés par le déferlement de violence de leurs camarades, les membres du gang, y compris Gino, forcent Gaby à jeter un briquet allumé sur la voiture arrosée d’essence où l’homme est prisonnier. Cet épisode laisse le héros traumatisé et marque la fin de son amitié avec ses copains d'enfance.
Alors que la guerre s’intensifie, le père de Gaby décide d’envoyer ses enfants dans une famille d’accueil en France.
Le livre se termine vingt ans plus tard. Mme Economopoulos vient de décéder et a laissé une malle de livres pour Gaby, qui revient donc, pour la première fois depuis son enfance, au Burundi. Il y retrouve Armand et le lecteur apprend la mort du père de Gaby, tombé dans une embuscade peu de temps après le départ de ses enfants pour la France. Alors qu’il se trouve dans un bar avec Armand, Gaby entend soudain une voix d’outre-tombe qu’il reconnaît aussitôt. Il s’agit de sa maman. Mais elle est toujours folle et ne reconnaît pas son propre fils. Le génocide a détruit son esprit, et aussi son corps car elle ressemble à une vieille dame. Gaby décide alors de rester un peu pour s’occuper de sa mère et pour écrire son histoire.
Mon avis : Ce livre a reçu le prix Goncourt des lycéens en 2016. Il rend extrêmement bien la vision innocente d'un enfant face à des événements historiques auxquels il ne comprend rien.
Il est écrit à la première personne du singulier, le prénom du narrateur, Gaby, est proche de celui de l'auteur, Gaël, et tous deux partagent les mêmes origines, la même identité. Pourtant, Gaël Faye explique dans une interview[1] qu'il ne s'agit pas de son autobiographie.
Milena Geneste-Mas



[1]Gaël Faye « Petit Pays n'est absolument pas mon histoire », interview de Catherine Fruchon-Toussaint, RFI, Les voix du monde, publié le 08/09/2016.

04/06/2017

Juvenilia ou de la poésie comme forme d’action

Misere, Martin, Marenovella Jack, Reflets Illustration de couverture, Anthony Lopez, auto-édition, 2017, 73 p. 10€ (Pour se procurer l’ouvrage : Martin Misère 47 rue du Cancera à Bordeaux 33 000)
Voici une poésie placée sous le signe du contre-rejet :
« J’apprécie de penser. Je
Cesse de renoncer »
qui veut faire échec et mat à la réussite, c’est-à-dire à l’esprit du temps de l’entreprise (voir le poème Pion).
Dans de nombreux poèmes, les rythmes sont convoqués, la comptine approche avec l’espièglerie mais retourne à la volonté de saisir le devenir du présent à travers des êtres pressés, seuls, nus, sans lien, sans attache, sans volonté de quête et donc sans représentation. Dans ce monde clos dans l’inespérance, la poésie, à rebours, veut inciter à une résistance par la confrontation, seule apte à aiguiser des regards constructifs sur le monde. Reflets ne verse pas dans l’utopie, et même la tient à distance. La rêverie poétique fait advenir non pas le culte de l’instant mais l’attention au présent qui porte en son sein, chez chacun et chacune d’entre nous, la pesée subjective de l’avenir, c’est-à-dire de ce qu’on décidera : redessiner le monde de couleurs, par exemple. Entre le devenu et le devenir est l’advenu présent, temps poétique par excellence :
« Y a-t-il un jour plus qu’un autre
Qui nous dit ce que nous sommes vraiment ?
Il faut voir à travers d’autres yeux
Ou accepter d’être aveugle
Comme si nous ne voulions pas exister »

C’est une poésie de l’engagement, une poésie qui dévoile
« Je vois le vent qui tourne et nos espoirs qui partent au loin »
autant qu’elle dénonce
« Je vois les enseignes lumineuses des banques, le désespoir des pauvres gens »
La conscience écologique est très présente :
« Un jeune homme assis en tailleur
Au pied d’un arbre centenaire
Ferme les yeux
Ecoute l’harmonie du geai bleu
Sans entendre
Que son blues est triste et lent »

Fait notoire, ici, l’individu tend à se concevoir comme membre de l’humanité, membre de la collectivité :
« Le père s’en va la nuit
S’empare d’un coin de rue
La foule va prendre ses regrets »
C’est là que peut seulement se forger l’espoir :
« L’horizon irrattrapable,
C’est la victoire de l’espoir »
Il n’existe aussi que dans sa construction sexuelle, dans le contraste ou l’harmonie, dans l’eurythmie du vers ou l’assonance des mots.

Ce volume, juvenilia si l’on veut, affirme la primauté de la littérature quand il s’agit de dire la vérité du monde et de soi :
« Rien ne m’intéresse plus
Que la littérature inviolable »
Et la poésie est la littérature par excellence parce qu’elle ouvre la page à l’intime, parce qu’elle fausse compagnie au silence (« Tais-toi ! Ô fourbe silence ! »), parce qu’elle est observation (« Assis sur un banc devinant l’avis des gens / Parler du temps dehors / être mal dedans »), parce que face à « L’intemporel à crever » est « L’instantané à vivre ». La poésie est permissive :
« Il est possible quelques soirs
                               D’apercevoir des sourires
                                                               Dans de fabuleux regards »
Mais elle l’est sans certitude : « Le temps ne remets rien en place ». Et si le monde doit être mis sens dessus – dessous, il restera toujours
« La glace de notre enfance
Qui peu importe le sens
Du dessus, du dessous,
Reste fidèle à son reflet »

Si on peut regretter que subsistent quelques potacheries, qu’une seconde édition devrait effacer, ce recueil à deux mais point à quatre mains vient fournir la preuve, s’il en était besoin, que le genre poétique n’est point réservé à l’expérimentation esthétisante ni à l’épanchement égoïque, mais peut être un genre de construction sans fard d’une pensée sociale. La confrontation poétique ente Martin Misère et Jack Marenovella donne corps à un parti pris social qui s’énonce sans quitter le site où se façonne sa voix : le travail poétique sur le langage. Voici deux auteurs à suivre…

