Anachroniques

19/12/2010

Jeunes à la page.

Un nouvel éditeur, une nouvelle collection
La Page, l’atelier d’écriture Dominique Paillard, textes - exposition, éditions Sementes, collection Jeunes à la page, 2010, 47 p. 5€
Ce premier recueil de textes émane de l’atelier d’écriture D. Paillard de quatre mois. Les textes ont été écrits par des jeunes préadolescents autour du thème de la page. Pérec fut le guide des dispositifs d’écriture où domine le procédé de l’énumération et de la réduplication de structures syntaxiques ou morphologiques. En ce sens, ce volume offre le résultat d’exercices de style réalisés par de jeunes écrivants. On y trouve, répartis en une quantité équilibrée, une réflexion sur l’écriture, une digression sur la page en positif, une autre en négatif, des agendas croisés, un texte sans fin pour scruter le mouvement de l’écrit dans l’espace, une tentative de réflexion sur l’espace en général à partir de la page.
Les textes ne sont pas signés car comme le dit la page de garde, il s’agit d’un travail collectif bien que les textes eux sont livrés en l’état individuel. Ce choix est cohérent avec la provenance des textes : la prégnance de l’exercice de style enlève effectivement les singularités. Celles-ci se nichent dans le choix des termes mais non de l’écriture et des procès d’écriture choisis par les scripteurs.
Il faut louer l’initiative de la collection : donner à lire des textes d’enfants ; mais aussi, permettre à des jeunes l’expérience de l’acte d’écriture jusqu’à son accomplissement ultime, à savoir être lu.
A travers l’histoire littéraire, l’écriture juvénile rendue publique reste liée, principalement, à des expériences scolaires ou alors, à des publications –journaux en général- de groupes de jeunes gens. La tradition pédagogique des textes d’élèves faisant l’objet d’un échange régulier de lectures donc portés dans l’espace public s’est épanouie dans le cadre d’échanges entre classes (les instituteurs Célestin Freinet, de Bar-sur-Loup, et René Daniel, de Trégunc, en furent les initiateurs en 1927[1]), avec les expériences de l’imprimerie à l’école durant les années 1920 puis ensuite, avec les publications de la CEL (Coopérative de l’enseignement laïc) de Freinet puis les publications de l’icem. Signe des temps, il n’existe quasi plus rien de ces supports spécifiques et réguliers, le dernier en date, la Bibliothèque du travail spécial écritures (BT Ecritures coordonnée par Simone Cixous) ayant sombré durant l’agonie des éditions PEMF il y a quelques années. Même au niveau des revues, les espaces éditoriaux donnant à lire les productions d’élèves et de jeunes se sont étrécis comme peau de chagrin. On comprend donc, à la vision de ce spectacle, ce qu’a d’intéressante l’initiative des éditions Sementes.
Aussi modeste soit-il, tout espace littéraire offert à la création de la jeunesse est un enjeu. Dans une société obnubilée par le mythe de la jeunesse, on ne peut que s’interroger sur la perte des espaces spécifiques de publications qui est offerte aux enfants. C’est comme si, gagnée par l’obsession du juvénile, la société rejetait hors de sa connaissance la réalité de la volonté de dire des enfants et adolescents. C’est l’insertion même de la jeunesse dans le complexe social qui est ici empêchée et les nouvelles technologies de la communication (facebook, blogs, etc.) n’en sont pas la cause, car elles portent d’autres fonctions que celles spécifiques à la création. Le premier volume de Jeunes à la page porte promesse d’aubes nouvelles, espérons que le lectorat ne s’y trompera pas, et que les éditrices de Sementes, elles-mêmes, se donneront la possibilité d’émanciper les textes et de sortir les juvinilia [2] des seuls textes d’auteurs morts et enterrés.
Geneste Philippe
[1] Les textes des échanges scolaires de l’année 1927/1928 d’enfants des écoles primaires de ces deux instituteurs sont rassemblés dans Geneste Philippe & Daniel Vey, Les Années Ecole Emancipée de Célestin Freinet (1920 / 1936), fac-similé, deuxième édition revue et augmentée, EDMP (8 imp. Crozatier 75012 Paris), novembre 2004, 372 p.
[2] On assiste, en effet, depuis quelques années à un relatif intérêt pour les textes de jeunesse d’auteurs reconnus où l’intérêt pour l’écrivain adulte supplante toute lecture des textes eux-mêmes. Même si nous ne mésestimons pas l’importance de ces publications pour notre propos.

