Anachroniques

21/01/2018

Voir le monde par la bande et lire la littérature en contre-bande

Chabbert Ingrid (adaptation), Maurel Carole (Dessins), En attendant Bojangles, Steinkis 2017, 136 p. 18€
Il s’agit de l’adaptation  conçue par Ingrid Chabbert du roman au même titre d’Olivier Bourdeaut (voir le blog lisezjeunessepg du 28 mai 2017)  Les dessins de Carole Maurel soulignent la fantaisie et l’impertinence du texte.
Sous les yeux éblouis de leur enfant, les parents dansent sur l’air de Mr. Bojangles de Nina Simone. La mère se joue des embourbements du quotidien. La vie est dédiée au plaisir, à l’extravagance… Jusqu’au moment où les menaces des mauvais augures prennent forme et viennent blesser la merveilleuse maman, déchirant les voiles que les félicités de l’amour et de la maternité ont tissés. S’ouvre alors le temps de l’internement, de la schizophrénie, de la paranoïa, de la bipolarité. Ce ne sont que des mots pour encager l’être libre qui se joue de toute étiquette. L’enfant n’est ni rejeté de l’histoire amoureuse de ses parents, ne de leur anticonformisme, ni de la maladie ni de la mort. Pour petits et grands.
Annie Mas

Wandrille & Dunhill, Psychanalyse du bad guy, éditions Vraoum !, 2017, 16 p. 5€
Wandrille, c’est l’analyste, Dunhill, lui, croque les héros, tous ces vilains qui font succès de librairie et des salles sombres : Lock Ness, Frankenstein, Gremlins, Jocker et même Georges Sand transformée. Tous et toutes cherchent auprès de leur psychanalyste le réconfort car leur vie de pervers et cruels a fort éprouvé leur personnalité… 

Wandrille & Pochep, Psychanalyse du héros de publicité, éditions Vraoum !, 2017, 16 p. 5€
Voici Monsieur Propre, Bibendum Michelin, Malabar, Mamie Nova, Géant vert, La Vache qui rit, Banania, Prince de LU, Ronald McDonald, M&M’s, sur le divan du docteur Wandrille pour dire combien ils aimeraient que leur soit reconnue une autre personnalité que celle connue à travers leurs passages sur les clips publicitaires.

Pot Camille, Conversations de plage, éditions Warum, 2017, 180 p. 14€
L’ouvrage est une suite de dialogues dessinés en situation touristique de bronzage, de bain, de jeux de plage. De la réflexion philosophique à la blague lourde, de la déclaration d’amour à la scène conjugale, des remarques sur les regards, l’ouvrage se met à l’écoute des discussions banales qui se tiennent sur les s serviettes de plage en plein été. Autant que de dialogues, le livre est un livre de gags.

Rambaud Yann, Les gens du bureau, éditions Vraoum !, 2017, 96 p. 10€
Voici une critique acerbe du machisme ambiant du milieu de travail chez les cols blancs, avec, en particulier, la mise à l’index des cadres. Le format carré, les dessins en gris et gras, les visages sans regard, tout montre l’encadrement sous le projecteur de la fabrique des pressions au travail, du harcèlement, du droit de cuissage comme mot d’ordre de la hiérarchie. Le livre intègre intelligemment la figure du stagiaire, à la fois comme regard extérieur et comme pâte à modeler par les salarié.e.s et cadres. Un missile anti-cadre à qui ne manque que la nécessaire différenciation entre ordre salarial et ordre hiérarchique. En tout cas, l’album met en déroute les chefs des ressources humaines des entreprises avec acuité.

Gaudrat Marie-Agnès, Benaglia Fred, Adélidélo ne s’ennuie jamais, Bayard, collection miniBDkids, 2017, 64 p. 9€95
Pour les 5/7 ans (et non les 3 ans comme annoncé par l’éditeur), cet album de petit format comporte sept histoires liées au quotidien de l’enfant, ici une petite fille. Le fil directeur de l’écriture et du dessin est l’humour et la joie. C’est un album euphorique qui vise le divertissement.

Zeveren Michel Van, Les trois cochons petits et les drôles de loups, Bayard, collection miniBDkids, 2017, 64 p. 9€95 ; Zeveren Michel Van, Les trois cochons petits. Grenouilles, princes et princesses, Bayard, collection miniBDkids, 2017, 64 p. 9€95 ; 
Ces deux ouvrages sont écrits selon une même formule. Nous analyserons, ici, le premier ouvrage pour donner une idée de la série. Il s’agit d’une bande dessinée anthropocentrique et familialiste. Le conte initial (Les trois petits cochons) est le prétexte à l’écriture inventive de sept autres contes qui convoquent chacun d’autres contes traditionnels. On peut ainsi dire que Les trois cochons petits … est un exercice de style, dont la saveur repose entièrement sur l’intertextualité. La lecture se fait joie par la reconnaissance des autres histoires convoquées. Le graphisme adapté aux 5/7 ans (plutôt qu’aux enfants de 3 ans comme le suggère l’éditeur…) facilite l’entrée dans la lecture. A coup sûr, la prépondérance de l’intertextualité suit un penchant sensible de l’évolution de la littérature de jeunesse, une évolution qui lui assigne un ancrage culturel qui nécessite une éducation préalable pour ne pas s’inscrire dans le creusement des inégalités sociales. La lecture suppose une régulation au moins à distance de l’adulte ce qui confirme les analyses de Stéphane Bonnéry qui écrit : « le modèle social de l’enfant lecteur semble être celui qui a près de lui un adulte lecteur expert faisant une régulation à distance de l’activité de découverte du livre par l’enfant, capable de rentrer dans ce jeu d’enquête, d’attirer l’attention sur les mises en relation à opérer sans faire à la place de l’enfant… » (1)
Philippe Geneste

(1) Bonnéry Stéphane, « “L’enfant lecteur” du livre et le modèle social implicitedans le livre de “l’enfant lecteur” et de l’activité de lecture », dans Aranda Daniel (textes réunis par), L’Enfant et le livre, l’enfant dans le livre, Paris, L’Harmattan, 2012, pp.115-131_ p.129

14/01/2018

La face cachée de l’identité : sexualité et société

Peters Julie Anne, Cette Fille c’était mon frère, traduit de l’anglais (Etats-Unis) par Alice Marchand, Milan, 2016, 380 p. 13€90
L’évolution du contexte social et des débats qui traversent les sociétés se réfracte dans le secteur jeunesse. Ce livre réédite une des rares réussites du roman social destiné à la jeunesse et consacré à la question de la transidentité. Le roman de Julie-Anne Peters est initialement paru en 2005 sous le titre, La Face cachée de Luna, à une époque où les mouvements féministes américains menaient bataille pour que le débat sur les oppressions prît en compte le point de vue du genre. Ce livre est un effet de cette activité. Sa réédition est l’indice d’une avancée de ce thème au sein de la société et l’évolution du titre semble dire qu’il est plus aisé, aujourd’hui, d’aborder directement le sujet qu’il y a un peu plus de dix ans.
Peu de livres abordent les questions de sexualité et d'être masculin ou féminin, très peu, dans le domaine de la jeunesse. Il n'est pas sans signification que ce soit, comme dans le cas de L'Amour en chaussette de Gudule, le courant de naturalisme tempéré, dont on a vu qu'on peut dater l'apparition de 1998 avec la publication de Junk de Melvin Burgess (1), qui engendre un roman pour adolescent dans ce domaine. Cette Fille c’était mon frère est un roman d'apprentissage, un parcours d'initiation qui est parcours de transition : Liam, né garçon se vit en fille, mais à l'extérieur, pris dans les rets des comportements sociaux et des stéréotypies différenciées en fonction du genre, comment vivre ? Comment s'accepter ?
Le récit repose sur une dualité de héros ou plutôt d'héroïne : Liam qui se veut Luna cette fille qu'il est intérieurement, et sa sœur, Regan. C'est par son affirmation dans la société, par le courage d'apparaître lui/elle-même que Liam/Luna va conquérir, se conquérir, autant que conquérir sa place dans le choeur social.
La composition du récit s'appuie sur les rapports entre parents et adolescents – les jeunes gens vivant encore dans leur famille – et entre pairs, le cercle des amis et amies. Les dialogues tiennent une place essentielle. Il n'y a pas de dissertation de l'autrice sur le sujet de son livre. L'action et les dialogues livrent le sujet, l'approfondissent au fil des pages. Du coup, Cette Fille c’était mon frère montre que la tolérance est un privilège des dominants qui détermine l'espace du permis, et donc celui de l'interdit, dans des constructions sociales, dont la construction sexuelle identitaire. C'est pour cela que le roman porte une charge critique aiguisée contre l'homophobie et la norme hétérosexiste.
C'est un des thèmes de la réflexion d'un courant de la critique des genres, outre-atlantique, particulièrement fécond. Cette Fille c’était mon frère permet, également, au lecteur, de ne pas confondre transgenre et homosexualité. Là encore, sans que l'autrice n’emprunte la voie du discours scholastique. Aux dialogues est dévolue cette tâche.
Alors, le naturalisme tempéré de Peters réussirait-il, là où Burgess ne cesse d'échouer en ses fins de romans, à savoir laisser béante une brèche critique grâce et par la littérature de jeunesse ? Les études de genres, la défense des transgenres, ont une charge critique indéniable, ne serait-ce que dans le domaine capital de la stéréotypie sexuelle. Pour autant, si le livre de Peters excelle à faire advenir à la conscience du lectorat la complexité des désirs, il le laisse sans arme sur la question de la non-naturalité de l'hétérosexualité. Surtout, Luna part, va se mettre hors de son monde initial, pour achever sa transition ce qui renvoie l'héroïne à cet univers virtuel (Liam/Luna est un.e expert.e en informatique) dans lequel elle s'enfermait jusqu'alors pour mieux se trouver elle-même. C'est sûrement une limite, en tout cas, c'est notre sentiment, mais qui ne saurait suffire à diminuer l'intérêt assez exceptionnel du roman de Julie Anne Peters.
Philippe Geneste
(1) Voir notre contribution « Le roman social en fin de course, 1980-1990-2000 » dans Escarpit, Denise (sous a direction de), La Littérature de jeunesse d’hier à aujourd’hui, Paris, Magnard, 2008, pp.400-416


