Anachroniques

24/09/2017

Livres pratiques

Huiban Isabelle, Mon Cahier Steiner Waldorf. Activités créatives au fil des saisons, Nathan, 2017, 90 p. 13€90
Le secteur éditorial de la jeunesse suit les évolutions du corps social en matière éducative, perpétuant ainsi le lien entre didactisme et littérature. Il est intéressant de noter qu’après la pédagogie de Montessori c’est celle de Steiner 1861-1925) qui est mise en avant.
Or, dans les deux cas, il s’agit de pédagogues qui, l’une était une pratiquante catholique et l’autre le fondateur d’un spiritualisme tournant chez certains de ses disciples au mysticisme : l’anthroposophie, variante de la théosophie, qui guide « le spirituel en l’être humain vers le spirituel dans l’univers » car « il existe derrière le monde sensible, un monde invisible, un monde inaccessible aux sens et à la pensée qu’ils informent, et qu’il est possible à l’homme, par le développement de ses capacités potentielles, de pénétrer dans ce monde caché » écrivait Steiner.
Dans les deux cas, aussi, il s’agit de pratiques pédagogiques qui se sont inscrites avec efficience pour Montessori, marginalement pour Steiner, dans le courant de la pédagogie nouvelle du début du vingtième siècle jusqu’à nos jours. Pour Steiner, c’est la révolution allemande des années 1918/1919 qui a permis la concrétisation des conceptions éducatives, à travers L’école libre de Waldorf, à Stuttgart. Inaugurée le 7/09/1919, elle dispensait un enseignement primaire et secondaire, dans un cadre de mixité, à 256 enfants d’ouvriers du quartier. Le lien avec la pédagogie nouvelle est établi par l’intérêt pour la vie collective, l’expérience communautaire, et pour le développement propre de chaque individu à partir de l’épanouissement des sens. Le programme est déterminé en fonction de l’évolution de chaque enfant et tend à un enseignement polytechnique, avec une équipe éducative conçue sans direction. Enfin, les parents sont intensément sollicités par la vie de l’établissement.
L’ouvrage Mon Cahier (…) reprend des thèmes de la pédagogie Steiner : activités pour nourrir les sens, jeux libres et créatifs, expériences artistiques et artisanales, rôle de l’imitation, l’ensemble réparti sur toute une année civile, pour des enfants jusqu’à 7 ans. C’est donc l’expérience des jardins d’enfants de la pédagogie Steiner qui est sollicitée, principalement. Comme pour les divers ouvrages montessoriens en éditions de jeunesse, nous dirons qu’il s’agit d’un produit dérivé sans attache à une vie de classe, sans attache avec une expérience communautaire où les principes mêmes de ces activités prendraient tout leur sens. On peut parler de produits dérivés voués au seul marché parascolaire.

Filliozat, Isabelle, Riefolo Violène, Rojzman Chantal, Les Cahiers Filliozat, la confiance en soi, illustrations d’Amandine Laprun, Nathan, 2017, 96 p. + 24 p. 12€90
Quatre « dimensions » servent d’approche de la confiance en soi. Elles correspondent peu ou prou à des phases du développement de l’enfant, sachant, bien sûr que chaque individu rejoue, selon les circonstances, ces phases face à un problème, face à une difficulté pour la surmonter. Ces quatre dimensions sont les suivantes : la confiance de base (0/18 mois, phase de la sécurité intérieure, je suis aimé, j’ai tout pouvoir sur le monde) la confiance en sa personne propre (étudiée en particulier sur les enfants de 18 mois à 2 ans, je sais ce que je veux), la confiance en ses capacités ou  phase dite du tout seul en psychologie du développement (2/3 ans : je sais ce que je peux), la confiance relationnelle ou sociale (7 ans et au-delà, je peux contribuer à). La confiance en soi est déterminée par la conjugaison de ces quatre dimensions et c’est ce que les autrices nomment « la confiance en la vie et en son devenir ».
Le cahier est conçu, pour les parents, comme un médiateur entre eux et leur enfant. Pour l’enfant il permet de mieux se connaître et ainsi de mieux cultiver sa singularité. Il peut être vu, aussi, comme une manière de journal intime guidé et réflexif. Le cahier met aussi en avant le temps, la durée comme une composante de la relation humaine adulte-enfant. Il fait comprendre que l’erreur est une nécessité, que la critique de la  production (dessin ou autre) de l’enfant est un gage de prise en compte réelle de sa personnalité. Le cahier souligne enfin que la question de la confiance en soi ne relève pas d’un innéisme mais d’une construction au cours des échanges avec les autres mais aussi avec soi. Un élément intéressant du cahier est qu’il met en relation la perte de confiance avec l’attitude de soumission : « la perte de confiance est la conséquence d’une soumission ». Du coup, la confiance en soi quitte le domaine où on l’enferme à savoir un problème psychologique pour devenir une question d’adaptation à une situation sociale. La confiance en soi comme le défaut de confiance en soi est une conséquence non une cause. Et pour agir sur cette conséquence, le cahier souligne l’importance de la verbalisation des situations vécues.

McGuiness Marion, La Magie du bordel, Jungle, 2017, 128 p. 9€90
Avec ce livre, finie la culpabilité d’être désordonné, de ne pas ranger ! Gloire « au bordel », Le bien être est dans le lâcher-prise, car tout peut devenir drôle, insolite, inouï… les filles et les garçons, les enfants et les moins jeunes, les adolescents et les adultes, c’est un livre pour tous, un livre réaliste qui met à distance l’agencement méticuleux, le névrotique nettoyage, les obsessionnels triage et classement ; qui cloue le bec aux accusations de comportement régressif. L’auteure donne des raisons pour ne pas se maquiller le matin, ne pas se coiffer, fait l’éloge de la procrastination, combat la collectionnite, propose une orientation professionnelle vers les métiers du bordélisme, car, on n’y prend pas garde, mais poser ses jeans sur les escaliers, faire du dessous de lit le placard pluri-hebdomadaire de sa vie quotidienne, monter des tours Eiffel de vaisselle crade dans l’évier, ne jamais faire son lit et ne jamais ranger ses chaussures… c’est plus compliqué à vivre… qu’on ne croit. Et puis ça développe certaines corticales qui sinon seraient laissées en jachère. La magie du bordel contre la raison de l’ordre, c’est quasi un manuel politique de la liberté à conquérir et « au revoir tristesse » !