Philippe Geneste

28/05/2017

maman, femme-oiseau

Olivier Ka, Janis est folle, édition Rouergue, collection Doado Noir, septembre 2015, 264 pages, 14€.
Titouan a quinze ans. Il est le narrateur du roman. Janis, sa mère, a le double de son âge, plus deux ans. Comme la chanteuse de blues dont elle porte le prénom, elle défie les précipices, sociaux et mentaux, refuse les dictats et principes de la bourgeoisie, et tous les compromis.
Elle raconte à Titouan, lors d’une pause de leur errance, qu’il existe une tribu amérindienne où les biens terrestres sont refusés, où la moindre possession est reléguée comme punition à l’être coupable de convoitise, qui est, ainsi, sous l’entrave de cette charge, empêché d’avancer. Cette tribu se nomme la tribu des « hommes-oiseaux », ceux qui refusent toute contrainte matérielle. Janis est pareille, c’est une « femme-oiseau ». Elle ne possède rien qu’une vieille voiture, qui lui sert de nid, et qui lui permet de s’enfuir après une déception amoureuse, des relations éphémères et trompeuses, des travaux toujours temporaires.
Si Titouan a parfois assez de cette marginalité où il ne peut construire de relation sociale d’amitié ou d’amour, il devient de plus en plus fervent du monde que Janis a créé, « cet univers qui ressemble à la réalité, mais avec une vibration en plus ». Il fait sien le dégoût de sa mère pour l’hypocrisie bourgeoise, pour cette société qui écrase les êtres dans des rôles convenus, qui comme le lui a appris Janis, n’offre que des cadeaux empoisonnés, avec intérêt et capital. Il fait sienne la rupture avec les tableaux confortables et figés que dépeignent les attaches et conventions sociales ainsi que nombre de familles bourgeoises, dans leur confort financier tout autant que mental.
A Titouan, on dit que Janis est bizarre, inquiétante, qu’elle « fait flipper », alors qu’il la sait si sensible, « égarée, en souffrance, pleine de douleurs ! et c’est cela qui la blesse, justement, ces regards apeurés portés sur elle ! ». Titouan, qui nous fait part de son désarroi face à la souffrance de sa mère, cherche, pour la comprendre et l’aider, à en connaître la source, le secret. Janis lui a depuis toujours caché l’existence de ses géniteurs et jamais parlé de son enfance. C’est au sein de sa famille d’origine, avec un père monstrueux, que l’horreur enfouie va être révélée…Paraphrasant la célèbre phrase de Simone de Beauvoir, nous pouvons écrire : « on ne nait pas fou, ou folle, on le devient ». La maison d’édition Rouergue publie ici un roman sans mièvrerie, sans faux-semblants. Un roman à la belle écriture, magnifique, à proposer dans tous les C.D.I des collèges et lycées.

Olivier Bourdeaut, En attendant Bojangles, édition Finitude, 2016, 159 pages, 15,50 euros ;
Du narrateur de cette histoire, un petit garçon (on le sait parce qu’il va quelque fois à l’école), on ne connaît pas le prénom, ni celui de sa mère, ou plutôt, celui-ci change chaque jour, au gré de la fantaisie de son père, George… Lui d’ailleurs s’appelle-t-il vraiment George, prénom qui suit le jour de Valentin, prénom de la fête des amoureux, le 14 février, fête que les parents de notre narrateur, du petit garçon donc, ne célèbrent jamais, préférant le jour suivant, la saint George, pour fêter leur amour.
Sous les yeux éblouis de son enfant, la jeune femme efface, avec élégance, tous les tracas du quotidien, les blessures et roueries de l’école ; elle se joue des embourbements du quotidien. Elle a la grâce de l’oiseau, la magie d’une fée, la fantaisie qui permet au petit garçon de grandir, de s’épanouir dans un monde imaginaire, où il lui est seulement demandé de transformer des expériences rébarbatives ou contraignantes en histoires captivantes.
L’enfant n’est jamais exclu par ce couple amoureux et fusionnel que forment ses parents, ce couple de danseurs jamais alourdi, jamais enlisé ni stressé… Jusqu’au moment où les menaces des mauvais augures prennent forme et viennent blesser la merveilleuse maman, déchirant le voile que le bonheur de l’amour et de la maternité ont tissé, enveloppant, protégeant sa raison fragile. Elle va commettre un acte irrémédiable, asocial On dit alors au père et à l’enfant effarés, que pour la protéger d’elle-même et pour protéger la société, il faut l’interner. De vilains mots sont lâchés : schizophrénie, paranoïa, bi-polarité pour qualifier, épingler cette jeune femme, elle dont l’aura se joue de toute étiquette.
Mais c’est ignorer les ressources de l’imagination ingénieuse du père et de la mère qui, pour leur enfant, vont transformer la réalité de l’internement, de la folie et de la mort, en équipée farfelue, dont la destination a la beauté du rêve d’un château en Espagne.
Livre magique, que subliment la poésie et la grâce, pour les adolescents, garçons et filles et aussi pour les adultes, et pour celles que l’on fête le dernier dimanche de mai, celles qui, les mains en offrande, les bras en corbeille, accueillent, comme l’on écoute un livre, le petit, la petite, même si tant grandi, beaucoup, bellement grandie.