07/01/2018

Un guide pratique pour lutter contre le harcèlement scolaire

FRAISSE, Nora, Stop au harcèlement ! Le guide pour combattre les violences à l'école et sur les réseaux sociaux, Calmann-Lévy, 2015, 89 p., 4€50 ISBN : 9782702158722

Présentation de Nora Fraisse :

Dans le blog lisezjeunessepg du 3 avril 2016, j'ai déjà chroniqué un livre de Nora Fraisse intitulé Marion, treize ans pour toujours. Dans ce livre, l'auteur témoigne du drame qu'elle a vécu ainsi que toute sa famille en 2013 : sa fille, Marion, s'est suicidée à l'âge de treize ans. D'abord sous le choc, Nora et son mari ont voulu comprendre les raisons de ce suicide et ont fini, avec l'aide des gendarmes, par découvrir que leur fille était victime de harcèlement dans son collège. Son témoignage est très touchant mais aussi très instructif parce qu’il met en évidence les failles du système de l'Education Nationale (manque de surveillance, jeunes enseignants livrés à eux-mêmes...) et les rouages du harcèlement. Aux moqueries, bousculades, insultes quotidiennes que subissait Marion se sont rajoutés des textos et des messages haineux sur son mur Facebook. Le harcèlement physique subi au collège se poursuivait ensuite via les réseaux sociaux…
Après la mort de Marion, Nora Fraisse décrit une absence de compassion de la part de certaines familles des harceleurs de sa fille et le silence de la part du principal qui n’a cherché qu’à étouffer l'affaire. Elle découvre les principaux élèves qui intimidaient Marion, un noyau de cinq, même si ces élèves-là bénéficiaient de la complicité passive de leurs camarades, et a porté plainte contre eux.
Aujourd’hui, Nora Fraisse a créé l’association Marion Fraisse La main tendue pour aider les familles dont les enfants souffrent de harcèlement.

Présentation de la structure du livre

            Après la publication de Marion, treize ans pour toujours, Nora Fraisse propose ce nouvel ouvrage. Il se présente vraiment comme un petit guide pour lutter contre le harcèlement scolaire. Après une courte préface où l'auteur rappelle son histoire et contextualise le phénomène du harcèlement scolaire, le guide se compose de 14 chapitres, de sources d'informations à aller voir (sites Internet et livres), de contacts utiles et d'une annexe sur un usage responsable du téléphone portable.
            Tous les chapitres présentent la même structure. Tous sont très courts, d'environ trois pages. Ils comportent une présentation du thème (je vais revenir sur chaque thème étudié), des témoignages de personnes victimes de harcèlement (des adolescents mais également des adultes en ayant souffert pendant leur enfance) et également d'anciens élèves harceleurs, un paragraphe intitulé « Attention ! » où Nora Fraisse met en garde contre certaines idées reçues ou précise un aspect du chapitre. Un petit récapitulatif intitulé « Ai-je bien compris ? » permet d’en retenir l'essentiel.