Philippe Geneste

17/09/2017

De La condition féminine dans le monde


Alvarez Amalia, Cinq histoires de femmes « sans papiers », traduction espagnol/suédois, Martin Larsson ; traduction espagnol/français, Yves Coleman, éditions Ni patrie ni frontières, 2016, non paginé, 10€ (port gratuit, chèque à l’ordre de Yves Coleman, 10 rue Jean Dolent 75014 Paris yvescoleman@wanadoo.fr)
Cinq histoires en bandes dessinées de femmes immigrées en Suède, clandestines. Leurs parcours, la réalité des mafias, des passeurs, des acheminements des travailleuses, l’exploitation pendant et après, l’oppression patriarcale, le viol, les coups. A ces femmes invisibles, Amalia Alvarez donne un visage, une visibilité sociale humaine. Cette scénariste dessinatrice est née à Chuquicamata, sa famille originaire de Toconao au nord du Chili, région précolombienne du peuple Likanantai de langue kunz. Sa bande dessinée repose sur des dialogues. C’est une sorte de BD magnétophone si on veut bien se référer à ce genre de la littérature magnétophone qui eut son heure de gloire dans les années 1980. Cinq histoires… est un reportage de voix pour faire entendre la réalité du monde. Luz Maria conte le périple d’une mère que l’émigration puis la législation du pays vont séparer de sa fille. Demandeuse d’asile met en cause le syndicalisme représentatif sourd à la question des travailleur.se.s immigré.e.s. Le personnage a échappé au massacre de sa famille et vit, depuis, avec des fantômes. Travailleuse sans papier  montre la collusion du patronat et des mafias fournisseuses de main d’œuvre clandestine. Elle détaille aussi l’action d’une section syndicale pour la défense des clandestines soumises à l’exploitation économique et à l’exploitation sexuelle. Epouse d’importation est un dialogue sur le combat contre les violences conjugales compris comme une cause internationale. Ma vie secrète reprend le même thème en pointant la libération des désirs pour l’affranchissement des normes machiste et hétérosexuelle. Suivent trois entretiens avec Amalia Alvarez sur son parcours, l’anarchisme et la Sveriges Arbetares Centralorganisation (la SAC).
Un livre important qui devrait figurer dans tous les CDI des lycées.

Wary Chloé, Conduite interdite, Steinkis, 2017, 140 p. 18€
L’album se concentre sur la première manifestation de femmes, le 1er novembre 1990, qui prennent le volant et, par cela même, défient le pouvoir d’Arabie Saoudite. Elles sont 47 à mettre ainsi en cause la loi qui leur interdit de conduire….
Après cinq ans passés à Londres, Nour, revient dans son pays. Elle vit se retour comme un déni de sa liberté, alors elle va nouer des liens avec un groupe féministe qui milite pour la levée des interdictions qui pèsent sur les femmes saoudiennes. L’album nous fait côtoyer un cercle de femmes rebelles et nous fait assister aux débats contradictoires qui le traversent. La bande dessinée est ainsi une manière d’entrer dans les arcanes de l’engagement féministe en Arabie. Cette première manifestation sera durement réprimée, au nom de la religion et du pouvoir patriarcal avec lequel elle se confond. Elle aura pourtant des suites : en 2011, Mana al-Sharif, jeune saoudienne poste une vidéo d’elle en train de conduire. En 2013, le gouvernement organise une campagne de terreur pour dissuader les femmes de prendre le volant pendant que le mouvement oct26driving souligne que 45% des femmes saoudiennes sont au chômage. Accorder le droit de conduire leur permettrait au moins de trouver plus aisément du travail. Si le roi Abdallah a accordé l’éligibilité et le droit de vote aux femmes aux élections municipales mais non le droit de conduire, c’est parce que l’émancipation commence avec l’émancipation par le travail. Le droit de vote n’est, on le voit bien dans les démocraties électives, qu’une illusion d’indépendance des opinions individuelles.
Les dessins en noir et blanc, avec une abondance de plans rapprochés et de plans moyens, font ressentir l’âpreté de la condition féminine en Arabie Saoudite.

Al Mansour Haaïfa, Wadjda et le vélo vert, traduit de l’anglais par Faustina Flore, Gallimard jeunesse, 352 p. 14€50
Selon un processus qui s’amplifie, les films donnent lieu à la rédaction de romans ou, dit autrement, la littérature se fait adaptation du cinéma. Le film Wadjda de la saoudienne, vivant aux USA, Haïfaa Al Mansour est sorti en 2012. Filmé en Arabie Saoudite, par Haïfaa Al Mansour qui est cinéaste, a rencontré un grand succès. Plein de finesse, il aborde la condition féminine en Arabie saoudite à travers la vie de Wadjda, 11 ans, intrépide et malicieuse, effrontée et sensible.
Le roman reprend l’histoire du film et suit les stratagèmes par lesquels Wadjda réussit à obtenir un vélo, une pratique qui est interdite aux filles… Comment l’acheter, comment en faire ? La complicité avec un jeune garçon encourage Wadjda à poursuivre son rêve.
Le roman permet aux jeunes lecteurs et jeunes lectrices d’entrer dans une culture qui ne leur est pas familière : l’école coranique, la vie des femmes dans une société qui les opprime, le quotidien dans une monarchie islamique, le rapport fille-garçon et la montagne des interdits qui le pervertit.
Loin des héroïsations superficielles des écritures de bonne volonté, Wadjda et le vélo vert met en scène avec humour, comme dans le film, des actes intrépides de résistance, tout en invitant le lectorat à réfléchir aux questions de la co-éducation, de l’égalité homme-femme, de l’oppression, de la censure, du rapport de l’art avec la société.  


Philippe Geneste

10/09/2017

Parce qu’en poésie, nous sommes tous les jours

Dupuy-Dunier, Chantal, Un n’oiseau des z’oiseaux, illustrations de l’auteur, mØtus, 2008, 32 p. 4€50
Est-ce poésie ? Est-ce narration ? Nous dirons qu’il s’agit d’une prose poétique rehaussée par des origamis en illustrations. On est en 2106, la terre connaît l’éternel silence consécutif à l’extermination des oiseaux, il y a cinquante-sept ans de cela. Une petite fille, près d’une maison rouge, voit des choses inconnues, émettant des sons, se poser sur des branches d’arbre. Par immédiaphone, la p’tite gosse et ses parents interpellent la grand-mère qui les guide vers un dictionnaire rangé au grenier. Là, l’enfant va voir des oiseaux dont certains ressemblent fort à ceux vus près de la maison. Le soir, l’ondovision fait état du retour des oiseaux dans diverses régions de la planète. « Un’oiseaudez’oiseaux » dit la petite fille car il faut aussi apprendre à nommer ce qui n’existe pas. Et si l’histoire emploie des termes au pluriel pour montrer le nouvel apprentissage de la vie naturelle, c’est parce que le monde extérieur est saisi dans la pluralité de tout ce qu’il renferme : des zoeufs, des zanges, des zindiens, des zanimaux… La poétesse joue donc sur une situation de science-fiction pour ancrer ce que le progrès immaîtrisé pourrait engendrer comme perte langagière. Elle rend sensible que l’humain s’appauvrit dans le singulier et doit faire corps avec la pluralité de l’univers qui l’entoure. Or, les langues ne sont-elles pas le patrimoine par excellence de l’humanité ? A travers la genèse de la dénomination, de la -signation, c’est sur le rapport des humains au monde que ce petit livre tout simple appelle à réfléchir.
Quant aux origamis qui accompagnent le récit, ils font penser à l’illustration de couverture qui, cinq ans plus tard, illustrera la couverture du recueil de la poétesse Mille grues de papier (Flammarion 2013, 350 p). Dans la page incipit de ce recueil, Chantal Dupuy-Dunier rappelle l’histoire de Sadako Sasaki, fillette leucémique, irradiée d’Hiroshima, qui se donna pour tâche de plier 1000 grues de papiers avant de mourir afin que « continuer à vivre se réalise ». L’illustration donne donc la clé du sens de Un n’oiseau des z’oiseaux : l’humain est un être de l’espace, et la nomination signe la richesse des liens qu’il entretient avec les lieux. Parce qu’il se pose dans l’espace, il noue une temporalité qu’il appelle sa vie. Mais celle-ci n’existe que parce que les « choses » qui l’entourent viennent s’enchevêtrer dans ses propres pas, jusqu’à l’infini : « A l’image de Sadako, j’ai “plié” 644 poèmes. Comme elle je me suis arrêtée à ce chiffre afin de marquer l’impossibilité dans laquelle se trouve l’homme d’aller jusqu’au bout de ses projets, l’écrivain d’achever son œuvre » est-il écrit au début de Mille grues de papier. La prose poétique destinée à la jeunesse en 2008 préfigurait-elle le volumineux recueil de 2013 ? En tout cas, il se situait différemment par rapport à la catastrophe écologique puisque Mille grues de papier n’est pas une conjuration de l’anéantissement, mais un récit du renouveau de la vie ; il raconte qu’on en revient pas à la situation d’avant, quel que soit le progrès technologique de l’ondovision ou de l’immédiaphone puisqu’il faut apprendre à énoncer ce qui advient fût-il un retour du chant des oiseaux. Que l’enfant commence à en parler comme des « choses » montre assez le danger de la réification de notre monde où à l’image de la grand-mère l’humanité n’est plus qu’un champ de pixels.
Philippe Geneste
Prévert Jacques, Au Hasard des oiseaux et autres poèmes, illustration de Jacqueline Duhême, Gallimard jeunesse, 2016, 26 p. 5€50
« Quel jour sommes-nous ? / Nous sommes tous les jours »… Jacqueline Duhême accompagne les textes de Prévert en insistant sur le décalage, la liberté d’interpréter le monde, la vie, les choses et les êtres. Prévert est un poète de l’instant (L’école des beaux arts, Immense et rouge), de l’intime conviction (La Seine a rencontré Paris), de l’humour (Les Animaux ont des ennuis), du rêve (Drôle d’immeuble), de la liberté (Au Hasard des oiseaux, Quartier libre, être ange).