Annie Mas

21/05/2017

Pourquoi l’exil est l’antidote des cérémonies commémoratives

Frappier Désirée et Alain, Là où se termine la terre. Chili 1948-1970, Steinkis, 2017, 262 p. 20€
Voici un chef d’œuvre de bande dessinée historique. Il s’agit d’un récit de personnage qui raconte sa vie. Une autobiographie, si on veut, mais avec la distance d’auteurs (Désirée et Alain Frappier) qui ont recueilli ce récit et le transcrivent dans le genre de la bande dessinée. Le personnage témoin est Pedro Atias fils du romancier, essayiste Guillermo Atias. Le roman graphique part de souvenirs de famille : l’exil économique du grand-père qui part du Liban vers Valpairaiso au Chili. Il s’y mariera et aura, en 1917, un enfant, Guillermo, futur père de Pedro.
Durant sa scolarité à l’école de l’Alliance, Pedro va être confronté à l’histoire officielle enseignée qui s’enorgueillit d’autant de l’indépendance du pays qu’elle passe sous silence le génocide des indiens Selkman, sur lequel cette indépendance s’est bâtie en parfait prolongement des massacres perpétrés par les différents colonisateurs de cette immense bande de terre. Parce qu’il raconte aussi l’histoire de son père et de sa mère, le récit montre les liens de subordination de l’économie et des gouvernements du Chili au pouvoir américain, alors que la guerre froide structure les diplomaties du monde. Il parle longuement de la school of the America, créée en 1946 dans la zone américaine du Panama, et destinée à former les forces répressives et militaires des pays d’Amérique latine contre les forces du mouvement des ouvriers, partis et syndicats. De là sortira le Kubak, ce manuel à l’usage des agents de la CIA inspiré des méthodes de tortures et de renseignement utilisées par la France durant la guerre d’Algérie. On retrouve dans le Kubak, l’enseignement de deux français, Aussaresses et Lachenoy, appelés comme instructeurs par les USA.
Le récit fait état des différentes candidatures de Salvador Allende à la présidence de la République ; la manipulation des élections de 1964 où le candidat démocrate chrétien Eduardo Frei, financé par la CIA, soutenu par le Pape, l’emporte contre lui. Le récit met en scène les débats qui traversent les opposants à partir de l’immense espoir soulevé par la révolution cubaine, le développement des mouvements révolutionnaires dont le MIR (Movimiento de la Izquierda Revolucionaria) auquel appartient le personnage de l’autobiographie, Pedro. La mobilisation contre la guerre du Viêt-Nam dont Kennedy fut un âpre partisan, a favorisée la conscience internationaliste de nombres de militants anti-impérialistes. Les rapprochements entre la lutte des afro-américains et du Black Panther Party et les révoltes des paysans mapuches, mais aussi les conditions de servitude dans lesquelles le pouvoir chilien maintenait l’immense majorité de la population aiguisent l’effervescence sociale dans le pays. L’impact de la pédagogie de la libération de Freire est abordé, comme est relevé le développement de la théologie de la libération contre l’église vaticanesque et le pouvoir politique dont elle est complice. L’année 1968 est l’objet de plusieurs scènes où sont convoqués les événements internationaux dans leurs répercussions dans le domaine politique au Chili. Le coup d’état manqué de Viaux le 21 octobre 1969, montre comment les Etats-Unis avaient mis les pays d’Amérique latine sous surveillance étroite afin de faciliter la mise en place de dictatures militaires à leur botte.
Durant toute ce roman d’apprentissage, le personnage souligne l’importance des arts, notamment celle de la chanson chilienne et le dur combat que dut mener Violeta Parra et à sa suite, les chanteurs et chanteuses chiliennes qui se donnent pour tâche de réveiller puis de maintenir en éveil « la respiration du peuple », contre sa muséification dans le folklore.
L’année 1970 voit la victoire de l’Unidad Popular (Unité Populaire) d’Allende. C’est l’occasion de plusieurs planches décrivant la liesse populaire mais appelant, aussi, l’ombre des commandos d’extrême droite comme par exemple le commando Rolando Matus du Parti National. Le livre se clôt avec le coup d’état de Pinochet le 11/09/1973, et la litanie des personnages croisés dans le livre et disparus, tués, assassinés, contraints à l’exil.
Grâce au dispositif narratif à la première personne, Désirée et Alain Frappier n’engluent pas la fiction dans le didactisme. L’histoire prend corps, car elle suit le cheminement affectif et politique d’un personnage plongé dans les vicissitudes sociales de la période historique traversée. De plus, chose d’une extrême rareté, Là où se termine la terre, ce roman d’apprentissage, prend la configuration de la genèse d’un NOUS, Pedro s’émancipant grâce à la socialisation de l’engagement militant.
Outre ces raisons d’ordre esthétique - qualité du dessin en noir, gris et blanc -, géographique – travail soigné dans l’évocation des paysages si changeant du Chili) -, historique, l’album présente l’avantage de témoigner de « l’obstination de la mémoire ». Or notre époque est une époque où le présent emporte tout, lénifie tout, arase les reliefs des faits jusqu’à les rendre virtuels ; or, si « la responsabilité commence dans les rêves », comme l’écrit Antonio Tabucchi, encore faut-il que la personne connaisse le réel dont le réel historique. Si le vingt-et-unième siècle fait un usage nauséeux de la commémoration, c’est que, pour les pouvoirs politiques, elle est à la mémoire ce que le vernis est à la peinture, une brillance mensongère de la couleur même des faits.