Résumé du livre

            Le harcèlement est « une violence répétée, qui peut être verbale, physique ou psychologique. C'est un rapport de domination » (p.15). Le harcèlement scolaire est « un projet de destruction orchestré par un élève qui savoure son pouvoir sur plus faible que lui […] Dans le cas du harcèlement, il est rare que son auteur reconnaisse ses torts. Souvent, il accuse sa victime et prétend qu'il n'a rien fait de grave » (p.25).
A l’ère du numérique, un autre type de harcèlement est apparu : le cyber-harcèlement. En plus de harceler leur victime lorsqu’ils la croisent, les élèves harceleurs utilisent Internet et le téléphone pour continuer leurs humiliations et leurs menaces. Selon un Rapport de l’Unicef, un adolescent sur huit a déjà été victime de persécution en ligne.
Il n'y pas de critères précis pouvant expliquer pourquoi certains élèves peuvent devenir des victimes du harcèlement si ce n'est une différence quelconque : au niveau de l'apparence physique d'un élève (poids, taille…), de son attitude en classe, de son origine ethnique ou culturelle, de son milieu social, de son choix sexuel. « Le harcèlement prospère sur le rejet de la différence » (p.27).
            Certains membres de la communauté scolaire peuvent hésiter à intervenir, pensant que ce genre de violences est une étape dans l'apprentissage de la vie. Mais ce n'est pas du tout le cas, car toutes les formes de harcèlement sont nocives pour les victimes et aussi pour ceux qui les harcèlent ou se taisent. De graves troubles peuvent trouver leur origine dans des cas de harcèlement, comme le décrochage scolaire, la dépression, des addictions à l'alcool ou la drogue, des troubles de l'alimentation, des automutilations et une mauvaise estime de soi. Dans les pires cas, l'élève harcelé peut même en arriver à se suicider, comme cela a malheureusement été le cas pour la petite Marion.
            Les victimes de harcèlement peuvent réagir différemment en fonction de leur âge. A l'école primaire, l'élève victime va avoir tendance à se replier sur lui-même et à s'isoler. Au collège et au lycée, l'élève veut parfois essayer de régler lui-même son problème. Il ne veut pas inquiéter ses parents. Mais il est rare que l'élève victime puisse arrêter tout seul le harcèlement qu'il subit parce que le rapport de forces avec son ou ses agresseur(s) est trop inégal. Certains élèves victimes tentent de pactiser avec leurs harceleurs et il devient plus difficile de comprendre qu'ils sont en fait victimes. En adoptant cette tactique, ces élèves aggravent leur mal-être sans recevoir l'aide dont ils ont besoin.
            Certains élèves harcelés en arrivent à devenir harceleurs pour échapper à leur rôle perpétuel de souffre-douleur. Mais souvent, les harceleurs sont des élèves qui ont besoin d'être admirés par les autres, qui aiment dominer un élève plus vulnérable quitte à en être craint et à faire peur. Sa victime devient un objet pour l'élève harceleur. Il peut parfois avoir une mauvaise image de lui-même et avoir du mal à gérer ses relations avec les autres sans faire preuve d’un rapport de forces avec eux. Il peut aussi supporter difficilement les règles, les contraintes et l'autorité des adultes. L'élève harceleur résout ses problèmes personnels en s'en prenant à moins fort que lui. Il ne sait pas s'arrêter quand il cède à ses pulsions. Cependant, les harceleurs, s'ils ont l'intention de faire mal, ne se rendent pas forcément compte de la gravité de leurs actes et des conséquences de ce qu'ils font.
            Concernant les élèves témoins d'un harcèlement, ils sont les mieux placés pour stopper ces situations en parlant avec un adulte (membres de la communauté scolaire ou parents). Le problème est que, souvent, les élèves témoins évitent de prendre parti par peur de représailles. D'autres s'amusent aussi de la détresse de la victime. Nora Fraisse insiste bien sur le fait que, s'il ne dénonce pas les violences faites à la victime, le témoin est complice qu'il prenne part au harcèlement ou non. Et cela vaut aussi pour les membres de la communauté scolaire qui minimisent le problème.
            Il est important aussi d'informer les parents sur le harcèlement scolaire. Ils peuvent en voir les symptômes même si chaque enfant réagit différemment. Le mal-être de l'enfant peut se traduire de différentes manières : il peut brutalement ne plus avoir envie d'aller à l'école, avoir ses notes qui chutent rapidement, entretenir un rapport compliqué avec la nourriture (en ne mangeant presque plus ou, au contraire, en mangeant beaucoup), avoir des troubles du sommeil ou encore fuir ses camarades. Un élève constamment exclu des autres, seul à la cantine ou au CDI (Centre de Documentation et d’Information), peut être victime de harcèlement.
            Chaque année en France, un enfant sur dix est victime de harcèlement scolaire, qui est longtemps resté un phénomène ignoré par les pouvoirs publics. En effet, la première campagne contre le harcèlement scolaire en France date de 2011 seulement alors que la Norvège en a fait dès 1983. En France, en 2015, à peine un quart des établissements scolaires ont mis en place une politique de prévention contre le harcèlement, deux ans après la loi de refondation de l'école qui l'impose depuis 2013.
Pour prévenir le harcèlement qui a lieu dans l’enceinte de l’établissement, Nora Fraisse préconise une politique active des responsables scolaires, en concertation avec les familles, une formation pour les enseignants, une prise de conscience de la part des parents et des enfants. Ces derniers, s’ils sont victimes ou témoins d’un cas de harcèlement, doivent contacter des adultes, qu’ils soient parents ou membres de la communauté éducative. Un enseignant témoin de harcèlement peut en parler avec le CPE (Conseiller Principal d’Education) pour les collèges et les lycées. Il faut en informer le chef d’établissement ou le directeur d’école. Des équipes mobiles de sécurité académiques peuvent intervenir en milieu scolaire et améliorer la prise en charge des élèves dont les comportements sont problématiques. La famille de l’élève harcelé, ou l’enfant lui-même, peut également contacter le numéro vert mis en place par le Ministère de l’Education Nationale, le numéro Stop harcèlement, le numéro Jeunes Violences Ecoute ou le 119 (Service national d’accueil téléphonique de l’Enfance en danger). Il peut aussi prendre contact avec l’un des « référents harcèlement » chargé dans chaque Académie des actions de prévention, l’un des médiateurs de l’Education Nationale ou un inspecteur d’académie. Il est important d’obtenir un accompagnement et un suivi pour vérifier que le harcèlement a bien pris fin.
En cas de cyber-harcèlement, les familles peuvent appeler le numéro vert Net Ecoute, géré par e-Enfance. Cette association peut aider à retirer des photos ou des propos humiliants ou faire fermer des comptes. Concernant les solutions pour lutter contre le cyber-harcèlement, il faut faire des captures d’écran, des sauvegardes de SMS ou des emails qui sont menaçants. L’adresse IP, l’historique de navigation, les mots-clés saisis dans le moteur de recherche peuvent aussi être retrouvés. Les photos ou les vidéos humiliantes publiées sans le consentement de la personne concernée peuvent constituer des pièces à conviction en cas de plainte.
Les familles des victimes peuvent contacter des associations contre le harcèlement scolaire. Pour citer celle de Marion Fraisse La main tendue, elle recueille énormément de témoignages et a lancé le 16 mars 2015 une pétition réclamant un numéro court d'aide aux victimes, disponible 7 jours sur 7. Elle demande également qu'un guide de lutte contre le harcèlement scolaire soit inséré dans le carnet de liaison de l'élève à chaque rentrée, qu'il y ait plus de moyens humains et des formations pour les équipes pédagogiques
Enfin, le harcèlement scolaire est puni par la loi et les familles des enfants victimes ont la possibilité de porter plainte. Un enfant mineur peut d’ailleurs se présenter seul au commissariat pour signaler les faits, même s’il ne peut pas se constituer partie civile. Les enfants de moins de treize ans ne peuvent pas aller en prison ou payer une amende, ce sont leurs parents qui sont responsables civilement de leurs actes. Pour les autres, les peines varient de 6 mois à 18 mois de prison et l’amende peut monter jusqu’à 7500 euros.

Mon avis

            Ce livre est très documenté sur le sujet du harcèlement scolaire. Il se lit facilement car les chapitres sont très courts et il est facile de s’y repérer. J’ai beaucoup d’admiration pour Nora Fraisse qui cherche vraiment à comprendre les mécanismes du harcèlement, y compris en essayant de trouver l’origine de tels comportements chez des élèves harceleurs. Je trouve cela très louable de sa part étant donné que sa petite fille est décédée à cause d’élèves comme ça. Tout comme Marion treize ans pour toujours, je pense que ce livre doit être dans tous les CDI des EPLE (Etablissement Public Local d’Enseignement), à la destination des élèves mais également des enseignants.
Concernant le cyber-harcèlement, certains élèves créent de faux profils Facebook, piratent des comptes, publient des photos sans l’autorisation de la personne concernée dans l’intention de nuire. Ils n’ont aucune idée que ce qu’ils font est puni par la loi et ignorent la notion de droit à l’image ou de droit d’auteur. Internet semble être pour certains enfants une zone où tout est permis, y compris de manquer de respect à un camarade, où tout est anonyme. Pourtant, tout écrit laisse une trace. Des lois existent pour protéger la vie privée et la dignité des personnes. La CNIL (Commission Nationale de l’Informatique et des Libertés) est une autorité administrative veillant à cela. Le contrat pour une utilisation responsable du téléphone portable proposé par Nora Fraisse est un très bon outil, qu’elle destine aux parents, mais les enseignants peuvent aussi l’exploiter. Il me semble vraiment important que chaque élève comprenne l’importance qu’il y a à gérer son identité numérique, à ne pas porter atteinte à autrui sur les réseaux sociaux et à connaître les règles qui régissent Internet concernant la propriété intellectuelle. Il faut, selon moi, les former à cela dès le collège, voire même à l’école primaire. Pourquoi pas autour d’un projet pédagogique ou lors des cours d’EMC (Enseignement Moral et Civique) ou d’EMI (Education aux Médias et à l’Information) avec le professeur documentaliste ?

Milena Geneste-Mas

31/12/2017

Du livre

Agard John, Je m’appelle Livre et je vais vous raconter mon histoire, illustrations par Neil Packer, Nathan, 2015, 143 p. 13€90
L’écrivain et poète John Agard se met dans la peau d’un livre qui raconte son histoire. On pourrait résumer l’ouvrage aux illustrations en noir et blanc stylisées sous la forme d’une devinette : Qu’est-ce qui, en son commencement, fut minéral ? Qu’est-ce qui devint végétal ? Puis se transforma en animal ? Et qui, aujourd’hui est digital ?
Réponse : le livre, bien sûr qui eut pour support l’argile,  puis le papyrus (byblos) avant de se trouver sur du parchemin et qui, aujourd’hui, est transporté sur liseuses numériques et e.book.
Autre devinette : qu’est-ce qui a commencée tablette et qui retourne aujourd’hui à la tablette, sous nouvelle forme ?
Le livre d’Agard entre dans le détail de la tablette (d’argile, heureuse coïncidence des mots), du rouleau, du codex, de l’imprimerie et de la rotative. Agard conte aussi les grandes étapes de l’écriture cunéiforme, hiéroglyphique, alphabétique.
Le poète et l’illustratrice content les mésaventures, les épreuves du feu  qui commencèrent en Chine, se poursuivirent avec les bûchers du Moyen âge, les codex mayas brûlés au XVIème siècle, les bûchers nazis du XXème siècle, la bibliothèque de Bagdad ravagée par les flammes en 1991, celle de Sarajevo en 1992…
C’est un livre qu’on feuillette, qu’on bouquine (clin d’œil à l’écorce du hêtre (boc en ancien anglais devenu book et bouquin) feuille à feuille (de palmier en Inde, de mûrier au Japon, de bananier aux Philippines, de papier longtemps et encore.
Ce livre est un chef d’œuvre tout autant qu’un beau livre.