Diérèse, poésie & littérature, n°70 printemps-été 2017, 300 p. 15€ (chèque à l’ordre de Daniel Martinez 8 avenue Hoche 77 330 Ozoir-la-Ferrière – abonnement 45€)
Cette livraison propose, sur trente-sept pages, une anthologie de la poésie de l’Amazonie péruvienne, avec une introduction explicative érudite et un choix de textes présentés. Le même numéro contient des poèmes extraits d’une œuvre plus ample, Variations oulipiennes en enfer, d’Augustin Givord-Bartoli. Ces poèmes sont un petit régal augmentés qu’ils sont de la clé de leur fabrication. Le numéro contient aussi la fin de l’entretien tenu par Bruno Sourdin avec Daniel Abel, un proche d’André et Elisa Breton.

Apollinaire, Guillaume Apollinaire, poèmes, choisis et présentés par Camille Weil, Gallimard, Folio junior, collection poésie, 2013, 96 p. 6€45
En guise d’introduction, l’éditrice a rassemblé des citations du poète sur sa méthode d’écriture. Ensuite se succèdent un florilège empruntant aux recueils qui suivent : Le bestiaire, Poèmes retrouvés, Alcool, Calligrammes, Vitam impedere amori, Le Guetteur mélancolique. Apollinaire (1880-1918) présente pour l’enfance et le jeune lectorat l’avantage d’un goût du fabuleux extrait du quotidien lui-même. Ses pièces sont courtes, souvent, et son lyrisme passe grâce à son attention à la modernité qui l’entourait. Son goût pour la surprise, aussi, retient l’intérêt du jeune lectorat. Peut-être que le fonds classique utilisé par Apollinaire, via les rimes et le langage poétique, facilite l’entrée du lectorat juvénile dans l’invention qui caractérise l’œuvre.

Philippe Geneste

03/09/2017

Au tout début, Ignacio s’appelait Pablo, une enfance volée durant la dictature argentine

LEON, Christophe, Argentina, Argentina, éditions Oskar, 2015, (première édition Oskar, 2011, 262 pages).
Durant la seconde moitié du XX° siècle, dans six pays d’Amérique latine - Argentine, Bolivie, Brésil, Chili, Paraguay, Uruguay -, les juntes militaires fondèrent le plan Condor, réseau de milices chargées de traquer, et d’assassiner les dissidents de ces divers pays, qu’ils soient syndicalistes, militants ouvriers, lycéens et étudiants, femmes et hommes opposés aux dictatures, ainsi que nombre d’avocats qui les défendaient.
En 1973, au Chili (1), après avoir renversé, par un coup d’état militaire, le régime du président Allende et provoqué sa mort, le général Pinochet imposa sa dictature dans un bain de sang. Beaucoup d’opposants furent assassinés, un grand nombre d’entre eux s’exila.
En 1976, en Argentine, le commandant Videla, par un coup d’état militaire, imposa son joug et sa dictature qui dura sept ans.
Le roman Argentina, Argentina se passe deux décennies plus tard, en 1998, en Argentine.
C’est la rencontre d’un journaliste français, Pascal Fore, le narrateur du roman, et d’Ignacio Gutierrez, jeune argentin de 26 ans. Durant les trois jours impartis au journaliste, Ignacio raconte l’histoire de son enfance. Né en 1972, le petit Ignacio, appelé alors de son vrai nom, Pablo, vécut les six premières années de sa vie  auprès des siens, les Lomas, dans la ferme qu’ils louaient. Ruben, son grand père, Isabella, sa grand-mère, travaillaient aux champs. Son père, Roberto était ouvrier typographe à quelques kilomètres de là. Sa mère, Sylvia, lui enseignait la lecture et l’écriture. Cet enseignement fut si doux qu’il favorisa chez l’enfant l’apprentissage, l’engouement pour le mystère des mots, pour celui de leur symbole. Les Lomas, s’ils n’étaient pas riches, avaient créé un univers gai, harmonieux où fut inculqué à l’enfant le respect de toute vie ; ainsi l’importance du nom donné aux animaux, même ceux destinés à être abattus, pour ne pas nier, ignorer leur existence.
En 1976, Roberto Lomas fut soupçonné, par la junte militaire, d’être un opposant syndicaliste. Quelques mois plus tard, le grand-père Ruben, après avoir tenu tête à la milice et refusé d’accuser Roberto, mourut dans des circonstances troubles. Expropriés, les Lomas quittèrent la ferme, laissèrent les animaux, les meubles, tous leurs souvenirs, leur vie, pour aménager à Buenos Aires, dans un quartier insalubre, un tout petit appartement.
En 1978, Pablo a six ans et sa maman Sylvia est prête à accoucher. Une nuit d’horreur, la milice vient les arrêter, même si Pablo, tient tête aux tortionnaires de son père, s’écriant du haut de ses six ans ; « Je suis un opposant ! » et fendant d’un coup de genou la lèvre du capitaine qui s’était approché de lui sans méfiance.
Dans cet entretien ponctué d’émotions, où l’empathie doucement afflue et s’installe, Ignacio raconte à Pascal comment le petit Pablo fut torturé, tabassé, sans jamais livrer le nom des compagnons de son père qui menaient la lutte avec lui ; il raconte la perte de conscience de Pablo lorsque Roberto, le visage en sang, mortellement blessé, fut amené à lui. Il raconte enfin comment à quelque temps de là, on le conduisit dans une belle demeure de Buenos Aires, comment il fut adopté par un autre militaire/bourreau, le colonel Gutiérrez et son infâme épouse, repoussante, méchante, cruelle. Gutiérrez était un de ces pilotes d’hélicoptère qui pratiquaient les « baptêmes de l’air » durant lesquels les prisonnières et prisonniers de la junte armée étaient projetés dans l’océan Atlantique. C’était donc un des assassins de ses parents. Il y avait dans cette maison, heureusement, le majordome Guillermo pour le soutenir et être son ami. Devenu Ignacio, Ignacio Gutérrez, l’enfant resta dans cette prison dorée jusqu’à ces douze ans
A la fin de la dictature, en 1983, Ignacio s’échappa et retrouva, grâce au mot laissé par Guillermo, l’adresse de sa grand-mère Isabelle, elle qui, comme les mères et grands-mères de la place de mai, manifestait chaque dimanche, demandant des comptes sur leurs proches disparus.
Ignacio explique pourquoi il garde le prénom légué par les tortionnaires de ses parents. De confidences en confession, il raconte la manipulation, le marchandage, que le père adoptif de son frère Abel, l’enfant que Sylvia mit au monde avant d’être assassinée, exerça sur lui. Abel dont Ignacio et  Isabelle avait enfin retrouvé la trace et qui les reniait –mais cela est une autre histoire, écrite dans une lettre mystérieuse confiée à l’ami journaliste, Pascal.
Argentina, Argentina est un roman passionnant. Malgré la gravité du propos, il est parfois drôle et toujours émouvant. L’auteur a su créer des personnages aux contradictions humaines, où l’histoire intime se fond sans artifice à l’histoire contemporaine. A lire dès douze ans.
Annie Mas