Philippe Geneste

14/05/2017

Cacha-Diabolo, la Sorcière

Causse Rolande, Camille Claudel, La sculpture jusqu’à la folie, édition Oskar, collection Art Société, 2014, 155 pages
Le portrait de couverture de ce livre, crée par Georges Lemoine et Serge Bachelier, tente déjà de recueillir et d’assembler quelques fragments qui semblent de terre cuite pour composer un très beau visage de jeune fille. Selon cette image, Rolande Causse, par les phrases claires et sensibles de cette biographie si bien écrite, narre la vie de Camille Claudel et entrelace les liens entre l’œuvre de l’artiste et son histoire tourmentée, nous la donnant à connaître et à comprendre.
Née le 8 décembre 1864 peu après le décès d’un premier enfant, Camille est rejetée par sa mère, Louise Adélaïde, qui lui préfère sa seconde fille Louise, si obéissante, si sage, née treize mois plus tard. Le benjamin, Paul, plus jeune de quatre ans, n’attire que l’indifférence de sa mère, et plus tard sa colère lorsqu’il suit sa sœur aînée dans ses vagabondages et bientôt son goût pour la création. Tout au contraire, Louis Prosper, leur père, a pour eux une affection bienveillante. Toute sa vie durant, il va favoriser leurs penchants, Camille pour le dessin et la sculpture, Paul pour la littérature et la poésie.
Cacha-Diablo, tel est le surnom donné à Camille par Victoire, servante de Madame Claudel, dame qui initia les promenades aventureuses des enfants dans la campagne Champenoise avant de devenir l’un des premiers modèles de Camille. Cacha-Diablo c’est la fillette aventureuse qui entraîne son petit frère au bout des chemins, là où les rochers de grès prennent des formes indicibles, d’étranges silhouettes, là où la terre mêlée à l’eau des ruisseaux est recueillie, comme l’argile que ses mains d’enfant malaxent, façonnent en des personnages de plus en plus élaborés. C’est dans cette nature, au creux d’une grotte, tandis que le soleil vient éblouir sa danse, qu’elle se dit « Sorcière », tandis que l’écho propage son cri, devant son petit frère médusé. Instants d’échappée où l’on s’affranchit de la tutelle maternelle et de ses mots méchants, où l’on se salit, vêtements, mains et visages plein de boue, où l’on mêle son corps à la terre, instants où jeux et curiosité composent l’alchimie de la création. Moment de tristesse aussi, lorsqu’au lendemain, on découvre les brisures des personnages d’argile. A l’image du portrait fissuré de la couverture, la terre cuite a besoin, en ses premières heures, d’être recouverte, protégée.
Lorsque la famille Claudel s’installe à Paris, Camille continue ses errances, mais maintenant dans la grande ville. Musée du Louvre, jardin du Luxembourg, église Sainte Geneviève, détour d’une rue, tout conduit à une œuvre d’art. Tandis que Paul est inscrit au lycée Louis le Grand, Camille suit des cours de dessin et de sculpture dans une école réservée aux jeunes filles. L’école des Beaux-arts, moins chère, est réservée aux garçons. Les filles en auront l’accès qu’au début du XX siècle. A peine âgée de 17 ans, comme elle le fit adolescente en Champagne, Camille crée son atelier où la rejoignent trois de ses amies de l’école. Là, l’artiste Alfred Boucher qui, engagé par Louis Prosper, fut son professeur, vient les encourager, les conseiller. Obtenant une bourse d’étude en Italie, il doit partir. Mais avant son départ il introduit dans l’atelier le renommé Auguste Rodin. Impressionné par les premières œuvres de Camille, comme La vieille Hélène (modèle : Victoire) ou le buste de Paul Claudel enfant, le maître invite la jeune fille à visiter ses ateliers. Très vite elle devient l’une de ses praticiens. Ce travail consiste à dégrossir la pierre, la polir, la façonner suivant les dessins d’une œuvre. Elle va bientôt réaliser les pieds, les mains de quelques personnages de La Porte de l’Enfer dont elle esquisse aussi certains visages. Comme pour La jeune fille à la gerbe de Camille Claudel et Galatée d’Auguste Rodin, l’inspiration de nombre de leurs œuvres se confond.
Les deux artistes deviennent amants lorsqu’elle a tout juste 20 ans, lui 44, mais surtout des habitudes de séducteur et de confort affectif auprès de sa compagne, habitudes et confort qu’il ne sait rompre, malgré sa passion pour Camille. Son amour pour elle est ainsi trahi. Dans son grand tourment, la jeune femme désespérée confond abandon amoureux et rejet de son art. A l’image du portrait de Camille, l’âme délaissée se brise et ce qui faisait son charme et sa force s’éparpille, au souffle de la trahison.
Dans son nouvel atelier, Camille vit en recluse. Elle se sent rejetée par la société des hommes qui, de fait, la nie en tant qu’artiste femme (on la dépeint comme sœur de poète et égérie de sculpteur). Son identité est ainsi bafouée, de même que dans certaines expositions, ses œuvres sont reléguées en des coins obscurs, alors que celles de Rodin sont mises en évidence. La reconnaissance de ces admirateurs et admiratrices n’y peut rien, Camille détruit la nuit des sculptures qu’elle crée le jour, elle s’éloigne du monde qui lui fait peur et qui la rejette, ce monde qui la blesse autant qu’il la menace.
En 1913, à la mort de son père, qui l’a toujours protégée et qui a subvenu à ses besoins, Louise-Adélaïde sa mère et son frère Paul décident de l’interner. La mère est toujours aussi dure et sans compassion, sans tendresse ; le petit frère qui la suivait partout, le jeune poète qu’elle encouragea et dont elle fut la complice est maintenant un homme reconnu dans son art et d’une fortune confortable qui la délaisse, et d’une certaine façon, lui aussi, la trahit. Ce petit frère Camille la recluse l’espère, l’attend, mais il ne lui rend visite que 14 fois en trente ans et ne répond jamais à ses demandes de liberté.
Au mi-temps de la seconde guerre mondiale, en 1943, Camille se meurt de froid, de faim, comme nombreux rejetés de la société le furent dans l’indifférence et le mépris qui figèrent ces « folles », ces « fous », ces êtres fragiles détestés par la normalité car ils pourraient la faire basculer.
Au dernier chapitre de cette très belle biographie, Rolande Causse présente quelques raisons qui inciteraient à s’attacher à Camille : l’enfant détestée par sa mère, la petite fille aventureuse, l’artiste en herbe puis l’artiste de génie, l’amante passionnée, la femme brisée et incomprise, l’internée de force, la victime d’une société ignoble, inhumaine ; on n’en retire aucune de ces Camille, elle est tout entière et sans brisure en nous en son portrait de très belle jeune fille. Pour la jeune lectrice, le jeune lecteur aux yeux brillants et rougis après des heures à effeuiller ces belles pages, de petits Cacha-diablo, des diablotins enfouis en elles, en eux, viennent de s’éveiller, viennent les exciter pour des moments de récréations, des envies de création.