Smith Lane, C’est un livre, Gallimard jeunesse, 2011, 40 p. 11€
Cet auteur-illustrateur américain use d’un trait naïf humoristique pour faire l’apologie du livre. La composition repose sur le dialogue entre un âne et un singe. L’âne utilise l’ordinateur, et interroge le singe qui lit un livre. De cette confrontation, apparaît d’abord la multiplicité des usages de l’ordinateur auxquels le livre ne donne pas accès mais dont il est aussi affranchi (code ‘accès, pseudo identifiant etc.). Peu à peu, l’âne se prend à l’histoire du livre, c’est celle de l’Île au trésor. On regrettera, peut-être que l’âne soit mis en position ridicule, stéréotypie bien mal venue pour cet animal. On s’interrogera, sûrement, sur le rapprochement, lui aussi stéréotypé, du singe et de l’homme. En revanche, l’historiette engage de riches débats avec les petits certes mais aussi avec les plus grands. Chaque mot est chargé d’humour et d’interrogations essentielles ; chaque trait, chaque détail de l’illustration porte la même charge de riches questionnements. Cet album est une contribution de la littérature de jeunesse en faveur du livre de papier ; c’est un manifeste pour une culture du temps, une culture qui mette de la distance avec l’agitation induite par l’usage des nouveaux médias et nouvelles technologies de l’information. C’est un livre contre la culture du clic ; un clin d’œil à une définition du récit comme réalité de durée et de chronologie imaginaires. L’imaginaire contre le virtuel, en quelque sorte.

Smith, Lane, C’est un petit livre, Gallimard jeunesse, 2012, 20 p. 6€
Voici un nouveau manifeste pour le livre imprimé à destination, cette fois, des plus petits. On part du Qu’est-ce que c’est que… ? pour aller à Ca fait quoi ? Ca sert à quoi ? Et la réponse est au bout du livre, « c’est un livre ».

Philippe Geneste

23/12/2017

Livres en cadeaux

Jolivet Joelle, Gauguin, coloriage, réunion des musées nationaux Grand Palais, 2017, 18x22 cm, 2 grandes frises à colorier, 9€90
Deux frises sont proposées aux enfants de 6 à 9 ans. Elles représentent l’une des scènes de Bretagne et l’autre des scènes de Tahiti, reproduisant sous l’aspect de gravures sur linoléum, des compositions de Paul Gauguin. Joelle Jolivet trace ainsi une magnifique trame dessinée dans laquelle il est demandé à l’enfant de poser des couleurs. L’enfant va alors se plonger, par l’action de colorier même dans l’univers de Gauguin. Quelle meilleure introduction pourrait-on espérer que celle-ci ? Et quelle idée active de cadeau pour les enfants de cette tranche d’âge !

Fort Paul, Le Bonheur est dans le pré, mise en volume du livre sous forme de dioramas par Marie-Hélène Taisne, Flammarion jeunesse, 2017, 16 p. 16€50
La mise en volume donne vie à chaque strophe de la ballade sous forme d’un diorama c’est-à-dire d’une page qui s’anime en relief. Ce travail donne toute la teneur à ce poème fort connu de Paul Fort. Il fait parti d’un des volumes de ses ballades, occasion d’une poésie en prose parfaitement assonancée et rythmée, qui recherche l’harmonie dans le jeu verbal. La poésie se fait désengagement des préoccupations quotidiennes du réel : le poème est écrit en 1917, année des massacres de masse et des résistances naissantes à la guerre voulue par les gouvernements et ceux de l’arrière. Fort s’approche d’un lyrisme populaire ; on est très proche, ici, de la chanson. Invitant à la joie de vivre, il vante l’instant Cette poésie fantaisiste révèle un appétit de vivre pour saisir le bonheur dans l’éphémère.

Latrille Sylvie, Gueille Ferraille et Rampono, illustrations d’Annie Bouthémy, s’éditions, collection Livres pour les enfants dans la lune,
Avec un titre pareil, nous partons pour le moyen âge, suivre, sous la forme d’une épopée, les aventures fragmentaires, drolatiques et dramatiques, d’une princesse, d’une Majesté, d’un prince, de croquemitaines, de chevaliers, et de bien d’autres créatures aux étranges noms, noms à consonances de fantaisie.
Les poèmes sont écrits en vers, et des dessins à l’encre, magnifiques, aspirent les imaginaires sans déformer le texte, sans le suivre pleinement non plus. En effet, cet ouvrage de poésie épique de fantaisie et un petit chef d’œuvre d’équilibre.
Le texte parie sur la saveur du langage, sur l’art éprouvé des harmonies vocaliques, des rimes, des jeux consonantiques, et sur une si belle maîtrise de la coupure des vers. Le texte est le fruit d’une connaissance joyeuse de la rhétorique qui embarque l’enfant lecteur, l’enfant lectrice, dans le maelstrom d’aventures sensationnelles. L’intertextualité est très riche : Alice au pays des Merveilles, La Belle au bois dormant, des contes des frères Grimm s’immiscent dans la teneur des poèmes par échos. Par ailleurs, comme toujours chez Sylvie Latrille, le paysage imprime une présence poétique qui rend cette poésie sensitive. Relire les trois premiers poèmes est un régal.
Le soin apporté à l’édition, le format carré, clin d’œil probable à la peinture comme si l’auteur rappelait, par ce choix, son goût pour une forme de poésie picturale qu’elle égrène, année après année, au fil du courage de s’éditions.

DLeander Brigitta, Maldonado Emma, Hartog Guitté, Raconte-moi le codex d’Otlazpan / Cuéntameel cόdice de Otlazpan, L’Harmattan, collection contes des 4 vents, 2016, 40 p. 10€
Voici un album exceptionnellement intéressant. Ce n’est pas à proprement parler un conte, malgré la collection où il prend place, mais bien un document en langue nahuatl sur la civilisation aztèque. L’ouvrage présente le codex composé de pictogrammes ou glyphes, système d’écriture utilisé au Mexique lors de l’arrivée des espagnols, il y a plus de 500 ans. Peu de ces codex qui racontent la vie quotidienne de la ville et des gens ont subsisté aux destructions coloniales. L’introduction précise que « les livres anciens comme le codex d’Otlazpan transmettent des connaissances aux enfants. Ils sont comme des clés de sagesse ». Otlazpan se situe à 75 kilomètres de Mexico. Le codex raconte l’organisation administrative, économique, sociale et culturelle. Les autrices explicitent l’organisation de l’écriture glyphique. Ils s’attachent avec moult schémas et illustrations savamment disposés à décrire les relations hiérarchiques sur lesquelles reposaient la société aztèque et la vie de la cité. Elles montrent aussi comment les espagnols ont exploité la population indigène de la région d’Otlazpan. Deux pages, enfin, les pages 38 et 39, reproduisent des facsimilés du codex d’Otlazpan avec, sous les glyphes, leur interprétation et traduction en espagnol de l’époque.
Si le livre est offert à un jeune enfant, il faudra le lire avec lui, mais l’album peut être tout aussi bien lu avec profit par des enfants de 10 à 16 ans.

Le Monde en cartes 3D, Nathan, 2017, 160 p., 19€90
Terre primitive, un merveilleux chapitre ; Amérique du Nord ; Amérique du Sud ; Afrique ; Europe ; Asie ; Australasie et Océanie ; Régions polaires ; Les océans : telles sont les sections de ce livre de grand format tout en cartes et tout en couleurs avec de multiples repérages encyclopédiques. Nul doute que le documentaire pour enfants est un art éditorial du légendage tout autant qu’un art de la clarté de l’exposition. Neuf pages de références permettent au lectorat de se diriger dans le livre grâce à l’index et offre la liste des drapeaux des pays du monde. Un livre à offrir pour les fêtes, sans aucun doute.