(1) voir la recension de Frappier Là où se termine la terre : Chili 1948-1970, éd. Steinkis, 2017 sur le blog du 21 mai 2017

27/08/2017

De l’histoire immédiate à l’histoire

Mastoros Dimitri & Wouters Nicolas, EζάqxεĮa L’Orange amère, un récit de Dimitros Mastoros & Nicolas Wouters. Dessin de Dimitrios Mastoros, Futuropolis, 2016, 200 p. 24€
Portrait d’une Grèce en révolte, dessins sombres et expressionnistes qui tracent un regard radical et lucide. L’économie générale est en berne, les commerces en ruine, à l’image du café tenu par l’oncle et la tante de Nikos, le héros. On se trouve dans le quartier d’autonome d’exarcheia, autour de la place du même nom, où c’est la population du quartier qui régit sa vie propre. Exarcheia est un foyer connu de l’anarchisme grec. La bande dessinée prend appui sur le mouvement d’occupation permanente des places déclenché par la « crise de la dette » fin mai 2011 (1)
Il plane un enthousiasme de résistance et de vie à mener. Mais il règne aussi un sentiment général de défaitisme où passe l’itinéraire de junkys tandis qu’une une pauvreté endémique imprègne l’atmosphère de l’univers décrit. Bien que jamais nommée, la troïka (Commission européenne, FMI -fonds monétaire international- et la BCE -banque centrale européenne) est là. La fin, avec la mort du chien fétiche des manifestants, à la suite d’une attaque par les forces de police, est emblématique de la dépossession de la population du quartier de son action
Le héros, étudiant, est là de passage, pour voir un oncle et une tante. Quand l’oncle fait un AVC, il décide de rester un peu plus pour aider sa tante et parce que le cousin, Tzibis, tente de l’impliquer dans l’organisation d’autonomie du quartier en tant que graffitiste.
On assiste ainsi à la vente directe de produits agricoles, à l’organisation de fêtes, à une libération de l’art, mais on sent la menace d’une reprise en main par la municipalité. Des travailleurs clandestins sont aussi venus se réfugier là, sans qu’une intégration à la dynamique de solidarité réussisse pleinement. La démocratie d’action directe qui prévaut est une lente construction. Et on sent les militants et militantes, œuvrant à son développement, manquer du temps nécessaire pour l’appropriation collective de la gestion de la place, pour la prise en compte de l’ensemble des questions, économiques, sociales, et des vies individuelles. Enfin, à côté de la spontanéité et du contrôle autonome des activités de la place et du quartier, perdurent des trafics d’ordre mafieux, qui n’ont rien à voir avec les idéaux à l’origine de l’expérience d’exarcheïa et qui l’affaiblissent. Finalement, Nikos, ne parie pas sur l’engagement. Après un bout de chemin avec Tzibis, il va poursuivre sa route de vacances.
Cette fin est à lire en miroir de la répression qui clôt la dernière initiative d’exarcheïa. La question posée est celle que porte Tsibis : même face à l’impossible probable, lutter reste la seule option pour les gens du peuple. Mais l’individualisme dont Nikos reste porteur, contrevient à ce choix, sans que pour autant la B.D. n’appose un quelconque jugement moral.

(1) Même si dès 2008, des assemblées populaires existaient dans la périphérie d’Athènes, le mouvement démarra en 2010, il se radicalisa à partir de fin mai 2011. L’occupation la plus connue dans les médias fut celle de la place centrale d’Athènes, Syntagma qui dura deux mois pleins ; voir Echanges n°150 hiver 2014/2015, p.13 et 15
  
Lanzidei Graziano et Massimiliano, Canal Mussolini, d’après le roman d’Antonio Pennachi, traduction de l’italien Nathalie Bauer, Steinkis, 2017, 200 p. 20€
Le roman de Pennachi a été salué lors de sa sortie par plusieurs prix. Il s’agit d’une saga familiale, témoin des mouvements contradictoires qui secouent l’Italie du début du XXème siècle. D’abord socialiste, le clan des Peruzzi, des métayers en Vénétie, va suivre la dérive fasciste accédant alors à la propriété dans les marais Pontins, au sud de Rome. Certains enfants seront enrôlés dans les guerres coloniales, en Lybie notamment, puis dans la seconde guerre mondiale. La terre, elle, n’attend pas et les membres du clan se soudent pour vivre de l’agriculture et de leur exploitation. La bande dessinée rend parfaitement l’ambiance du roman qui a choisi de suivre des gens du peuple embarqués du côté des chemises brunes afin de soulever les contradictions entre les luttes politiques qui sont des luttes de pouvoir et le combat pour la survie et contre les propriétaires, les créanciers et les banquiers. Le récit sans concession plonge le lecteur dans les tiraillements moraux et sociaux autant que psychologiques que les points de vue panoramiques empêchent de saisir alors qu’ils forment l’étoffe même de l’histoire. 
Philippe Geneste