Annie Mas

07/05/2017

Ecouter la littérature pour mieux l’entendre

Pef, Le Petit Motordu, raconté par Olivier Chauvel et Julie Kremer, Gallimard jeunesse,  40 p.+1 CD 14mn, 9€90
Nous voici au début de la longue vie de Motordu (première histoire en 1980) avec des parents qui se désespèrent car dans la famille Motordu, on ne parle pas droit pour rester roi. Or, le petit Motordu parle sans paronymie, sans métathèse, bref, il parle normalement ! C’est une atteinte à l’honneur familial. Heureusement, avec leur méthode particulière, faite de beaucoup de hasard, les parents vont lancer leur rejeton dans l’apprentissage tordu des mots déroutés. Un régal, que magnifie la version racontée par Chauvel et Kremer, où explose l’humour indissociable des aventures du petit prince des mots tordus…

Leprince de Beaumont, La belle et la Bête, lu par Jacques Bonnaffé, Gallimard, 2015, 1CD 50’, 15€
Voici une magnifique interprétation du conte deMadame Leprince de Beaumont. Jacques Bonnaffé varie sa voix, jouant des transferts de personne en imitant de la voix la scénarisation discursive (1), emportant le jeune lectorat dans le monde fiévreux de la Bête autant qu’en lui permettant de s’identifier à l’honnêteté sentimentale de la Belle. La mise en musique subtile d’Isabelle Abouker met clarinette, piano et voix au service de la dramatisation toute intérieure des événements du monde qui touchent le riche marchand devenu pauvre et sa famille. Une grande leçon de lecture et de mise en scène audiophonique.

Modj Souleymane, L’Antilope et la panthère et autres contes africains, illustrations de Justine Bax, Milan, 2012, 24 p. + 1 CD, 15
Il s’agit de contes peul, bambara ou wolof. Un glossaire permet de retrouver le sens de ces mots prononcés durant les cinq contes qui composent le recueil. Le livre, vingt-quatre pages cartonnées, est très richement illustré par Justine Bax à qui on doit un travail d’illustratrice parmi les meilleurs sur  Histoires comme ça de Kipling. Elle interprète le conte plus qu’elle ne l’illustre et c’est toute la dimension de l’imaginaire du conte qui est convoquée. Chaque conte ressemble à s’y méprendre à une fable, car chacun se termine par une morale très didactique. Modji propose sur le CD une interprétation intimiste très proche de la tradition orale africaine, avec un accompagnement musical. Bien que cet album-CD soit destiné aux enfants de 4/7 ans, il peut être entendu à tout âge.

Stevenson Robert Louis, L’Île au trésor, lu par Patrick Poivre d’Arvor, Gallimard jeunesse, 1 CD mp3, durée d’écoute 4h. 18€90
Voici une version audiophonique du chef d’œuvre de Stevenson paru en 1883, légèrement abrégé, lu à partir de la traduction de l’anglais réalisée par Jacques Papy.
La fabuleuse histoire de Jim Hawkins qui habitait en 1800 à l’auberge de l’Amiral Benbow, tout au bord de la mer, en Angleterre, est une des œuvres majeures de l’écrivain écossais. L’Île au trésor repose sur l’aventure et les personnages relèvent de la légende et non de la psychologie. Pour Stevenson, la littérature romanesque, le récit, c’est l’aventure : « Ce sont les événements non les personnages, qui nous arrachent à notre réserve ». Les événements sont ce qui forme, ce qui in-forme, ce qui introduit par la forme du contenu qui va se réaliser en une histoire. Ils sont la forme, pas le contenu. Peut-on, alors, dire que si le récit est à l’origine du langage comme bien des remarques scientifiques, anthropologiques et philologiques semblent nous inviter à le penser, est-ce parce que l’événement est ce qui fonde la venue du langage lui-même, s’y love comme nœud de la pensée verbale ? 
Si, maintenant, on pense l’appartenance de L’Île au trésor au domaine de la littérature destinée à la jeunesse, doit-on y lire un manifeste antiréaliste ? Stevenson écrit : « Le roman existe, non par les exemples qu’il entretient avec la vie, inévitables et matériels, tout comme une chaussure est faite de cuir, mais par son incommensurable différence d’avec elle ». L’idée est donc que les événements font surgir des images. Ecoutons Jim Hawkins, c’est au début du roman lu avec sobriété : « Si ce personnage hantait mes songes, il est inutile de le dire. Par les nuits de tempête où le vent secouait la maison tandis que le ressac mugissait dans la crique et contre les falaises, il m’apparaissait sous mille formes diverses et avec mille physionomies diaboliques. Tantôt la jambe lui manquait depuis le genou, tantôt dès la hanche ; d’autres fois c’était un monstre qui n’avait jamais possédé qu’une seule jambe située au milieu du corps. Le pire de mes cauchemars était de le voir s’élancer par bonds et me poursuivre à travers champs ». Mais alors, ce qui est un parti pris formel chez Stevenson, souvent souligné par la musique de Caroline Glory et de Zorica Stanojevic (violon et violoncelle), peut-il être appliqué tel quel à la littérature de jeunesse ? C’est une question difficile, mais quand on voit comment les romans historiques (1) sont pervertis en romans d’aventure, on peut penser qu’il y a là une opération fondatrice de la littérature de jeunesse. Pour autant, il serait faux de faire de Stevenson l’initiateur de cette opération car il ne perverti pas le contenu, comme le fait souvent le roman social ou le roman historique pour la jeunesse, il le met en forme par les événements. C’est, sans aucun doute, une piste à creuser pour qui s’intéresse au fonctionnement de la littérature de jeunesse contemporaine.
Philippe Geneste

(2) voir Geneste Philippe Les axes de la préoccupation sociale dans le roman pour la jeunesse suivi de Le roman historique pour la jeunesse et L’heroïc fantasy source prolifique du récit pour la jeunesse in Dupont-Escarpit, Denise, La Littérature de jeunesse, itinéraires d’hier à aujourd’hui, Magnard, 2008, pp.399-433. 