Lafon Martine, Les Animaux de la Mythologie, illustré par Fred Sochard, Flammarion jeunesse, 2017, 96 p. 15€
Ce livre grand format, étroit (201x340mm) présente 26 animaux liés à des histoires de la mythologie grecque. Les animaux ont accompagné les dieux dans les histoires humaines cherchant à pénétrer les secrets de l’existence et du monde, ils sont eux-mêmes la forme d’une métamorphose de dieux ou d’humains frappés de bannissement. Féroces, maléfiques, libérateurs ou enfermés dans leur animalité, voici l’aigle, le bélier, la biche, le centaure, le cerbère, le cheval, la chèvre, le chien, la chouette, le dauphin, le dragon, l’empusa, la génisse, le griffon, l’hydre, le lion, le loup, la méduse, le minotaure, l’ourse, le paon, Pégase, le serpent, la sirène, le sphinx, le taureau. L’enfant lecteur va ainsi traverser la mythologie grecque tout en identifiant le rôle de tel ou tel animal de légende. Martine Lafon mélange la présentation documentaire avec le racontage d’histoire et c’est tout l’intérêt de l’ouvrage. Les illustrations stylisées de Sochard travaillent la distance à mettre par l’enfant avec ces histoires fabuleuses. Un très beau livre, bien composé, pour un beau cadeau.
Philippe Geneste

17/12/2017

Créations et documentations, aux confins du rêve, la réalité

L’Homme Eric, La Patience du héron, illustrations Lorène Bihorel, Gallimard jeunesse, 2017, 48 p. 15€90
Voici un magnifique album, une création éditoriale qui met en valeur le travail de l’illustratrice, artiste singulière qui procède par du dessin sur sable réalisé sur une table lumineuse. L’éphémérité de son travail se mue, ici, en pérennité de l’illustration d’un texte sensible d’Erik L’Homme. C’est une histoire d’amour, un récit initiatique, un éloge de la patience comprise comme persévérance. C’est l’éloge de la vie contre l’existence c’est-à-dire du sens que l’on donne à sa vie. Les illustrations étonnent et donnent un aspect précieux à l’album que la couverture en papier teinté, embossée et imprimée au fer confirme. Les tableaux sur sable de Lorène Bihorel impressionnent par leur précision. Leur aspect de couleurs nuées suggèrent du mystère jouant de l’ombre et de la lumière, de l’assombri et du lumineux.

Houplain Cyril, Fourmi, Milan, 2017, 80 p. 22€
Ce premier album pour la jeunesse de Cyril Houplain est une création unique. L’auteur se joue du récit historique et du récit de voyage pour les fondre en un récit animalier où les figures de bêtes sont le matériau formel qui porte le contenu même de l’histoire et de l’intrigue. La fin du XIXème siècle voit fleurir les expositions universelles, les grandes migrations européennes vers le nouveau monde. C’est ce que fera Alistair Burke, un drôle de héros qui va se découvrir un don pour dresser les fourmis… Toutes les illustrations du livre sont tracées avec la silhouette reproduite infiniment de la fourmi : mer, bateaux, ports, pluie, villes, oiseaux, diligences, apaches, attelages de chevaux, rochers, végétation, chapeau, gants, cartes, saloon, et fourmis, bien sûr…
On part donc de l’Angleterre victorienne pour aller à New York, traverser les plaines américaines, faire halte à Chicago. De miséreux Alistair va devenir une célébrité dont la réputation traverse l’océan. Le dresseur de fourmis est adulé, il excite la curiosité, comme il rend frénétique le geste du dessinateur. Les fourmis forment le langage d’Alistair Burke, elles l’accompagneront, partout, gèreront leur colonie quand Alistair les oubliera noyé dans sa gloire avant de se repentir. En ces semaines de fêtes approchant, Fourmi est un livre cadeau, un beau livre, un livre d’artiste.

Fabre Jean-Henri, Bestioles. Bousier glouton, mante religieuse assassine, fourmi ravisseuse et autres souvenirs entomologiques…, illustrations Sylvie Bessard, Milan, 2017, 80 p. 19€90
Jean-Henri Fabre (1823-1915) est un inimitable observateur d’insectes dont l’œuvre publiée de 1879 à 1907 compte dix volumes sous le titre Souvenirs entomologiques. Longtemps, Jean-Henri Fabre fut aussi sollicité pour l’édition d’ouvrages en direction des écoles. Son succès, il le dut à une parfaite maîtrise de la narration qui tend à faire de chaque observation un récit. Mais peut-être ne connaît-on pas toujours mieux ce qu’on sait raconter car la science exige d’autres confrontations. Pris au piège de son talent littéraire, en quelque sorte, Jean-Henri Fabre passa à côté de la théorie de l’évolution comme des théories nouvelles en microbiologie de Pasteur. Dans ses écrits, il s’avère un conservateur, prône l’existence d’un incompréhensible que la science ne peut combattre.
Ceci rappelé (1), revenons à l’ouvrage de grand format composé par les éditions Milan. Il est issu de Scènes de la vie des insectes, lui-même étant un recueil de pages choisies dans l’œuvre de J.H. Fabre par les éditions Nelson en 1946 ou plutôt, le choix de Sylvie Bessard croise le choix de cette édition. Les textes, tous référencés et renvoyant aux Souvenirs entomologiques, ont été allégés, adaptés, donc, pour mieux correspondre au public auquel ils s’adressent : les 8/11 ans. Ce travail d’adaptation par Sylvie Bessard est intelligemment réalisé. Magnifiquement illustré, à la manière naturaliste mais avec une touche très singulière de l’illustratrice, le livre ainsi constitué rend accessible au jeune lectorat une petite partie de l’œuvre pédagogique de Fabre.
Fabre écrit sobrement, mais avec une empathie pour les insectes qu’il décrit dans leurs comportements et leurs mœurs. Pour ce faire, il montait des dispositifs ingénieux. Chaque observation est un univers de connaissances particulières mis en valeur par le style imagé et poétique, la vivacité des descriptions et la précision des scènes dont il est rendu compte. L’enfant va ainsi découvrir la vie du scarabée sacré, du parasite (un diptère), des fourmis rousses, de la mante religieuse, de la processionnaire du pin, du papillon puis du grand-paon, de l’épeire fasciée, de la lycose de Narbonne.
 (1) Voir l’excellent ouvrage de Patrick Tort, Fabre, le miroir aux insectes, éditions Vuibert-Adapt, 2005, 350 p.

Salvaje Pablo, Âme animale, Nathan, 2017, 72 p. 19€90
Salvage est un graveur espagnol. Son œuvre est exceptionnelle par la facture plastique et en ce qu’elle sert un propos socio-écologique. On peut regretter le détour philosophique qui transparaît dans le titre de l’album l’auteur appelle « âme » « le souffle de la vie qui rend chaque être unique ». Pour autant l’auteur rappelle que les animaux comme tous les êtres vivants sont formés de molécules et de cellules. Ce qui intéresse l’auteur c’est de montrer les comportements inouïs de certains animaux. Quand il s’intéresse à l’amour, Salvaje retombe dans le travers d’un discours ambigu : l’amour est « l’expression de notre âme animale. Sans âme nous ne ressentirions pas d’amour, et sans amour, nous ne serions pas ici ». Quelle ambiguïté ! S’il s’agit de dire que l’amour est un sentiment lié à la sélection liée au sexe comme le démontre Darwin, très bien. Mais est-ce vraiment cela ? On peut le penser puisque Salvaje écrit : « L’amour n’est pas seulement une question d’instinct » ; en revanche contrairement à ce qu’écrit l’artiste, il n’est pas « la clé de l’évolution de tous les êtres vivants », mais une des clés. Pourquoi employer le terme d’âme, ici, qui peut amener les jeunes esprits à perpétuer des préjugés religieux ? Dans le chapitre Trésors, l’anthropocentrisme est introduit par l’usage de « l’âme » et du verbe « aimer », détruisant la justesse du reste du propos. Le chapitre Métamorphose excellent fait un usage douteux, dans le paragraphe qui le clôt, du terme « identité » : « la transformation physique, même si elle nous change d’apparence, respecte toujours notre identité ».
Heureusement, de nombreux autres chapitres (Rythme, Survie, Eau, Habitat) convainquent. L’auteur y délaisse un discours aux relents religieux, pour amener les jeunes lecteurs et jeunes lectrices à savoir regarder avec empathie la nature et les animaux. Il y montre la filiation animale de l’homme et son propos qui vise au respect de la nature s’ancre alors dans un discours naturaliste auquel il est dommage que l’ouvrage ne se soit pas tenu pour affirmer avec rigueur ce que l’œuvre graphique magnifiée par la mise en page donne à voir de la vie sur terre comme unité du vivant, et rapport des êtres vivants au cosmos qui les englobe.
Philippe Geneste