28/11/2010

Au petit bonheur des animaux

Willis Jeanne, La Différence, illustrations Tony Ross, traduit de l’anglais (GB) par Anne Krief, Gallimard, coll. Album, 2010, 28 pages, 12€50
Cet album dessiné aux crayons aquarellables sont magistraux. Deux chenilles rêvent leur avenir. Elles sont toujours ensemble et s’aiment d’amitié vraie. Lorsqu’elles deviennent des papillons, les deux amies ne se rencontrent plus qu’à la lisière du jour et de la nuit, parce que l’une rêvait de devenir papillon de jour, l’autre papillon de nuit. La différence ne crée donc pas l’inimitié, elle crée les lignes de rencontre et celle des retrouvailles de l’humaine richesse. Cet album est donc une allégorie sur la radicalité de l’unique individualité qui travaille en chacun de nous mais qui, pour se réaliser, a besoin de la rencontre. Différent, donc semblable, en quelque sorte.

Koechlin Lionel, Les Rencontres de Nestor, Gallimard, collection Giboulées, 2009, 96 p. 14€50
Nestor est un petit papillon que l’on suit au fil de ses rencontres. A chaque fois, il butine une parole dont le ressort est l’humour : soit parce que les mots supposent le mouvement du protagoniste (le dauphin disant « tu veux jouer à cache-cache ? », par exemple), la représentation (le corbeau est une menace), des échos avec l’actualité comme ce yack qui dit « Au Tibet nous sommes tous non-violents » etc. Koechlin a tenté un imagier par la parole butinée et son livre interroge et suscite la curiosité. Ses réalisations sont de réussites variables, mais elles sont incitatives à la réflexion et, en cela, le livre devra être lu avec l’enfant pour le pousser à questionner l’illustration en vis-à-vis du texte écrit.

Bonbon Cécile Servant Stéphane, Le Machin, Didier jeunesse, hors collection, 2009, 32 p. 19€90
Cet album de grand format (31,5x31,5) est un clin d’œil à certains récits d' Histoires comme ça de Kipling. Au milieu d’un univers d’animaux, un objet intrigue. Chacun y va de son explication, l’éléphant, l’alligator, le canard, la fourmi etc. En fait, il s’avèrera que c’est la culotte du petit baigneur... qui sort, du coup, tout nu de l’eau. Les illustrations sont faites à partir de tissus et de couture (mais l’album est cartonné en papier lisse glacé). C’est un grand livre qui fait rire les tout petits qui aiment revenir sur les images, certaines plus que d’autres. C’est un album à feuilleter après lecture, toujours en compagnie de l’enfant. Mais l’enfant, seul, y trouvera, aussi, son bonheur.

Dedieu Thierry, ooz, Gallimard, jeunesse, hors série de la coll. Giboulées, 2009, 36 p. 15€
C’est le zoo vu à partir des animaux et non des visiteurs. On y voit des humains curieux se tenir le nez devant la cage des mouffettes, une maman tenant son bébé dans un porte bébé ventral devant la cage des kangourous, un petit enfant habillé de rouge effrayé devant le loup, une dame rose vérifiant son talon en face du flamand rose etc. Chaque nom d’animaux est noté à l’envers, comme le titre de l’ouvrage et, à la fin, une page miroir nous place à la place du singe… Un livre amusant, où le graphisme simple et efficace de Dedieu fait mouche (si on ose dire) à chaque fois.

Friot Bernard, Zoo, un dimanche en famille, illustrations Tom Schamp, Milan, 2009, 32 p. 12€
Sur des illustrations qui empruntent à l’art naïf avant de se faire quasi naturalistes puis enfantines, mais toujours avec une profusion de couleurs vives mais jamais criardes, avec des compositions qui jouent d’angles de vue improbables, le texte nonsensique de Friot avance masqué derrière un narrateur dont sauf le langage verbal, rien n’est dit de l’espèce à laquelle il appartient. Un humain ? Un des petits d’une des espèces animales en cage ? Toujours est-il qu’il se retrouve à la fin de l’histoire dans la cage du panda, enfermé mais proche de l’école qui l’attend le lendemain matin. Un livre à sourire, amusant et plein d’énigmes pour le jeune lectorat.
Ph. G.