30/04/2017

Une propédeutique tranquille à la lutte pour l’égalité et contre la soumission

Langlois Denis, La Politique expliquée aux enfants, SCUP éditions, 2017, 141 p. 7€
Denis Langlois avait publié aux éditions ouvrières L’Injustice racontée aux enfants, avec des illustrations de Françoise Boudignon, lorsque, en 1983, les éditions Les Lettres Libres de Serge Livrozet publient La Politique expliquée aux enfants. Denis Langlois est un pionnier de ces livres qui notifient, par leur titre argumentaire, le lectorat de l’enfance. Bien des années plus tard, le procédé servira de ligne éditoriale à des collections chez divers éditeurs. C’est ce livre et ses dessins de Plantu, augmenté d’extraits de la convention internationale des droits de l’enfant (signée à New York en 1990) que reprend l’édition SCUP en lien direct avec le site la-politique-expliquée-aux-enfants.fr. Voici comment Denis Langlois nous a explicité la réédition : « SCUP est en fait un ami libraire, Michel Lebailly, qui a décidé de se lancer dans l'édition. Militant pacifiste et écologiste, journaliste associatif, il a tenu une librairie à Paris, aujourd'hui une en Normandie, à Caudebec-en-Caux. Ayant une formation d'informaticien, il crée aussi des sites d'auteurs sur Internet. Il a notamment réalisé mon site personnel et un site pour le livre "Pour en finir avec l'affaire Seznec". Satisfait de ce dernier qui m'a permis de nombreux contacts avec des lecteurs et plus généralement des personnes intéressées par l'affaire Seznec, je lui ai demandé de créer un site consacré à "La Politique expliquée aux enfants" où je voulais publier intégralement et gratuitement le texte actualisé et les illustrations de Plantu. C'est ce qu'il a fait, mais il a trouvé dommage qu'il n'y ait pas un livre-papier correspondant à un prix "démocratique". Voilà pourquoi tu as ce livre entre les mains. C'est un pari que nous tentons. Les éditeurs font généralement le contraire : ils éditent un livre-papier, puis en proposent une version numérique un peu moins chère. Notre démarche militante est différente ».
En cette période électorale, l’ouvrage possède une pertinence certaine. Toute identification à une personne est une propédeutique au développement du pouvoir coercitif. Croire que le prestige de la loi s’explique par le prestige de la personne de qui nous la tenons relève en effet de la personnalisation du pouvoir.
C’est une désintoxication au commandement dont les êtres humains ont véritablement besoin pour se dresser en travers des volontés de puissance et de guerre. Toute guerre a pour racine la volonté de la domination, de l’accaparement de territoires ou de richesses, bref, toute guerre est intimement liée au désir de possession donc, aussi, à la propriété : « on se bat encore pour l’honneur, pour la gloire, pour le drapeau, pour la patrie, pour la religion. Parce qu’on se croit supérieur aux autres, parce qu’on ne supporte pas qu’ils soient différents de nous, parce qu’on souhaite les dominer ». La hiérarchisation des êtres se lit dans la hiérarchisation des fonctions sociales, des métiers, des salaires, des langages. La hiérarchisation c’est le révélateur légitimant de l’injustice. Elle fonde la compétition dont l’économie et le sport sont les deux propagandistes les plus acharnés. Contre la tyrannie de l’opinion dominante érigée en vérité, le principe à appliquer c’est de faire ce que l’on dit et de dire ce que l’on fait, le principe n’étant réel que si les deux orientations, celle du dire au faire et celle du faire au dire, sont effectivement présentes dans nos actions.
Le livre est porté par l’espoir que change « la manière dont les hommes vivent sur la Terre ». La vie en proximité, est évoquée, en ce qu’elle pourrait permettre à chacun et chacune de coopérer, hors toute hiérarchie des tâches, à la vie sociale et au combat contre les inégalités et les aspirants et aspirantes hiérarques. Pour autant, cet espoir ne peut trouver ancrage que s’il englobe la dimension internationale, car « aussi longtemps que ceux qui ont eu la chance de naître dans les pays riches se considéreront comme supérieurs, aucun progrès ne sera possible ».
Ce livre est un chef d’œuvre en ce qu’il parle vraiment aux enfants, qu’il leur est accessible et ne verse jamais dans la mièvrerie ou les bons sentiments qui nuisent à tant d’ouvrages de la bien-pensance pour la jeunesse. De plus, il met en pratique une définition magnifique de la lecture : « En fait, ce ne sont pas les livres qui sont importants. Mais ce qu’on pense, ce qu’on rêve, ce qu’on fait après les avoir lus ».