20/08/2017

Au cœur de certaines évolutions de l’album

Gillot Laurence, Albertus, l’ours du grand large, illustrations de Thibaut Rassat, Milan, 2016, 40 p. 11€90
Quel bel album que voici ! Albertus, c’est un bateau au long cours. Dessus un équipage restreint assure les manœuvres et le commerce des marchandises propres au transport maritime. Un monde d’hommes rompus aux aléas du climat, à la rudesse des conditions de vie. Or, mystère : un ourson en peluche est retrouvé sur le pont. Les dessins de confection géométrique, illustrées de motifs foisonnants, pris dans une composition équilibrée et toujours aisément saisie dans une dimension narrative, assurent une étrangeté fantastique qui crée une tension réelle, celle de l’intrigue : à qui appartient donc cette peluche. On l’apprend à la fin, au moment où l’ourson va renaître dans les bras d’une orpheline indienne. On apprendra alors, aussi, l’histoire d’un des marins. Le cœur se serre, l’univers viril du bateau se fait tendre. L’Albertus peut repartir vers de nouveaux ports…
Romuald, Les Pyjamasques et l'opération zéro, Gallimard Jeunesse - Giboulées, 2016, 28p. 6€50, Romuald, La légende des Pyjamasques, Gallimard Jeunesse – Giboulées, 2016, 34 p. 9€90
Voici, un préquelle (hors série) qui a profité de la sortie télévision des pyjamasques. D’abord sortie aux USA, la série est sortie le 12 décembre 2015 sur France 5. Ces deux albums reviennent sur l'origine des pouvoirs des trois petits héros, et nous font entrer dans l’univers fondé sur des néologismes nombreux et des principes narratifs proches du récit de l’heroïc fantasy (présence par exemple des animaux totems ou daemons). Si les albums sont destinés aux enfants de 3/7 ans, la commission lisez jeunesse a dévoré les albums ce qui permet de les recommander jusqu’à 10/11 ans…
Splat range sa chambre, d’après le personnage de Rob Scotton, Nathan, 2016, 26 p. 5€95 ; Splat fait de beaux rêves, d’après le personnage de Rob Scotton, Nathan, 2016, 26 p. 5€95
Pur anthropocentrisme dans cet album, prétexte à « élever » l’enfant, à lui inculquer « les bons réflexes ». C’est drôle, certes, animé de clins d’œil à des classiques de la littérature de jeunesse, mais le choix d’assurer l’intérêt du petit enfant (et c’est bien le cas) par l’usage de personnages animaux ne convainc pas. En revanche, l’album replace l’humour comme figure de rhétorique propre à la transmission des valeurs sociales normées et codées. Comme quoi, l’humour n’est pas l’allié naturel de la subversion contrairement à ce que les littérateurs et leurs critiques aiment tant dire et proclamer.
Jean Didier & ZAD, Papi chocolat, Utopique, 2017, 40 p. , 15€50
On peut lire l’album de manière littérale : ce sera l’histoire d’un duel entre une petite fille et son grand-père qui, chocolatier de métier, a pris sa retraite et ne veut plus entendre parler de faire des chocolats, fût-ce pour sa petite fille adorée.
On peut lire l’histoire avec une perspective sociale : ce sera l’histoire d’un apprenti pâtissier devenu chocolatier et tenant un magasin prospère. Le héros livre son plaisir d’arriver à l’âge de la retraite et de s’adonner à des activités non contraintes ni dans le temps ni dans leur contenu. L’album rebondit quand sa petite fille, Salomé, le harcèle afin qu’il lui cuisine des chocolats. Mais pourquoi faudrait-il que ce soit toujours le producteur qui œuvre ? Les autres ne pourraient-ils être à l’origine de la dite production ? Salomé comprend cela et elle va demander à son grand-père de lui apprendre à cuisiner les chocolats. Elle va se faire apprentie, rejoignant par là, son grand-père non en tant que pourvoyeur de gâteau mais en tant que producteur. Le métier s’apprend et se partage.
La recette finale qui est donnée par l’album devient alors signe de ce partage à la source de la transmission humaine des gestes de la vie en société. L’album devient alors une allégorie de la condition humaine, en tant que chaque être est acteur, de sa vie grâce aux interactions avec les autres.
Garoche Camille, Suivez le guide ! Promenade au jardin, Casterman, 2016, 20 p. 14€50
Initialement paru chez Autrement, sous le nom d’auteur de Princesse Camcam, ce livre d’activité propose une découverte des animaux de la campagne à partir de l’exploration d’un jardin. Les illustrations sont luxuriantes, à la fois réalistes et enchanteresses. L’album est cartonné, on y ouvre des fenêtres, une cinquantaine de volets en tout, pour rechercher les animaux dissimulés. Bien que classique, dans sa facture de livre d’activité documentaire, Promenade au jardin est tout à la fois un régal pour les yeux des enfants et une mine de découverte pour les petits malgré une fin anthropomorphique qui nuit à l’aspect documentaire.
C.U.r., La Ballade du petit chien, illustrations Eric Dodon, Dadoclem, 2015, 44 p. 13€
Le texte est écrit par une lycéenne dont c’est le premier album. Il repose entièrement sur l’assonance des noms et des métiers, dans un village où les maisons annoncent la profession du propriétaire. Ainsi, le héros de l’histoire, Monsieur Bellenote est-il musicien car il soigne par la musique. Le lectorat grâce au QR code de la dernière page pourra écouter des morceaux de Chopin, Beethowen et Django. On entre ainsi dans un monde féerique situé au cœur de notre société. Le ton est doux, parfois quasi mélancolique, à l’image du docteur, qui perd son chien et, avec lui, l’amitié qui soutient son activité d’arthérapeute. Sombre période où fuit sa clientèle. Django, Beethowen sont convoqués par les rêves fous de celui qui va retrouver son chien, son art ; et l’album sa joie de conter. Car l’album est un album euphorique, que sert en ce sens les peintures et dessins comics de Dodon. On se retrouve, parfois, dans une ambiance proche de celle des peintures de Chagall où l’imaginaire et le réel se mêlent.