14/11/2010

RECIT D’UN GENOCIDE

L’Homme Erik, Cochon Rouge, illustration de Roland Corvaisier, Gallimard, collection folio junior, 2009, 80 p. cat.2A
Voici un récit remarquablement conçu, écrit avec simplicité et précision. Le cadre géographique de la Terre de Feu est planté pour l’histoire du massacre du peuple des indiens Selk’nam par les colonisateurs, aventuriers et orpailleurs attirés par le profit. Plusieurs voix se croisent et se succèdent pour raconter une suite d’événements qui mène de l’intérieur d’une tribu de Selk’nams au domaine d’un propriétaire terrien et de son bras droit, Cochon Rouge. Le récit se finit par le proche exil des derniers survivants du peuple indien dans l’île de Dawson où les Salésiens (des religieux de l’ordre de Saint-François de Sales) avaient décidé de les regrouper pour les civiliser, en faire des koliots, ce qui fut le dernier coup porté à ce peuple de cueilleurs, chasseurs nomades, pêcheurs en eaux douces.
Le dispositif narratif assure la fiction : une trahison par un membre de la tribu va livrer les Selk’nams au massacre par Cochon Rouge et ses hommes. Le ressort de l’intrigue reste tendu jusqu’au bout par l’ultime pérégrination géographique forcée et le récit de Helesh (le traitre par amour pour Saïka) qui rend compte de la déchéance dans l’alcool de Cochon Rouge. Le croisement des voix narratives permet d’éviter l’identification du lecteur à une héroïne ou un héros. C’est le premier évitement assuré par la composition. La conséquence en est que le récit des événements s’objective, comme dans ces récits issus de la littérature ethnographique et sociologique qui rapportent des témoignages puis les tissent par leur lecture croisée pour la reconstitution de la vie d’un peuple, d’un groupe social. Cochon Rouge repose bien sur une première personne narratrice, mais celle-ci changeant, il crée de la distance entre le lecteur et le récit. De plus, ces narrateurs et narratrices ne sont pas des enfants, ce qui désamorce un peu plus le procédé classique de l’identification
S’ouvre alors l’espace historique de la fin du dix-neuvième siècle en Terre de Feu, au pays des Onas. Rien à voir, ici, avec un roman d’apprentissage, le récit ne rend pas compte d’un destin individuel mais vise, par l’entrecroisement des voix, à donner une consistance collective aux histoires individuelles. Nous sommes donc dans le domaine du roman historique. Contrairement à nombre de ces romans destinés aux pré-adolescents où l’histoire ne sert que de toile de fond, ici, l’histoire représente un matériau consubstantiel à la fiction. C’est pourquoi l’histoire tragique n’est pas édulcorée ; Erik L’Homme repousse la fin euphorique qui d’habitude déréalise le contexte historique en littérature de jeunesse. Il concède à celle-ci de ne pas exposer les violences des koliots contre les indiens, mais seulement les effets de ces violences : la récolte des oreilles des indiens morts comme trophées par les colons et la vision des cadavres sur la plage.