Philippe Geneste

22/04/2017

Récits des champs, récits des villes, d’ici et d’ailleurs

Tariel Adèle, 1000 vaches, Julie de Terssac, le Père Fouettard, 2017, 18 p. 13 €
Représentation d’une ferme de petit paysan, c’est-à-dire d’un agriculteur qui n’est pas un industriel. Ferme d’antan diront certains, mais ferme d’aujourd’hui si le choix politique, économique et social en était fait. Et là est tout l’intérêt du livre, dans les questions qu’il soulève.
Au cœur est le profit et le travail des industriels du lait, donc la question du machinisme introduit dans l’agriculture et enfin celle de la grande distribution qui vend le lait. C’est l’impératif du toujours plus de lait, donc du toujours plus de vaches, à exploiter en toujours moins de temps. Le fermier s’épuise, les vaches n’ont plus de vie de vache, mais ressemblent plutôt à des robots à produire du lait.
Les dessins de Julie Terssac sont faussement naïfs, avec des collages et un jeu de variations des couleurs. De plus, l’illustration joue à fond de l’hyperbole pour faire comprendre la saturation de l’espace fermier et donc de l’étroitesse des étables et des prés pour les vaches. La déshumanisation du métier s’inscrit dans l’anonymat des bêtes elles-mêmes.
Cette satire de la ferme des mille vaches éprouve l’humanité du fermier et l’animalité des bêtes. Alors, ensemble, les 1000 vaches et le fermier prennent le maquis, en quelque sorte, sortent des gonds du productivisme. Comme la chèvre de Monsieur Seguin les 997 vaches achetées pour combler l’élevage industriel, éprises de liberté, s’en vont dans la montagne trouver un paradis, un plateau secret des 1000 vaches…. Quant au fermier et à ses trois vaches, il se promet bien de ne plus jamais accepter les propositions du capitaliste imagé en homme-costume.
Valat Pierre-Marie, Le Tracteur, illustré par Pierre-Marie Valat et Gabriel Rebufello, Gallimard, collection Mes premières découvertes, 2015, 24 p. + 4 transparents, 9€ ;
C’est un numéro excellent de la collection qui, à une époque où les enfants sont de plus en plus étrangers à l’œuvre de culture de la terre, permet une prise de conscience de ce qu’est l’agriculture. A la fois précis sur les mœurs de l’agriculture, en prise sur le présent, l’ouvrage porte un regard technique sur le métier sans oublier, bien sûr, l’aspect mécanique de l’objet même du livre. Une bonne partie du volume s’emploie ensuite à présenter les différents types de tracteurs et donc de travaux humains liés à la terre avec une double page finale sur l’histoire qui l’a vu naître. 
morrice Fred, La Malédiction du béton, éditions chant d’orties, 2010, 215 p. 13€
Fred Morisse poursuit avec ce roman une œuvre singulière destinée à la jeunesse. Il prend pour thème la politique urbaine. Le récit dépeint de nombreux personnages pris dans leurs relations sociales, dans des immeubles de quartiers de grandes villes. A travers cette problématique l’humain et le politique sont intimement mêlés car, tout simplement, ils ne font qu’un. Les tragédies humaines qui se vivent dans ces quartiers voués à la destruction, Fred Morisse leur donne des visages, cherche à les faire ressentir. Autant qu’une réflexion sur l’urbanité, ce roman est une réflexion sur la vie comme espace et temps de relations sociales.
L’écriture directe de Fred Morisse agit sur l’histoire, la colorant d’une brutalité sociale qui colle à toutes ces politiques de rénovation urbaine qui déchirent des êtres, annihilent des lieux de vie, sous le poncif de la modernité et de la salubrité.
Un roman rare à lire et à faire connaître.                                                                    
Zemanel (d’après Jean de La Fontaine) Gonflée la grenouille ! illustré par Maud Legrand, Père castor – Flammarion, 2015, 24 p. 4€75
Inspirée de la troisième fable du livre I des Fables choisies à monseigneur Le Dauphin de La Fontaine (1621-1695), l’histoire de Fa-Dièse la grenouille transforme la morale initiale en une leçon de modestie dont la source est de savoir regarder le monde qui vous entoure. Et quand on accède à cette attitude devant la vie, on s’aperçoit, alors, que c’est l’importance de votre place sur l’échiquier social qui crée ou non l’admiration envers votre personne. Dommage que Zemanel n’ait pas poursuivi la leçon qui ‘aurait amené à une critique de la société inégalitaire.
Les illustrations de Maud Legrand, empruntant au dadaïsme et au trait des fanzines, fournit une introduction permanente à l’humour. La réécriture de la fable en conte par Zemanel a l’intelligence de jouer avec de nombreuse assonances et allitérations, d’accuser des rimes y compris internes pour rythmer le récit.
Thibaut C.D. Makou Fachina, Le Chasseur et les filles-oiseaux, contes fon du Bénin, bilingue français-fon, 2015, L’Harmattan, 99 p. 12€
La collection La légende des mondes est souvent chroniquée dans ces colonnes car l’œuvre éditoriale qui la sous-tend permet d’accéder à des traditions lointaines et rarement, voire jamais, présentes en littérature de jeunesse. Elle permet aussi au jeune lectorat d’entrer en contact avec l’écriture de langues de lui inconnues. Au fil des années, c’est un répertoire de contes traditionnels du monde entier qui se constitue. Une des richesses est par exemple ce que la collection offre de la culture fon du Bénin.
Tous les contes réunis sont des contes moralisateurs : convoitise, confiance, prudence face à l’inconnu qu’on croise dans les bois, orgueil et vanité, éloge de la ruse, la confiance au défi de la différence des sexes. Certains proposent des thématiques inusitées, comme celle du jumeau survivant, l’origine de la carapace des tortues, la polygamie face à la paternité, l’origine des seins chez la femme