Philippe Geneste

13/08/2017

un conte en boucle

Naumann-Villemin Christine, Il était trois fois Boucle d’Or et les trois ours, illustrations de Laurent Simon, Nathan, 2017, 64 p. 14€90
Barbara Pillot, qui présente le conte traditionnel en postface de cet ouvrage de grand format, rappelle, qu’au départ, en 1837, le récit raconté les pérégrinations d’une renarde ou mégère (vixen en anglais) qui pénétrait chez trois ours en vue de les dépouiller de leurs biens. La vieille femme devient petite fille en 1881 et prend le nom de Boucle d’Or. Le conte appartient à ce type de récit, comme Le Petit Chaperon rouge, Alice au pays des merveilles etc., où une jeune fille franchit les interdits, désobéit pour connaître le monde, les autres, pour entrer en contact avec la vie plus ample qui l’entoure. Ceci n’est pas sans danger. Dans Boucle d’or, ce dernier a pour figure majeure la fuite jusqu’à ce que l’héroïne soit « à la fin de l’histoire dans la même errance qu’à son arrivée ». Barbara Pillot montre enfin comment au fil du vingtième siècle Boucle d’Or humanise les ours et se structure sur le schéma de la famille.
L’album propose trois variantes inventées par Christine Naumann-Villemin du même conte, perpétuant ainsi le geste traditionnel des conteurs à travers les siècles. Dans Bouclette, elle refait vivre la vixen originelle mais sous la forme d’un caniche ; dans Bouclinouk, l’héroïne est au pays des Inuits ; dans Boucle Doc, elle renverse les rôles et ce sont les ours qui envahissent la maison de l’héroïne qui les dompte par des comportements hygiénistes. L’album au final devient un exercice de style et la postface a raison d’inviter le lecteur à placer Boucle d’Or dans de nouveaux contextes pour voir comment elle se comporterait… Une lecture à suivre en quelque sorte…
Celli Rose, Boucle d’or et les trois ours, illustré par Charlotte Gastaut, Père Castor, 2013, 32 p. 13€50
L’interprétation de Celly rapproche ce conte de celui du Petit chaperon rouge. Gastaut, avec la magnificence de sa peinture s’engouffre dans ce rapprochement pour livrer une éblouissante suite illustrative. Celly fait du conte un conte moral sur le partage et l’hospitalité dont les ours seraient les vecteurs, notamment le petit ours, c’est-à-dire les générations à venir. Gastaut traduit cela par le tracé d’un chemin qui ramène Boucle d’or chez elle où l’attend l’ombre de sa mère, au lointain. Le choix des gros plans sur les ours souligne la désespérance des animaux devant l’intrusion de la petite fille dans leur foyer. Le texte choisit la réduplication des réactions, soit une multiplication vocale, par trois, des paroles d’indignation. A l’inverse, Boucle d’or ne parle pas, elle pense… une conscience fait son chemin. Boucle d’or n’est vue qu’en plan moyen, porteuse par conséquent de la liberté du mouvement qui sied à la morale finale.
Boucle d’or et les trois ours, Milan, 2016, 16 p. 4€90 ; Les trois petits cochons, Milan, 2016, 16 p. 4€90 ; Blanche Neige et les sept nains, Milan, 2016, 16 p. 4€90 ;  Le petit chaperon rouge, Milan, 2016, 16 p. 4€90
Ces livres d’activité permettent de revenir sur les contes. Ils comportent 30 autocollants à placer durant l’histoire dans les pages. Cela peut être l’occasion de jouer avec l’histoire, même si le texte est évidemment une adaptation fort tronquée.
Fronsacq Anne, Les Trois Boucs bougons, illustré par Nathalie Ragondet, Père Castor Flammarion, 2012, 24 p. 4€40
Ce conte norvégien adapté par Fronsacq rappellera au lecteur le conte Boucle d’or et les trois ours, bien sûr, mais il n’a rien à voir. Les trois héros se battent contre un troll maléfique qu’ils abuseront grâce à leur ruse. Les illustrations sont lugubres quand elles évoquent le troll, tendres quand elles évoquent les boucs. C’est un conte sur la peur, l’angoisse et le cauchemar, associés au thème de la dévoration.
Giraud Robert, Contes de Russie, illustrations de Sébastien Pelon, Père Castor – Flammarion, 2013, 64 p. 13€50
Robert Giraud est traducteur du russe, auteur et amoureux de la littérature populaire d’Arménie et de Russie. Ce volume rassemble douze contes de la tradition russe. Le format d’album sied aux magnifiques illustrations réalisées avec intelligence narrative par Sébastien Pelon. Le lecteur avisé y retrouvera en des versions modifiées, Peau d’Âne, Cendrillon, Boucle d’or etc. Très rigoureusement écrits, les textes sont de vrais morceaux de littérature. Si les récits animaliers abondent, certains surprennent par le décalage qu’ils provoquent par rapport aux attentes que nous pourrions avoir, comme par exemple ce conte de Sibérie intitulé Le fils qui sauva son père. Il ne s’agit certes pas de traductions mais bien de créations d’après les traditions du Caucase de Sibérie ou de Russie. Les thématiques de la méchanceté, de la magie, de la ruse -la plus abondamment présente avec celle de l’entraide-, la thématique de la sagesse, de la sottise, de l’amour filial, de l’amitié, de l’agriculture, de la chasse, du courage, de la désobéissance traversent ce beau recueil.

Philippe Geneste

06/08/2017

à saute-mouton

Coli Davide, Crotte ! ou comment les pigeons ont disparu et ont été remplacés par des aigles, illustrations de Christine Roussey, Nathan, 2016, 32 p. 10€
La problématique posée est de l’ordre de l’hygiénisme et donc de l’ordre urbain : comment se débarrasser des crottes de pigeons ? La réponse va se déplier, double page après double page, chaque solution entraînant de nouveaux inconvénients jusqu’à ce que des aigles, métaphores d’un pouvoir dictatorial, règnent en maître. C’est donc une figure de style, celle de l’enchaînement causatif des événements qui est mobilisée pour créer la dynamique du récit. La conséquence en est l’humour allié au dessin crayonné, faussement naïf, quelque peu foisonnant de Christine Roussey. Davide Coli signe, ici, une satire de la société par l’absurde et le grotesque noués à un rythme narratif qui provoque le rire.

Charlot Benoît, Cacanimaux, Casterman, 2017, 16 pages, 12€90
Cet imagier qui prend une petite allure de documentaire avec clins d’œil à des contes et à des représentations sociales figés des animaux, est un petit délice d’humour qui se clôt avec une tirette en dernière page pour tirer la chasse d’eau, rabattre la cuvette, dérouler le papier…

Figueras Emmanuelle, Le Dico des animaux crados, illustrations de Gaël Beullier, Milan, 2016, 20 pages en languettes, 12€90
La littérature de jeunesse est sans aucun doute un réservoir intéressant d’ouvrages ayant trait au thème de la scatologie. Tous les livres l’abordent avec humour et rire, jamais avec un sérieux qui refreinerait l’élan lecteur. Au fil des ans, une bibliothèque des plus variées s’est constituée chez tous les éditeurs. Depuis le livre pour bébé au livre pour préadolescent, depuis la fiction jusqu’au documentaire, les volumes s’empilent sans trop de redondance contrairement à bien d’autres domaines. Le Dico des animaux crados dit par son titre même que l’humour va primer ici avec des illustrations désopilantes quoique précises à leur manière. Car, en fait, l’ouvrage est une somme particulièrement riche et bien pensée par l’auteure et l’illustrateur. Il y a en tout quatre-vingt-dix entrées qui renvoient soit à un animal soit à une manifestation de ce qui est dégoûtant dans les mœurs d’un animal ou d’une espèce.
Et on finit avec bébé, des pieds crados, le nez qui coule, la bouche qui pue, la tête à croûtes, les oreilles à caca, les fesses qui pètent, n’en jetez plus la couche est pleine… Mais ceci n’est qu’une annexe de ce cacatalogue du parfait scatologue enfantin. Un régal… si on ose dire…

Kimura Ken, 999 Têtards, illustrateur Yasunari Murakami, Casterman, 2016, 32 p., 14€95
Voici un album qui épouse la logique du road movie naturaliste. On suit les péripéties des petits de deux grenouilles, depuis leurs naissances jusqu’à leur installation en une nouvelle mare. C’est d’abord l’album humoristique de ces improbables petits êtres soumis aux convoitises de prédateurs multiples. Et puis, c’est un peu plus que cela. Au bénéfice de l’anthropocentrisme de l’album, c’est une réflexion sur l’itinérance et la migration que proposent les deux auteurs. A l’instar des multiplications des points de vue de Murakami, le récit de formation des petits est récit de formation pour le tout jeune lectorat. Qu’est-ce que vivre chez soi ? Qu’est-ce que c’est, chez soi ? Il faut prendre de la hauteur nous dit l’album afin de comprendre le monde. L’humain peut le faire, l’animal est condamné à le subir. Un album autant profond que drôle et donc ouvert à toutes les lectures qui s’y inviteraient.

Clément Claire, Rebelle au bois charmant, illustrations de Karine Bernadou, Milan, 2016, 32 p. 9€90
Voici un récit consacré à l’amour de la solitude, au refus du mariage, à l’apologie de la liberté de vivre hors la norme du couple. Sympathique et jouant de la laideur comme arme de dissuasion massive contre la conformité, le récit prend de la consistance lorsque l’héroïne rencontre un héros lui aussi en refus de conformité sociale. Les deux êtres vont nouer leur chemin, mais en gardant toute leur liberté. Un album intéressant, même s’il ne réussit pas à penser la liberté comme un acte compris dans l’espace de la socialisation coopérative.