Ce texte de L’Homme est un rare roman historique d’exception. Le présent par lequel sont racontés les événements ne masque pas le passé du temps de l’histoire ; le croisement des voix met à distance le procédé de l’identification communément usité en littérature de jeunesse ; le choix d’un récit non directement linéaire grâce à ce dispositif narratif vient engendrer l’histoire d’un peuple indien et réussit à montrer que l’histoire façonne les individus et non l’inverse, que l’individu se construit, devient une personne dans et par une histoire collective.
Nous souhaiterions achever cette chronique par deux interrogations suscitées par le livre.
La première est le lien établi entre la conscience d’être au monde et l’état d’un peuple massacré. Le dernier récit, celui de Helesh, est un manifeste qui montre un personnage pétri et traversé par les valeurs trans-individuelles de la culture indienne onaisine. Faut-il y voir un aveu d’impuissance de notre époque à créer de la conscience au monde tant l’individualisme a fait exploser toute référence collective et, de ce fait, tout espérance d’avenir ? La réécriture par l’auteur de mythes et légendes propres à la civilisation indienne onaisine de la Terre de Feu (1) va dans ce sens.
La deuxième interrogation corollaire de la précédente porte sur l’opposition entre le personnage de Mc Lennan (Cochon Rouge) et Les indiens Selk’nams dont Helesh un des derniers survivants. Mc Lennan, sombre dans la folie et l’alcool, hanté par le passé des massacres des indiens qu’il a perpétré et dont il ne peut pas sortir : n’est-ce pas la figure de l’impasse de la civilisation des colons qui est incapable de prendre en compte le milieu et l’histoire propre des peuples et des territoires et n’envisage l’autre que pour lui substituer un même que lui, soit le civiliser ? A l’inverse, Les personnages Selk’nams tirent leur historicité de peuple d’une fusion avec les territoires qu’ils traversent et qui forment leur géographie de vie. L’Histoire serait-elle alors liée à ce lien d’intime interaction avec le lieu, l’univers, la terre ? L’avenir historique aurait-il quelque chose à saisir dans ce lien pour advenir ?
Geneste Philippe

(1) On complètera, utilement, la lecture de l’annexe du livre de L’Homme par Osvaldo Torres, 15 contes d’Amérique latine où on trouve le mythe Selk’nam d’Aquehuahuen (Paris, Falmmarion-Père Castor, 1998, pp.14-20). NB : Sur le roman historique en littérature de jeunesse, on pourra se reporter au chapitre qui lui est consacré dans mon étude « Les axes de la préoccupation sociale dans le roman pour la jeunesse » dans Escarpit, Denise, (directrice) La Littérature de jeunesse itinéraires d’hier à aujourd’hui, Paris, Magnard, 2008, pp.399-426

07/11/2010

Littérature à destination de la jeunesse

Sallenave Danielle, Pourquoi on écrit des romans…, dessins de Sandrine Martin, Gallimard, coll. Giboulées-Chouette penser !, 2010, 79 p. 10€50 Adolescence
La représentation de la littérature en édition jeunesse serait un sujet d’un grand intérêt. L’ouvrage publié par Giboulées, bien que ne traitant que du roman, donnerait-il des éléments de réponse ? La lecture de la dernière page achevée, le lecteur reste sur sa faim.
Il y a d’abord la question qui sert de titre. Or, après plus de soixante-dix pages de lecture, on ne sait toujours pas pourquoi on écrit des romans. C’est peut-être que la question suggérée est générale alors que les bribes de réponse émanent de « l'expérience » d'une seule personne parfois auteur, parfois prenant le masque d’un personnage. En revanche, on apprend page 46 qu’on achète des livres pour les lire… où le mot clé est « achète » et non pas « lire ».
Peut-être, aussi, que la question pose problème. Pourquoi limiter l’acte d’écriture à un genre (le roman) ? C’est évidemment absurde comme si la corporation des romanciers avait à combattre celle des poètes etc. et comme si la littérature devait rester une affaire d’écrivains professionnels. Selon l’ouvrage, en effet, n’est écrivain que la personne qui fait profession d’être écrivain. Ainsi, toutes les personnes qui écrivent en dehors des cercles parisiens bourgeois sont relégués dans l’oubli.

Mais il y a plus. La forme choisie, le dialogue, n’est en rien judicieuse, peut-être parce que ce dernier est bien mal mené. La litanie de fausses questions et leurs réponses surfaites, est rébarbative à lire et brouillonne à suivre. C’est bien mépriser le lectorat adolescent que de lui servir pareille soupe sans estomac. On se serait attendu, par exemple, à ce que soit traitée la situation de l'acte d'écrire dans le domaine culturel et de vie; on aurait aimé connaître comment l’auteur l'aborde plutôt que de voir reprise la rengaine de l'écriture comme don ou impératif intérieur irrépressible et hors du temps.
La fin de l’ouvrage invente une querelle entre de jeunes protagonistes et l’écrivaine Sallenave qui leur assène une leçon sur les nouvelles technologies pour faire l’éloge en retour du livre et de ses bienfaits. Tout ceci est peu convaincant car loin de répondre à l’horizon d’attente d’un ouvrage prenant place dans une collection philosophique.
Dominique Paillard & Geneste Philippe