09/12/2017

Dés-espoirs d’enfants

Ferrante Elena, La plage dans la nuit, illustrations de CERRI Mara, éditions Gallimard Jeunesse, 42 pages, 2017, 13 euros.
Il était une fois une petite fille qui ne pouvait pas s’endormir avant qu’on ne lui lise et relise un conte, une histoire captivante pleine de phrases mystérieuses et de dessins merveilleux ; elle ne pouvait pas s’endormir avant cette lecture tant, pour elle, la venue de la nuit était lourde de menaces d’abandon.
Le premier roman pour enfants, La plage dans la nuit, d’Elena Ferrante, invite à ces heures privilégiées et tendres entre petits et grands. C’est un album bien épais pour des mains d’enfants qui offre la promesse d’un long moment de lecture. C’est une histoire tissée de poésie, qu’épousent les dessins de pure beauté, parfois inquiétants, parfois menaçants, mais de tendresse et de douceur aussi, de Mara Cerri. Ces illustrations suivent fidèlement le texte, et cette histoire peu banale, car racontée par une poupée, nommée Célina, qui est le jouet préféré d’une petite fille de cinq ans, nommée Mati.
La scène se passe sur une plage, lors de la visite de fin de semaine du père de Mati qui lui offre un petit chat. L’enfant se consacre au chaton qu’elle appelle Minou. Célina se sent alors délaissée des jeux et surtout de l’affection de la fillette. Elle se sent exclue, puis oubliée, abandonnée lorsque toute la famille quitte la plage, la laissant à demi ensevelie dans le sable.
Puis au fur et mesure que l’obscurité de la nuit efface les lumières du jour, c’est l’effroi qui prend le pas : peur des ténèbres, de la mer devenue dangereuse, angoisse devant l’être humain qui n’est plus une figure amie mais un être menaçant, comme le Cruel Plagiste et son Grand Râteau. Sous prétexte de nettoyer la plage, celui-ci enlève à la poupée tous les mots que Mati lui avaient confiés et qui lui donnaient comme une âme de vie, un aura d’humanité. Il va lui arracher jusqu’à son prénom, Célina, et jusqu’au mot qu’elle chérit entre tous, parce que c’est ainsi qu’elle désigne Mati : «  maman ».
Mais la poupée va être sauvée par le chaton qu’elle jalousait, Minou. Elle retrouve, au creux des câlins de Mati, la tendresse qu’elle croyait perdue. Elle retrouve ainsi tous les mots qu’on lui avait arrachés, elle retrouve son prénom, Célina, et le mot de « maman », elle retrouve son identité. Chaque chose retrouve sa place, les terreurs sont effacées.
C’est la fin de l’histoire, le livre est refermé. L’enfant peut s’endormir sans crainte, jusqu’à, s’il le désire, à son prochain coucher, une lecture recommencée.
Annie Mas
Coutard Victor, Un Arbre pour ami, illustrations de Pooya Abbasian, Gallimard jeunesse-Giboulées, 2017, 64 p. 18€
Le début de l’album est très prometteur : un enfant fait vivre un arbre, lui parle, le câline. Il pense à l’arbre, donc il parle à l’arbre, car parler c’est agir et les mots participent des choses. Et puis l’auteur décide de quitter ce fil directeur pour accélérer le rythme de la lecture par la multiplication de péripéties qui sont des rencontres de tout ce qui, l’arbre devenu adulte, relève des habitants qu’abrite l’arbre. De l’univers enfantin, on passe ainsi, à un album qui traite de la solitude de l’enfant. Les illustrations, intelligemment, changent de tonalité pour signifier ou en tout cas accompagner cette rupture de choix narratif. La nature est alors magnifiée en tant qu’elle permet à l’enfant de se trouver et de s’ouvrir, les deux allant de pair. Même si on peut regretter la volteface de l’auteur dans son choix narratif, Un Arbre pour ami … est un bel album de grand format.
Bickford-Smith Coralie, Le Renard et l’étoile, traduction de l’anglais par Marie Ollier, Gallimard jeunesse, 2017, 64 p. 15€
Chaque personne recherche son étoile, c’est-à-dire, au fond le sens qu’elle donne à sa vie. Mais cette étoile est-elle en soi-même ou bien provient-elle des circonstances, des cheminements, des aléas des pérégrinations ? L’album allégorique de la graphiste britannique s’ancre dans ce thème par un récit animalier qui chante la nature, joue du jour et de la nuit, magnifie la lumière sans négliger d’interroger le sombre et l’obscur. Il en sort une histoire d’amitié entre un renard et une étoile qui lui ouvre les sentiers de son devenir. Savoir rendre les nuits éblouissantes, c’est sortir des peurs quotidiennes, c’est savoir construire son rapport au monde et c’est se construire dans ce rapport. Animé par un graphisme pointilleux, un art des traits soutenu, un foisonnement des détails pris dans les rets de la figure de la répétition, l’album émerveille : c’est la beauté du voir pour entraîner un comprendre au-delà du littéral délivré.

Philippe Geneste

03/12/2017

La jeune fille et son double meurtri

CLARKE, Cat, Perdue et retrouvée, Paris, Editions Robert Laffont, collection R, 2015, 406 p., ISBN : 9782221145098, Prix : 17,90 euros.

            Le résumé de l'histoire :

            Faith Logan est une adolescente qui a toujours vécu dans une famille déchirée par un drame : alors qu'elle n'était âgée que de six ans, la grande sœur de Faith, Laurel Logan, a été kidnappée. Très inquiets, les parents de Faith se sont rapprochés des médias pour faire parler de leur fille et supplier que le ravisseur la leur rende. Durant treize ans, la petite Laurel Logan est recherchée en vain. Durant ces longues années, Faith vit un peu dans l'ombre de sa sœur. Ses parents se séparent. Faith vit du lundi au vendredi dans la nouvelle maison de sa mère et les fins de semaines dans l'appartement de son père qui a refait sa vie avec Michel, que Faith apprécie beaucoup. Sa maman donne de nombreuses interviews pour retrouver Laurel. Son papa souffre également beaucoup mais se méfie davantage des journalistes.
            Au lycée, Faith est amie avec Martha et a un petit copain : Thomas. Mais un matin, tout bascule : une jeune femme de dix-neuf ans est retrouvée dans le jardin de l'ancienne maison de ses parents et a avec elle le nounours avec lequel Laurel a été enlevée, qui se prénomme Barnaby. Il s'agit bien d'elle ! Les parents de Faith sont fous de joie de retrouver enfin leur fille aînée. Faith l'est aussi mais se demande comment va s'organiser leur nouvelle vie de famille. Elle s'inquiète cependant pour rien puisque Laurel accepte le nouveau mode de vie de ses parents, elle est très heureuse de retrouver sa sœur. Mais elle est traumatisée car durant toutes ces années, elle a grandi en captivité et a été violée par son ravisseur. Elle donne un portrait robot de lui à la police mais fait une crise de panique lorsqu'on lui demande de passer un test ADN. Ses parents la protègent des pressions policières : Laurel est trop fragile et a besoin de temps pour se reconstruire. Faith l'aide à s'intégrer en lui présentant ses amis. Elle accepte de passer sans cesse au second plan. En effet, Laurel, qui est une enfant adoptée, est une magnifique fille en plus d'être la chouchoute des médias. Elle ne cesse d'être interviewée, il y a même un projet de livre sur sa vie. Elle est un peu une sorte de star locale.
            Faith est tellement auprès de sa grande sœur qu'elle en délaisse un peu ses amis et notamment Thomas, son petit copain. Elle doute en fait de ses sentiments pour lui, même si lui semble très amoureux d'elle. Lors de la soirée d'anniversaire de Thomas, Faith apprend par la tante de ce dernier qu'il était autrefois obsédé par l'histoire de Laurel, par son kidnapping… Il lisait chaque article sur elle. Faith le prend très mal car lors de leur première discussion, Thomas avait certifié qu'il ne savait pas qui était Laurel. Alors qu'elle le cherche pour avoir une explication, elle surprend Laurel et Thomas en train de s'embrasser. Elle part, le cœur brisé.
            Pourtant, le lendemain, elle décide d'avoir une explication avec Laurel. Elle va dans sa chambre pour lui parler mais Laurel est en train de faire sa valise. Faith pense d'abord que sa sœur veut fuguer à cause de ce qui s'est passé avec Thomas. Mais Laurel finit par lui avouer... qu'elle n'est pas Laurel Logan ! Elle se nomme en fait Sarah Braithwaite, surnommée Sadie. Elle a en réalité 23 ans.
            Elle emmène Faith, qui hésite à faire confiance à cette étrangère face à elle, jusqu'à la sordide maison où elle a été enfermée durant toutes ces années. Il s'agit d'une maison laissée à l'abandon et éloignée de la ville. Sadie a été la première enfant à avoir été kidnappée par le ravisseur avant qu'il n'enlève Laurel aussi. Elles s'entendaient comme des sœurs et Laurel lui parlait beaucoup de ses parents, de Faith… En plus de lui ressembler physiquement, elle connaît très bien la vie de Laurel et a donc pu assez facilement se faire passer pour elle. Pendant que Sadie lui raconte son histoire, Faith visite, horrifiée, cette propriété où deux enfants ont vécu en captivité dans la cave de la maison. Elle avise une tâche de sang près du canapé. Sadie lui raconte alors, très émue, que Laurel est décédée quatre mois plus tôt suite à des manques de soin (le ravisseur refusant de les emmener voir un médecin). Révoltée par la mort de son amie, Sadie a réussi à assommer et à tuer son geôlier. Elle s'est ensuite enfuie. Sadie s'est renseignée sur sa propre famille mais elle ne connaît pas son père et sa maman est décédée des suites d'une overdose. Ne sachant pas quoi faire, elle s'est présentée comme étant Laurel. Elle a donné une fausse piste à la police puisque le portrait robot qu'elle a fait de son ravisseur est faux et qu'elle ne leur a pas raconté la vérité.
            Dans le jardin de la maison se trouvent les deux tombes, celle du ravisseur et celle de Laurel. Faith s'effondre, en larmes, devant la tombe de sa grande sœur. Elle décide de protéger ses parents de cette douleur et de leur cacher la vérité. Sadie devant bientôt passer le test ADN exigé par la police, elle est obligée de partir. Faith l'aide à organiser son départ en lui donnant de l'argent et en lui faisant écrire une lettre, signée Laurel, expliquant à leurs parents qu'elle a besoin de partir voyager, de découvrir le monde… Juste avant le départ de Sadie, en cachette à 5 heures du matin, Faith lui demande pourquoi elle a embrassé Thomas. Sadie lui explique alors qu'elle avait besoin que Faith la haïsse pour que ce soit plus facile pour elle de partir mais que Thomas ne lui a pas rendu son baiser. Elle lui confie tristement qu'elle a été heureuse d'avoir été sa sœur, même pour quelques temps seulement. Puis Sadie part, sans se retourner.
            La fin de l'histoire est assez triste puisque les parents de Faith sont bouleversés par le soudain départ de celle qu'ils croient être Laurel. Au lycée, Faith ne retourne pas vers Thomas même si elle sait qu'il n'a rien à se reprocher car elle se rend compte qu'il ne lui manque pas et qu'elle ne l'aime pas. Elle évite aussi Martha, pour ne pas craquer et avouer toute la vérité à sa meilleure amie. Ce fardeau lui pèse mais elle veut cacher la mort de Laurel à tout le monde. Elle n'est pourtant pas la seule à se poser des questions puisque Michel, le compagnon de son père, lui fait comprendre qu'il a deviné que quelque chose clochait chez Laurel / Sadie. Il lui assure qu'il pourra être attentif et garder un secret si Faith a besoin de se confier. Régulièrement, Faith retourne se recueillir sur la tombe de sa sœur aînée. Elle a laissé Barnaby, le nounours, à côté de la tombe.