Philippe Geneste

16/04/2017

Deux auteurs aux prises avec l’enjeu du roman historique pour la jeunesse

Daeninckx Didier, Avec le groupe Manouchian. Les immigrés dans la Résistance, éditions Oskar, collection Histoire et société, 2015, 118 p. 9€92
Cet ouvrage n’est pas une biographie de Manouchian. L’annexe du livre offre de substantielles informations sur tous les membres du groupe. Daeninckx a imaginé une fiction avec une héroïne enfant, Aliona, dont la mère a été arrêtée lors d’une rafle antijuive et dont le père s’est engagé dans la résistance. Elle va, dès lors, vivre d’appartement en appartement au fur et à mesure que la traque des résistants et résistantes par la police de Vichy se rapproche. On assiste, à la fin, au démantèlement du groupe.
Aliona et son père sont des personnages de fiction. Les autres personnages, pour la plupart, sont des personnages historiques. Le récit acquiert ainsi une force de vraisemblance qui le fait appartenir au genre du roman historique. Les faits évoqués qui structurent l’histoire se sont réellement passés. Où Daeninckx innove, c’est qu’ici contrairement à ce qu’on remarque dans la plupart des romans historiques destinés à la jeunesse, l’héroïne n’est pas au centre du récit. Certes, les événements l’éprouvent, mais c’est les activités du groupe Manouchian (composé de militants et militantes clandestins, clandestines) qui, étant consubstantielles au récit, finissent par s’imposer à la conscience des lecteurs et lectrices. Le dossier annexé confirme cette lecture. De plus, chose rare en littérature de jeunesse, Daeninckx réussit à faire advenir le mouvement de l’Histoire dans ce bref roman. La place des immigrés dans la Résistance ne peut que venir interroger le mépris qui les a accueillis après la seconde guerre mondiale et aujourd’hui encore. En détaillant les parcours des uns et des autres, Daeninckx permet aux jeunes de comprendre les ressorts de l’antifascisme et de la lutte en faveur des immigrés. C’est pourquoi, d’ailleurs, l’auteur évite la stéréotypie, ambiante dans le secteur de la littérature de jeunesse, qui nappe les faits historiques par le discours uniformisateur des droits de l’homme. Ici, la question de la dignité humaine n’est pas posée de manière abstraite, mais à travers la singularité des engagements de la vie. Et c’est, sans nul doute, une leçon de vie autant qu’un apport littéraire à l’Histoire.
Certes, on peut regretter le flottement dans la narration. En effet, l’histoire est écrite à la première personne, mais les dialogues insérés, les extraits de documents introduits, viennent tordre un peu ce dispositif de la narratrice personnage. C’est probablement la volonté didactique, qui a imposé cette entorse narrative, poussée peut-être à cela par le nombre de pages (le livre est déjà épais pour cette collection). En revanche, l’atmosphère de la clandestinité est évoquée avec érudition et perspicacité.
L’intelligence historique du romancier est de livrer au jeune lectorat les éléments du débat sur la Résistance, ses composantes et la place de la MOI ou FTP-MOI (Francs-tireurs partisans / Main-d’œuvre immigrée) aussi bien dans la genèse des mouvements de la Résistance que sur la question de l’autonomie des groupes qui la composent. Daeninckx excelle dans les descriptions qui permettent au lectorat de se représenter les logements et la vie dans les rues de l’époque. Cette inscription prégnante dans la temporalité historique est une autre qualité de ce récit qu’on ne peut que recommander.

Levaray, Jean-Pierre, Faire quelque chose, illustrations Brigitte Roussel, éditions chant d’orties, 2015, 79 p. 8€
Inspiré de faits réels dans la région de Rouen, le roman de Jean-Pierre Levaray met en scène la classe ouvrière durant la seconde guerre mondiale, dans son apport à la Résistance. Le récit suit un groupe de personnages, travaillant aux ateliers SNCF et s’organisant au fil des mois en groupe clandestin pour combattre l’occupant. Des actions de sabotage, interne aux ateliers, aux attentats à Rouen, le jeune héros fait un double apprentissage. Il apprend d’abord à refuser la soumission, avec l’acceptation conséquente des privations et pertes que cela entraîne, y compris la mise en danger de proches. Il apprend ensuite la solidarité dans la lutte pour la liberté contre la répression. De mars 1941 à avril 1942, comme souvent dans les périodes de luttes intenses, la maturation des idées et des comportements afférents est à son comble.
Le roman est écrit à la première personne afin d’amener les jeunes lecteurs et lectrices à une identification au héros. Est-ce ce choix, est-ce la volonté d’éviter le didactisme, toujours est-il que le récit évite les questions qui fâchent sur une période de crise de l’identité historique nationale. Rien n’est dit en effet sur les oppositions de conceptions de la résistance. Rien n’est explicité sur l’enjeu pour la bourgeoisie de la collaboration. Ce n’est tout simplement pas le propos de l’auteur, et on ne peut pas lui en faire grief, même si l’intelligence de l’intrigue et de la composition du récit aurait supporté un tel élargissement du propos. Le récit aboutit à « un conseil. Faire quelque chose », qui sonne trop comme l’idéologie ambiante de l’engagement de la jeunesse promulguée par les textes officiels de l’éducation Nationale pour pouvoir espérer les transgresser, ce qui est sans nul doute le propos de Jean-Pierre Levaray. L’ultime chapitre retrouve le héros soixante-dix ans plus tard, devant une classe de troisième : « il y a toujours des moyens de résister », « il faut toujours faire quelque chose. Pour la liberté, la sienne et celle des autres, contre les injustices, pour ses droits ». Cet épilogue évite adroitement d’intégrer le didactisme dans la voix du narrateur pour le glisser dans la composition même du récit.
Cet excellent roman interroge, ainsi, ce qu’il est convenu d’appeler « l’esprit de résistance » au nom duquel se lève régulièrement des entreprises à l’idéologie citoyenniste, inscrites jusque dans les prescriptions ministérielles de gouvernements qui, pourtant, œuvrent inlassablement à la soumission et à la subordination des libertés de chacun à l’intérêt général, national. De plus, le roman de Jean-Pierre Levaray, écrit dans un style de haute clarté, met en scène, fait si rare, la classe ouvrière et des enfants des exploités, ce qui, en soi, lui donne une place particulière dans le roman historique pour la jeunesse.

Philippe Geneste