24/10/2010

Et clic dans l’blog

David, François, Flic, flac, scratch, um… et autres bruits de mots, illustrations David Merveille, Milan, collection Quelle Poésie !, Milan poche, 2004, 24 p, 4€
Voici un livre très (trop ?) riche pour des enfants dès 6 ans. C'est un livre très riche en ce qu'il s'appuie sur les onomatopées, commençant par des jeux de sons avec ces mots du réel. Mais le livre amène l'enfant à jouer avec ces sons pour en faire des poèmes qui défilent sur des illustrations gaies et joyeuses. Qui plus est, certaines pages s'amusent à comparer l'appréhension différente des bruits selon les langues d'origine. L'humour, ne fait pas que sourdre des sonorités, il est constitutif des chutes des historiettes poétiques, autant qu'il s'impose par l'illustration gentiment délirante de Merveille. Vraiment, ce petit ouvrage est un régal, un gai savoir pour l'enfance qui subjugue tout autant l'adulte sensible. Il y a là une problématique à l'amour de la langue, sans emphase, par la jouissance des sons. C'est un petit chef d'œuvre, un délice de livre onomatoplaît.

Rozen, Anna, Le Marchand de bruits, illustrations de Avril François, Nathan, 2002, 32 p., 13€
Cet album qui peut être lu à des enfants de 4 ans ou par des premiers lecteurs. Le texte est particulièrement bien construit et écrit. Le thème central en est la création onomatopéique. Le héros bricoleur de bruits va, sous l'effet de l'engouement des gens pour ses inventions, devenir marchand de bruits. L'autrice crée, mais l'illustrateur n'est pas en reste qui, dans un style qui fait penser à Lionel Koechlin, invente des machines bruiteuses insensées, pour le plus grand bonheur humoristiques des lecteurs. Les deux réunis (texte et image) expliquent que ce livre -à la typographie mimétique des tonalités et hauteurs de voix- pourrait être lu par un lectorat bien plus âgé voire étudié en classes de primaire comme de collège.
A ce thème central de l'onomatopée, s'ajoute, par l'histoire, une critique relative de la société de consommation. En effet, peu à peu l'entreprise va prendre de l'importance et le fils qui succédera à Monsieur Boum n’aura aucun des scrupules du fondateur de la firme Boum. On parlera de concepts et non de bruits, mais les instruments deviendront moins inventifs et les bruits moins suggestifs. L'invention est devenue marque, étiquette sans contenu, pur produit marchand sur le nouveau marché des bruits. Blabladablop ! Proukta ! Le Marchand de bruits est, sans crier gare, un livre de génie.

Frattini, S., Lefèvre, S., Schneider, A., Le Voyage du petit dauphin, Milan, 32 p. + CD, 14€50
Le CD repose sur l'enregistrement d'une mise en scène sonore (œuvre d'Alain Schneider) de ce voyage qui est un récit initiatique d'un jeune dauphin à la découverte de son milieu et des hommes qui y travaillent. Même si il y a une volonté documentaire dans les images, elles restent assez anthropomorphes. Mais c'est pour le CD que l'ouvrage doit être mentionné : cris d'oiseaux, chants des dauphins, des baleines, clapotis des vagues, cris des mouettes… C'est plus de 50 sons naturels qui sont ici, soit enregistrés soit recréés, et il faut bien dire que le livre de cette collection “l'Oreille tendue“ de chez Milan en devient une mine de plaisirs pour l'enfant, une mine d'exploration avec lui pour l'enseignant et les parents.
Philippe Geneste