            Mon avis :

            J'apprécie beaucoup les livres de Cat Clarke, que j'ai quasiment tous lus. Dans celui-ci, il y a moins d'action et davantage de psychologie. Le lecteur suit les sentiments de Faith, le bouleversement provoqué par l'arrivée de Laurel / Sadie dans sa vie (dans leur vie de famille avec ses parents). Il a vraiment sa vision des choses, j'ai bien aimé cela car le personnage de Faith est très attachant. L'enquête policière n'est absolument pas décrite dans le livre et Faith ne s'implique pas dans les recherches, pourtant, de nombreux indices un peu étranges sur Laurel / Sadie font s'interroger le lecteur. Il peut alors imaginer des pistes. Par exemple, j'avais un peu deviné que la jeune femme retrouvée n'était pas Laurel à cause de son refus de passer des tests ADN. En plus de cela, d'autres indices sont un peu troublants, comme le fait que Laurel / Sadie ne se souvienne pas de l'une de ses copines d'enfance qu'elle avait avant son enlèvement. Mais j'avais aussi d'autres pistes : le fait qu'elle soit une enfant adoptée fait envisager d'autres hypothèses concernant son enlèvement (je pensais au départ que c'était peut-être quelqu'un de sa famille qui l'avait enlevée alors que pas du tout). L'obsession de Thomas pour l'histoire de la petite Laurel Logan kidnappée est assez étrange (je me suis demandé s'ils avaient un lien de parenté ou bien si Thomas enquêtait et allait découvrir la vérité), mais cela ne nous apprend finalement rien sur l'enlèvement de la fillette.

Milena Geneste-Mas

26/11/2017

Prendre le temps du regard

Rapiat Christos et Virginie, Dame nature, Des ronds dans l’O jeunesse, 2017, 32 p. 16€50
Voici un très bel ouvrage, parfait pour un cadeau. Le livre est un appel à l’attention : faire attention à la terre, faire attention à la planète, aux diverses formes de vie qui la peuplent, l’animent, en font la grâce. La volonté du texte souligné par le travail du dessin et de la peinture est de porter un message d’harmonie dans un monde contemporain qui privilégie la guerre, le heurt, l’inconscience consumériste. Si les images illustrent le texte, elles entourent le propos de magnificence où l’humour côtoie l’irréalisme, où la vue de reconnaissance flirte avec l’appel au regard intérieur, affectif, émotif. La fin est intéressante, en ce qu’elle invite l’enfant à s’interroger : « cette histoire n’est pas terminée parce que je n’en connais pas la fin (…) chacun d’entre nous peut la continuer afin qu’un jour elle finisse bien ».
Au jeune lectorat, en son avenir, à construire une fin heureuse.

Chabbert Ingrid, La Tisseuse de nuages, illustrations de Virginie Rapiat, Des ronds dans l’O jeunesse, 2017, 32 p. 16€50
Le monde d’un petit village du Mont Tai subit la sécheresse. Une légende enseigne que le descendant de la première famille du village devrait alors partir en quête de l’origine des eaux.
Ingrid Chabbert propose ainsi un récit de création sensible. Le texte vise à mettre des mots sur l’indicible que constitue le rapport de l’humain à l’univers. Nous parlons d’indicible car, dans nos sociétés, le rapport au monde est tant filtré par des instruments, par des dispositifs de divertissements, par des discours préventifs en tout genre, que les contemporains et en premiers les jeunes enfants, n’ont plus d’espace où nourrir une intuition directe de la relation de l’humanité à l’univers qui l’entoure, qu’elle habite.
Ainsi, donc, le père part du village. L’héroïne, Chih-Nii, à laquelle l’enfant lecteur est invité à s’identifier, va entendre la détresse de la mère, elle va subir le regard railleur des villageois, elle va voir son intégrité morale et celle de sa mère atteinte par la rumeur. Mais Chih-Nii veut agir. L’album bascule alors dans une histoire onirique que servent à merveille les illustrations de Virginie Rapiat. Chih-Nii fabrique, avec son métier à tisser porté tout en haut du Mont Tai des nuages de fils. Les nuits passent et le labeur jamais ne cesse. Le ciel, chaque matin arbore de nouveaux nuages de toutes les couleurs. Grâce à cette œuvre réalisée avec patience et ténacité, finit par tomber la pluie.
Alors l’opinion publique se retourne et pas un membre du village qui ne voue un culte au père de Chih-Nii. Quand celui-ci revient, il est pâle et amaigri. Tout le village le fête mais lui leur explique que la pluie tombe grâce à l’œuvre humaine de sa fille. La légende n’est qu’une légende. Le récit reste un récit, mais il invite à comprendre que le sort de la terre et donc des peuples dépend de ce qu’ils sauront ou non construire pour retrouver l’harmonie perdue de la nature.
Les dessins et peintures pleine page de Virginie Rapiat ouvrent l’imaginaire des enfants, comme s’ils cherchaient à envoyer le beau et sensible texte d’Ingrid Chabbert vers des représentations oniriques. Les couleurs chastes, contrastées mais douces, le travail au trait à maints endroits, la luxuriance des illustrations et l’inspiration asiatique des images en accord avec l’histoire tissent un univers de conte pour notre temps. Un chef d’œuvre.
Philippe Geneste