Gravel, Elise, Je Veux un monstre, Nathan, 2016, 38 p. 10€
Un appartement transformé en monstrerie, tous les enfants, de 3 à 7 ans, s’y précipitent. Le fond des pages ressemble à celles d’un cahier d’écolier. Y sont éparpillés des monstres divers désignés de néologismes fantasques avec une petite description physique et comportementale. Ensuite, bien sûr, c’est le déchaînement de la monstrerie et on rit, on rit. L’héroïne enfant fait alors le dur apprentissage de l’éducation. Un album ébouriffé plébiscité par la commission lisez jeunesse.

Montardre Hélène, Les monstres de l’Odyssée, Nathan, 2016, 64 p. M1
Cyclopes, géants, sirènes, nymphe sont ramenés de la mythologie grecque par Hélène Montardre afin de livrer une histoire qui les dépasse mais de leur point de vue propre. C’est un travail instruit, adapté aux enfants de 10/12 ans et qui a pour visée une transmission culturelle.

Philippe Geneste

30/07/2017

Etre moins addict au numérique ?

RIGAL-GOULARD, Sophie, 15 jours sans réseau, Editions Rageot, 215 p., 12Image associée90. ISBN : 9782700253184
Emilie Ramier est une collégienne de 12 ans et la narratrice de cette histoire, écrite à la première personne du singulier. Elle vient d’ouvrir un compte Facebook. Elle a bien l’intention d’en profiter en publiant ses « pensées du jour », ses photos avec ses amies et en guettant les « like » sur ces commentaires. Dans sa famille, Emilie n’est pas la seule à être friande des écrans. En effet, ses parents utilisent leur téléphone ou leur tablette dès le matin afin de consulter leurs mails professionnels. Son grand frère de 16 ans, Ambroise, ne fait que jouer aux jeux vidéo en ligne tandis que son petit frère Lucien, âgé de 8 ans, joue souvent à la game-boy.
Mais, pour les vacances d’Eté, les parents d’Emilie décident d’un voyage dont la destination ne va pas du tout plaire aux trois enfants. En effet, ils partent, pour deux semaines, dans des chambres d’hôtes d’un petit village de la Creuse pour y faire une « détox numérique ». L’objectif du séjour est que les participants gèrent leur « addiction en se coupant complètement de tout lien numérique ». Une fois sur place, ils ne doivent donc plus se servir de leurs écrans. Ils remettent leurs téléphones, leurs tablettes… aux organisateurs qui les accueillent : Capucine et Alfred, surnommés respectivement la « fée » et le « lutin » par Emilie à cause de leur look un peu farfelu.
Les participants à cette expérience « zéro réseau », où aucune connexion n’est possible, peuvent, s’ils le souhaitent, choisir des activités à effectuer dans la journée : ping-pong, lecture, yoga, séances de pêche, ateliers d’écriture… Si les parents et le plus jeune frère sont très rapidement enthousiastes, Ambroise et Emilie sont dépités. La collégienne s’inquiète de ne plus rien pouvoir publier sur son compte Facebook. Elle décide d’écrire les événements marquants de ses vacances hors normes dans un carnet, tenant ainsi un journal intime. Mais la situation est pire pour Ambroise qui ne peut pas envisager une aussi longue période sans jouer à son jeu vidéo favori, sans regarder ses matchs en ligne… Il décide d’explorer les alentours et trouve une cabane en bordure de la propriété où il va utiliser le Wi-Fi des voisins avec le portable qu’il a caché… Mais ces derniers vont déménager et la coupure d’Internet sera complète.
Pourtant, les deux adolescents semblent être les seuls à souffrir de cette coupure de réseau. Une autre participante qui s’appelle Elise et a l’âge d’Ambroise, a, elle, accepté de vivre quelques temps sans Internet, tout comme ses parents qui, en temps normal, sont très connectés. Ils vivent cela comme une pause pour se retrouver en famille. D’abord vue comme une donneuse de leçons agaçante, Elise devient finalement copine avec Emilie. Cette dernière accepte petit à petit la situation et oublie un peu son compte Facebook. Elle remarque que, depuis le début de leur séjour, les membres de sa famille se sont beaucoup rapprochés, ses parents sont plus détendus, Lucien est enthousiaste pour toutes les activités proposées, Ambroise s’est montré solidaire pour aider son petit frère qui faisait une allergie et montre des talents de peintre… Malgré tout, il reste récalcitrant à la détox et n’hésite pas à prendre le moindre prétexte pour aller, en secret, au cybercafé du village pour jouer à son jeu en ligne. Emilie et Elise, qui semble d’ailleurs être tombée sous le charme d’Ambroise, veulent l’aider à se déconnecter et à profiter pleinement des moments passés ensemble. Elise leur révèle que la cabane dans le jardin où on capte du réseau a été construite par Alfred. Les organisateurs savent bien qu’au début de la détox beaucoup d’adolescents vivent très mal le fait d’être sans réseau.
Pourtant, contre toute attente, lors d’une urgence médicale (Alfred s’étant fait piquer par une guêpe), c’est le papa d’Emilie qui appelle les pompiers avec son téléphone portable qu’il avait caché dans sa poche. Car pour les adultes aussi, respecter complètement les règles de la détox numérique est compliqué ! D’ailleurs, Capucine confie, à la fin du livre, qu’Alfred et elle se connectaient tard dans la nuit afin de gérer leur site professionnel et de lire des articles sur leur chambre d’hôtes.
A la fin du séjour, la famille d’Emilie rentre plus soudée que jamais. Si chacun reprend ses habitudes numériques, parents et enfants décident ensemble de réduire le temps passé devant leurs écrans respectifs, y compris Ambroise. Le séjour a permis aux enfants de se découvrir un talent caché : la peinture pour Ambroise, l’écriture pour Emilie, les jeux et activités pour Lucien.

Mon avis :
J’ai adoré ce livre qui est écrit avec beaucoup d’humour. L’auteure ne fait pas du tout la morale concernant les écrans, qui au final sont indispensables à notre époque (professionnellement, socialement…). Elle montre simplement qu’être ultra-connecté est un peu dommage, nuit à la vie de famille et empêche un épanouissement personnel important. En effet, cette détox a eu un effet bénéfique sur les trois enfants : Ambroise, qui est l’adolescent renfermé de la famille, addict des jeux vidéo, est celui qui a le plus de mal à rentrer dans le principe de la détox numérique. Bien qu’ayant un peu triché en se reconnectant au cybercafé, il s’en tire finalement très bien et parvient à renouer des liens avec sa famille. Il tombe même amoureux d’Elise. Emilie, la narratrice, est au début dans la même situation que son frère mais accepte de jouer le jeu et de faire cette détox à fond. Elle se découvre un réel talent pour l’écriture et n’éprouve plus le besoin de publier l’ensemble de sa vie sur Facebook. Et enfin, Lucien, qui est vraiment l’enfant de la famille et qui auparavant était le bon élève effacé derrière sa game-boy (quoiqu’étant moins connecté que son frère aîné), s’amuse et fait toutes les activités proposées. Il veut même devenir scout à la fin du livre. Les parents sont eux aussi ravis du séjour qui a permis de renouer les liens de toute la famille.