10/10/2010

De la poésie au récit

David François, Solal Marc, Ma Bien-aimée, éditions Motus, 2006, 44 p., 12€
Un long poème d'amour de François David surimposé à un travail de création photographique de Marc Solal, tente de fixer les fugitives émotions et les errants sentiments de l'amour. Le poème n'est point épique bien que poème d'une quête sans conquête. Les double pages se succèdent dans une alternance entre une composition d'un tiers / deux tiers pour l'une suivie d'une double page reposant sur une composition unique. Nous avons donc un système de composition à trois vues pour quatre pages. Seul un visage (détail d'un visage qui forme chaque tiers de la double page concernée), le premier tiers des pages 1/2, possède une surimposition de texte. Sinon, tout le texte est quête de la bien aimée. A cette composition impaire –trois– correspond, dans le texte un choix de vers impairs. Le rythme est donné, l'impair suscitant la recherche de l'équilibre, une recherche de la musique de l'amour. Difficile de ne pas entendre les vers de Verlaine caressant le noir et blanc de chaque détail de visage : "De la musique avant toute chose, / Et pour cela préfère l'impair (…) Rien de plus cher que la chanson grise / Où l'indécis au décis se joint (…) Car nous voulons la Nuance encor, / Pas la couleur, rien que la nuance !".
Et le paradoxe porté par la composition des photographies (noir et blanc/couleur, gaieté/mélancolie, flou/net, ombre/lumière, photographie/peinture photographique, image unique/image en série) auquel répond le contraste des mots (mollesse/rudesse, partance/arrivance, montagne/crevasse, ciel bleu/lune rouge) mais aussi des contrastes entre les vers et leur image support, parfois, ce procédé, donc, du paradoxe filé installe l'incertain : l'amour n'est qu'incertitude à trouver l'échos de désirs et d'espérances enfouies. Grâce à la légèreté créée par la composition et les vers reposant tous deux sur l'impair, l'être amoureux, si on peut dire, s'imprécise dans l'indécis. Où se situe sa quête ? A l'écart de soi et c'est pour cela que l'amour est découverte de soi dans la découverte de l'autre.
Pour autant, aucune éloquence, aucune lourdeur de sériosité dans le poème parce que les mots empruntent les voies de l'entrechoquement, de l'improviste rapprochement selon l'art des images cher à Reverdy.
De plus, les images en miroir jouent de la réflexivité pour induire une connaissance de l'autre, une définition d'amour. Toutefois, la succession des doubles pages multiplie les approches et installe l'autre comme révélateur du sentiment, écartant, ainsi, toute tentation d'androgynie. Si l'amoureux cherche au gré de ses voyages, de ses souvenirs, de ses expériences présentes, la clé du sentiment qui l'anime, le transforme et le transporte, c'est parce qu'il se crée un univers d'impressions sitôt perdues à peine crues trouvées. Dans ces chemins de "bonne aventure" se déplisse le corps au croisement du déploiement à jamais inconvenant du cœur, sauf pour les êtres retrouvés : "J'ai trouvé ma bien-aimée / à l'entrecroisement des chemins / que font les lignes de la main / en la confiance du matin". Et c'est souvent à la confiance des mots que l'amoureux se livre comme il livre sa quête à la rime immensément féminine.
Sur le rabat de la dernière page le vers "mais je ne l'ai pas trouvée" clôt le roman. La quête amoureuse s'égrène ainsi comme un jeu sans cesse à recommencer, comme la jubilation d'un conte à écouter, comme le désir d'une histoire dont se refuse la fin.

Annie Mas et Philippe Geneste

03/10/2010

Deux nouvelles venues plus une

La Chronique est consacrée à l’annonce de deux nouvelles maisons d’édition
les Braques et Le Chant d’orties



Les éditions des Bracques
Sall Mamadou (adaptation de), La Fourmi et le roi Salomon, illustrations Vincent Farges, éditions Des Braques, 32 p. + dvd / et version audio seule, 21’21, 18€
Un ouvrage remarquable, avec un dévédé qui livre l’histoire en dessin animé, et une version audio lue par l’auteur, Mamadou Sall, conteur Mauritanien. Les illustrations de Farges sont superbes, ouvrent à la rêverie, la narration audio phonique de Sall est directe et emporte l’enfant dans cette réflexion sur l’amour, à partir d’une fourmi qui cherche à déplacer une dune pour retrouver sa bien aimée. Les éditions Braques qui sont de nouvelles venues commencent par un coup de maître.

Les éditions Le Chant d’orties
Maricourt Thierry, Tout au bout de mon jardin, illustrations d’Annie Ruch, Le Chant d’orties, collection Les Coquelicots sauvages, 2010, 24 p., 10€
C’est une histoire tendre et à dimension sociale tout à la fois. Une autoroute va traverser le jardin d’une famille et la petite fille se demande ce que vont devenir les hérissons qui habitent au fond du jardin. Ecrit avec émotion et légèreté par Thierry Maricourt dont le registre de style épouse à la perfection les sentiments enfantins, l’album de beau format est remarquablement illustré par Annie Ruch. Au final on a un très bel album pour les enfants dès 3 ans.