Entretien avec l’illustratrice Virginie Rapiat
Lisezjeunessepg : Comment travaillez-vous, quelles techniques utilisez-vous ?
Virginie Rapiat : Tout est entièrement réalisé en peinture acrylique, au pinceau. Aucune autre technique ne vient en surplus et il n'y a pas de retouche infographique. Les illustrations originales font environ deux fois la taille des reproductions dans les livres : travailler sur de grands formats me permet ainsi d'aller chercher le détail et de peaufiner les textures. Je peins systématiquement sur du papier bordeaux, toujours de la même marque, car je sais parfaitement comment réagissent mes couleurs par dessus. Je suis aussi très fidèle à la même marque de peinture. Cela me permet d'obtenir des rouges très particuliers et des nuances impossibles à obtenir autrement. Je commence par le fond, puis les éléments principaux de la composition, pour ensuite m'attarder sur les détails. Je commence toujours par les teintes foncées et vais progressivement vers les plus claires ; je procède donc par "strates" successives. Par exemple, pour le fond, il me faut environ 10 à 15 strates différentes, donc 10 à 15 couleurs différentes. Les accents de lumière viennent uniquement à la fin. Mes pinceaux vont d'une taille moyenne pour les fonds jusqu'à des pinceaux ne comportant que quelques poils. Parfois même je dois travailler avec un cheveu !
Lisezjeunessepg : Vu la richesse des pages illustrées, cela doit prendre du temps ?
Virginie Rapiat : Pour peindre une illustration complètement (sans le dessin préalable), il me faut de 4 à 7 jours complets, selon la difficulté de la composition. C'est donc un travail de patience mais je n'envisage pas du tout de travailler autrement qu'avec une technique dite "traditionnelle", manuelle. Je ne prendrais pas le même plaisir en réalisant mes visuels sur un logiciel pilotant un ordinateur.
Lisezjeunessepg : Pour La Tisseuse de nuages, plus particulièrement, on sent une influence de l’art asiatique sur votre technique de travail. Pouvez-vous nous en dire plus ?
Virginie Rapiat : Mon travail est très nettement influencé par les compositions japonaises (estampes, tissus...), les traditions et couleurs de cette culture. Les paysages asiatiques me fascinent. Mes référents sont aussi très souvent empruntés à la nature, particulièrement ce qui est minuscule, ce que l'on ne prend pas le temps de regarder: la structure des feuilles, les gouttes d'eau, les reflets sur l'eau, les entrelacs végétaux...
Entretien réalisé en novembre 2017

19/11/2017

Injustice et avenir pour deux jeunes filles de la banlieue

PATTIEU, Sylvain, Des impatientes, Editions du Rouergue, 2012, 249 p., 19,50 euros. ISBN : 9782812603884

Résumé :
Ce livre s’organise en deux grandes parties.
La première partie, intitulée « La rupture », est consacrée à la description de la vie dans un lycée du 93. Le lecteur alterne entre des extraits écrits par un narrateur anonyme qui décrit différents aspects du quotidien au lycée et d’autres racontés à la première personne et relatant la vie des trois personnages principaux : Kevin, Alima et Bintou.
En effet, le lecteur suit le parcours, d’abord lycéen puis dans le monde de l’entreprise, de deux jeunes filles : Alima Sissoko et Bintou Masinka. Toutes les deux sont d’origine africaine, habitent en banlieue et leurs parents sont d’une classe sociale défavorisée (leurs mères en tout cas, car leurs pères sont absents). Pourtant, elles sont très différentes : Alima, jolie fille mince et très timide, est une excellente élève. Elle n’a que deux amis, une fille gothique et un garçon homosexuel, et ne s’intéresse pas du tout aux garçons ni aux histoires d’amour, ce qui compte pour elle étant le Baccalauréat puis d’intégrer Sciences Po. Au contraire, Bintou, très ronde et exubérante est une élève difficile qui, en fait, souffre du décès de sa grande sœur. Elle aime sortir en boîte avec ses copines et draguer les garçons. Au début du roman, les deux filles ne se connaissent pas. Elles ont des vies et des amis complètement différents. Elles ne sont pas dans la même classe non plus, Bintou étant en Terminale Mercatique et Alima en Terminale S.
Parallèlement aux histoires de Bintou et d’Alima, l’histoire d’un troisième personnage est racontée : celle de Kevin Rullier, jeune enseignant de 28 ans en histoire-géographie. sa copine le quitte. Cette rupture le bouleverse et il se remet complètement en question. Un jour, au lycée, alors qu’il est fatigué et vient d’avoir cours avec la classe, difficile de Bintou, il enchaîne l’heure suivante avec la classe d’Alima. Il décide de faire un contrôle surprise aux élèves. Alima, l’élève studieuse, ayant noté le contrôle pour la semaine suivante, le lui fait remarquer. Kevin, déjà excédé à cause de l’heure précédente, l’exclut du cours. Alima obéit et sort, bouleversée. Elle se met à pleurer dans la cour et un garçon vient vers elle pour la consoler. Manque de chance, il s’agit du copain de Bintou, qui est en cours et voit tout par la fenêtre. Jalouse, Bintou s’énerve immédiatement, sort de sa classe en bousculant l’enseignante qui essaie de s’interposer. Dans la cour, elle se jette sur Alima et toutes les deux se battent. Kevin, entendant les cris, laisse sa classe et s’interpose mais Alima, sans faire exprès, lui cogne le nez. Bintou et elle sont exclues du lycée.
C’est là que commence la seconde partie du livre, intitulée « Les bonnes femmes », où le lecteur retrouve ces deux filles, mais cette fois dans le monde de l’entreprise. Alors que Bintou est ravie d’intégrer le monde du travail, son dossier étant de toutes les façons trop mauvais pour qu’elle soit intégrée dans un autre lycée, Alima subit cette situation. Après avoir frappé un enseignant, elle ne pourra pas tenter Sciences Po cette année et sa maman, furieuse, ne la soutient pas et ne cherche pas à l’inscrire dans un autre lycée. Alima veut passer le Baccalauréat en candidate libre mais, en attendant, elle doit travailler. Bintou et elle se retrouvent à l’entreprise de Décora. Le personnage de Kevin, l’enseignant, s’efface tandis qu’un autre personnage entre en scène : Aziz, un vigile d’une trentaine d’années, qui tombe amoureux d’Alima. Il s’agit d’un jeune homme traumatisé par son passé de sans-papier, extrêmement timide, qui n’ose pas parler à la jeune fille. Alima et Bintou semblent se réconcilier. En effet, Bintou a compris que son copain l’a trompé en boîte avec une fille, qu’il n’est pas fiable. Elle s’en veut un peu de s’en être prise à Alima. De son côté, cette dernière se syndique à la CGT. Une grève des caissières et des vendeurs est lancée et va durer 5 jours. Devant Décora, les employés tiennent un piquet de grève pour informer les passants de leurs revendications portant sur leurs conditions de travail. Les amis de Bintou et d’Alima, venus pour soutenir leurs copines, se rencontrent. Au bout de cinq jours, le travail reprend et aucune revendication n’a été accordée. Aziz, en tant que vigile, n’a pas pu faire grève mais, au fond de lui, soutient les grévistes. Il se sent exclut par les caissières et souffre de plus en plus de l’indifférence d’Alima à son égard. Une fois que le travail reprend, il finit par lui avouer ses sentiments. La jeune fille ne s’y attendait pas, concentrée sur son avenir professionnel, sans compter leur différence d’âge. Elle le repousse gentiment. Après ce refus, Aziz met un objet de valeur appartenant au magasin dans le sac d’Alima. Elle se fait prendre et elle est renvoyée. Bintou quitte également Décora peu après.

Mon avis :
Dans la première partie du livre, l’auteur a très bien cerné le quotidien de la vie dans un établissement sensible du 93 et les difficultés que la communauté scolaire peut rencontrer. Cela est notamment montré grâce au personnage de Kevin. L’injustice que subit Alima au lycée montre bien que l’environnement scolaire peut avoir une influence sur l’avenir de certains jeunes : si Kevin, déjà fragilisé par sa rupture, n’avait pas été provoqué à l’heure précédente par Bintou, il ne se serait probablement pas énervé suite à la réflexion d’Alima sur le contrôle.
Dans la seconde partie, le fonctionnement, très hiérarchisé, de l’entreprise, est parfaitement bien décrit. La fin du livre est peut-être un peu brutale : Alima et Bintou quittent le monde de Décora et le lecteur ne sait pas ce qu’elles deviennent.
Personnellement, j’ai eu de la compassion pour Alima, qui se fait injustement renvoyée d’un cours ; qui se fait frapper par Bintou alors qu’elle n’a rien fait avec son copain ; et qui se fait renvoyer de Décora, là encore, suite à une injustice. En revanche, j’ai eu plus de mal à avoir de la compassion pour Bintou, malgré le décès de sa grande sœur. En effet, elle me paraît plutôt méchante, pas très intelligente et inconsciente de la gravité de ses actes. Elle ne s’implique dans la grève que pour « foutre le bordel » et soutenir Alima. La réconciliation entre les deux filles me semble un peu improbable, sachant que c’est à cause de Bintou qu’Alima est renvoyée du lycée.

Milena Geneste-Mas