Milena Geneste-Mas

16/07/2017

Ce qui se cache dans la nuit des contes

Narèce Francine, Konidja et les nègres marrons, L’Harmattan, 2017, 101 p. 12€
Ecrit par une spécialiste des contes afro-américains cet ouvrage rassemble quatre contes traditionnels de la culture caribéenne. L’ouvrage est bellement illustré par des dessins de Max Catayée et une couverture peinte de Maxime Jean-Baptiste. Nous avons proposé ces contes à des enfants de 11/13 ans et les retours sont unanimes. Les récits emportent le lecteur dans un monde de magie jamais loin des préoccupations humaines des enfants, des humains.
Le livre s’ouvre sur le très beau conte qui lui donne son nom : « Konidja et les nègres marrons ». Il se présente ainsi, comme un hymne à la poésie, à la liberté, à l’amour. Au temps passé, « dans l’histoire oubliée de nos ancêtres », la jeune Kalina fut arrachée à sa terre d’Afrique, à ses amis, ses parents, comme le furent tant d’autres, par des hommes qui font honte à l’humanité. Sans scrupule, ils s’enrichissaient ainsi dans un commerce tant lucratif pour la société occidentale. Kalina, devenue esclave en Guadeloupe, fut violée à peine sortie de l’enfance par son maître, Dormé de Granvillage. Une petite fille naquit de ces étreintes maudites, une très belle petite fille nommée Konidja. Kalina adorait son enfant, qui, par sa ressemblance, lui rappelait tant sa propre mère, restée en Afrique. Le souvenir de sa terre natale se confondait pour elle à la douceur du visage maternel et se reflétait, se révélait, dans celui de son enfant. Le maître aimait beaucoup Konidja et lui rendait quotidiennement visite, oubliant auprès d’elle son inhumanité. Il lui apprenait à lire, à écrire.
Le temps passant Konidja devint une très belle jeune fille. Comme le fit la marâtre du conte Blanche Neige, l’épouse du maître, Lucie de Granvillage, consulta son miroir en la personne de la personne de l’esclave Manu, pour savoir s’il existait une femme plus belle qu’elle. Elle apprit ainsi l’existence de Konidja et demanda à un jeune esclave, Moïse, de faire disparaître la jeune fille, tel qu’il fut demandé au chasseur du conte de Grimm Mais Moïse amoureux de Konidja la conduisit loin de cette terre de tourmentes pour rejoindre la contrée des enfants, femmes et hommes qui s’étaient enfuis, s’étaient libérés de l’esclavage, « les Nègres Marrons ».
Mais la maîtresse Lucie apprit, après avoir consulté son miroir-esclave, que la jeune fille vivait toujours. Moïse déjoua la haine et la cruauté de la marâtre venue tuer la jeune fille. Il se révéla alors tel qu’en lui-même : un jeune homme libre et courageux, dont le véritable nom était : N’Joya.
C’est un très beau conte, c’est un peu celui de Blanche Neige, mais où les héros, N’Joya et Konidja, les deux amoureux, ne sont issus ni de la richesse ni du pouvoir, qui ne sont pas une finalité pour eux. Ayant brisé les chaînes de l’esclavage, ils veulent vivre leur amour dans leur communauté libérée. La générosité de l’imaginaire caribéen permit à Lucie non pas de brûler dans les feux tourmentés de sa jalousie, mais d’être libérée de sa haine, de sa futilité. Reniant son statut de maîtresse, elle affranchit tous les esclaves, et vécut, elle aussi libre auprès de femmes et d’hommes libres… Quant au maître, quant au pouvoir du maître, on n’en parla même plus.

Le conte Popiti et sa marraine évoque l’enfance maltraitée, non sans rappeler, merveilleux, contexte et lieux mis à part, Le Bureautin, un récit d’enfance de Louis Hobey, écrivain remarquable, aujourd’hui oublié.
Affamé, humilié, battu et blessé par sa marraine à qui sa mère l’a confié, le petit Popiti trouve force et consolation auprès d’un enfant imaginaire, Petit Jean, rencontré dans ses rêves. Petit Jean porte toutes les souffrances des enfants martyrisés, il fait comprendre à Popiti pourquoi des êtres ayant été humiliés et haïs ont parfois du mal à donner de l’amour en retour. Mais ce message n’est pas un message chrétien, où une personne giflée doit tendre l’autre joue. Il faut se défendre et comme le fera Popiti et ses amis imaginaires, tisser serrés des fils autour des êtres cruels et malfaisants, pour les empêcher à jamais de nuire.
Dans « Le voyage de Tipékoto », on suit un petit cocotier devenu humain des Caraïbes qui va connaître la migration forcée, l’orphelinat, l’envoi à la guerre, dans un conflit dont les raisons lui sont inconnues.
La Rue de la vie tourmentée met en scène des enfants espiègles dont la « juste suite de leurs actes » provoque la transformation de la ville en lieu magique, univers sous –marin de la joie de vivre. Les frères Samy et Jean qui sont à l’origine de ce monde, sont seuls capables de le comprendre, et cela, grâce à l’innocence enfantine qui les habite. Ils vivent le présent quand les adultes engloutissent dans leur mémoire ce qui leur servirait hic et nunc pour comprendre ce qui les entoure. Cet apologue de l’enfance vient pourtant se briser sur l’appât du gain. Seule la révolte populaire permettra de mettre fin à la mort annoncée du monde soi-disant nouveau qui semblait être éclos.
Le livre n’est pas paru dans la collection légendes du monde mais dans la collection Archipels qui fait aussi pénétrer le jeune lectorat dans les fictions de civilisations qu’il n’a pas coutume de côtoyer.
Annie Mas


Le Craver Jean-Louis, Din’Roa la vaillante, illustrée par Martine Bourre, Didier jeunesse, 2015, 32 p. 11€95
Jean-Louis Craver adapte ici une version chinoise du Petit Chaperon rouge. Et les enfants aiment et l’histoire et le travail d’illustration de Martine Bourre.
Nous sommes dans une famille monoparentale –absence du père- et la mère qui travaille doit laisser seuls ses deux enfants, la fillette et le fils qui sera inexistant durant tout le conte. Seules comptent, donc, les figures féminines qui assument la vie quotidienne et la survie. Les enfants vont chez leur grand-mère mais comme elle est absente, ils retournent chez eux. C’est là que survient l’ours se faisant passer pour la grand-mère. Par ruse, il entre dans la maison, mais Din’Roa comprend que ce n’est pas leur grand-mère, par d’adroites questions, qui entrent en échos avec la litanie des formules qui dévisagent le loup dans les versions occidentales. Elle met vite son frère à l’abri et va, seule affronter la bête et l’anéantir grâce à son intelligence : elle va l’entraîner dehors et lui fait prendre son reflet dans une mare pour elle-même.
Les illustrations procèdent d’une dominante des couleurs rouges et orangées sont prises dans des jeux d’ombre et de lumière sur des surfaces où Martine Bourre semble bien user de matières pour réaliser des collages. L’orientalisme du conte est convoqué par des tampons et des nuages et sentiers réalisés sous la forme de calligraphies d’idéogrammes. Le fantastique se fait frémissant quand l’ours entre dans la maison. La bestialité envahit alors l’espace des pages jusqu’au châtiment de la bête.
Din’Roa la vaillante plus encore que la version de Perrault et d’autres versions occidentales, souligne l’intrépidité de la petite fille qui va loin dans le risque pour asseoir sa connaissance du monde et des êtres. Le conte est un conte où dominent les figures féminines alors que les figures masculines sont falotes. Un très bel album pour ouvrir les enfants de 4 à 8 ans aux cultures du monde.

Philippe Geneste