Gutel Michel, Ruptures d’enfances. Rencontres extraordinaires avec des enfants ordinaires, Nouvelles, illustrations Gaëtan Dorémus, Le Chant d’orties, collection Chardons ardents, 2010, 145 p. 12€
Bien qu’il ne s’agisse pas d’une collection pour la jeunesse, le livre serait offert avec bonheur aux adolescents et adolescentes. Il narre des tranches de vie d’enfants confiés à l’aide sociale à l’enfance ou des cités délaissées par les politiques de la ville. Il s’agit de paroles enfantines pris sur le vif puis retravaillés pour créer une fiction documentaire sous la forme de portraits.

Les éditions de l’atelier du poisson soluble
Wiehe Gabrielle, Bestioles, éditions de l'atelier du poisson soluble, 2005, (nombre de pages sans pertinence), 23€
Quel livre magnifique ! C'est, d'abord, un livre d'art de grand format. Les pages sont coupées au centre ce qui permet une infinité de lectures. Richesse des lectures autorisées, donc. Par double page, sinon, le livre ausculte un animal fabuleux à travers les traditions du monde, à travers les mythes, ceux de la création, notamment : richesse culturelle, donc. Et pour chaque animal fabuleux, il y a un essai de synthèse de la raison d'être de son invention par l'imaginaire humain. Evidemment, là, les avis divergeront sur la justesse des synthèses produites, à chaque fois, sous la forme courte et fragmentaires de l'aphorisme plutôt que de l'essai argumentatif. Mais on peut, tout aussi bien, y voir une manière de relire les créatures mythiques, de les sortir des gangues interprétatives, ce que la confection même de l'objet livre incite à faire, presque toujours, ne serait-ce que par inadvertance.
Quant au graphisme, au travail des couleurs et des formes, l'ouvrage offre une telle splendeur que la richesse plastique, à elle seule, est déjà une raison pour conseiller la lecture de ce livre.
Le titre est d'ailleurs éclairé, nous semble-t-il, par cet aspect pictural et de composition graphique : les animaux fabuleux sont ravalés en de vulgaires bestioles ce qui est une manière, non pas de corriger leur importance dans l'histoire des hommes mais d'inviter le lecteur à laisser son imaginaire se manifester sans retenue.
Philippe Geneste

26/09/2010

La Mort en jeunesse

Laine Jean-Daniel, L'Oiseau et la bille, illustrations de Régis Lejonc, éditions L'Edune, 2006, 44 p., 12€80
(publié dans une collection pour les premiers lecteurs, l'album peut être proposé jusqu'à la dixième année).
Le récit de Lainé est porté par une narration à la première personne, celle d'un enfant (fille ou garçon) atteint d'une tumeur au cerveau. L'album s'adresse à tout enfant.
L'histoire repose sur une alternance entre la vie de la journée de l'enfant, étendu sous un arbre une journée ensoleillée, et le guet d'une chatte non loin d'un oiseau imprudent, à quelques mètres d'elle. L'enfant regarde la chatte qui regarde l'oiseau. Voilà la situation, structurée par ce jeu de regards avec, pour tension dramatique, la menace qui pèse sur l'oiseau. Mais, ce dédoublement du récit permet d'opérer une médiation avec la parole sur le cancer dont est atteint l'enfant. Celui-ci nous conte son histoire au présent. Surviennent aussi des souvenirs de la maladie, de sa survenue, des rapports familiaux qui s'en sont suivi, du quotidien qui a changé.
Le récit est remarquablement traduit par l'œuvre graphique de Régis Lejonc qui effectue une narration au trait et à la couleur qui colle à l'histoire, la sert, soulignant ses tensions sans noyer l'âpreté du propos.
Cette structure en alternance est redoublée par le choix des dominantes de couleurs des double-pages.
Le travail éditorial est aussi un apport à l'histoire, par des touches simples comme ces pages de garde, les premières vertes et les dernières bleues, pareilles au ciel de la fin du récit. Espoir ? Sursis, en tout cas, puisque l'oiseau s'est envolé, l'enfant ayant trouvé la force d'un cri pour le (donc se) sauver. Cette fin nous rappelle cette phrase d'un enfant de 10 ans : "Ce n'est pas vivre longtemps qui compte, c'est vivre fort" (1). Elle est l'occasion, aussi, de rappeler que trois enfants sur quatre guérissent de cancers.
Si le livre peut sembler prioritairement destiné à des enfants malades, il s’adresse, tout aussi bien, à tout le jeune lectorat. Les enfants se soucient de la mort et un discours de vérité sur elle est nécessité pour ne pas créer des fragilités chez l'enfant. Et c'est le choix de l'auteur dont c'est le premier ouvrage publié. Louons, aussi, un autre choix, celui de ne pas multiplier les références érudites. Seul Le Petit Prince de Saint-Exupéry apparaît avec l'allusion –sortie du texte pour être réintroduite au niveau de l'illustration- à la citation "on n'y voit bien qu'avec le cœur".
(1) cité par Hélène Voisin dans le numéro 99/100 de Thanatologie, de décembre 1994 p.136

GOMI Taro, Monsieur Squelette, Gallimard Jeunesse, collection "Album", 2006, 40 p., 12€
De 4 à 8 ans et plus.
Ce livre est un chef d'œuvre. Le graphisme de Taro Gomi, un des plus grands créateurs japonais contemporains, est exceptionnel. La situation initiale du récit est absurde : un squelette se réveille en sursaut avec le sentiment cauchemardesque d'avoir oublié quelque chose, mais quoi ? Et voilà notre squelette déambulant dans la ville et à la campagne à la recherche de son oubli. Alors, il tente de se souvenir, s'aidant de ses rencontres. Mais chacune tourne court, selon une symétrie de construction qui amène peu à peu à lire l'album à la manière d'une comptine. Evidemment, ce mort rendu à la nudité de son squelette à la recherche de l'oubli crée des situations cocasses. En fait, ce sont ses dents qu'il a oubliées. L'avant dernière image nous le présente se lavant les dents.
Les couleurs en aplats sont douces bien que nettement contrastées et surtout, le support crée un effet de matière qui rend l'image particulièrement attrayante. Même si Taro Gomi privilégie les formes géométriques, l'univers reste accueillant. Un livre remarquable.

Ph. G.

19/09/2010

Pierre Coran, le compteur



Coran Pierre, Comptines pour ne pas chuinter, illustrations de Lemaître Pascal, Casterman, collection Direlire, 2009, 32 p. 6€ ;
Coran Pierre, Lemaître Pascal, Comptines pour ne pas zozoter, Casterman, collection Direlire, 2009, 32 p. 6€;
Coran Pierre, Lemaître Pascal, Comptines en mots d’ici et d’ailleurs, Casterman, collection Direlire, 2009, 32 p. 6€;
Coran Pierre, Lemaître Pascal, Comptines en trompe-l’oeil, Casterman, collection Direlire, 2009, 32 p. 6€
C oran Pierre, Comptines en motamo, illustrations de Lemaître Pascal, Casterman, collection Direlire, 2009, 32 p. 6€ ;
Coran Pierre, Comptines de bouche à oreille, illustrations de Lemaître Pascal, Casterman, collection Direlire, 2009, 32 p. 6€;

La collection Direlire est formidable. Pierre Coran bâtit une œuvre intéressante de comptines. Le premier album repose entièrement sur les jeux de sonorités (une mouche a mouché les chandelles de la chapelle). Bien évidemment, on peut s’appesantir sur les proximités orthographiques, la paronymie au niveau de l’écrit. Là, le pédagogue trouvera une grande richesse scripturale à exploiter.
Le second joue, justement du rapprochement de mots pour faire fourcher la langue. Il se lit plus qu’il ne s’écoute. Si on définit la comptine comme ce qui se compte, on n’est pas vraiment dans la comptine mais plutôt dans un exercice oulipien d’écriture.
C'est le cas du troisième album composé de mini poèmes bien rythmés et jouant sur la paronymie sans en faire le centre de la création. Mais dans les deux cas, la comptine a pour but de créer un univers de paronymie et de susciter le rire par la difficulté à enchaîner la prononciation d’une phrase ou de syntagmes. La jouissance du langage ne naît pas, ici, de l’harmonie rythmique créant la fusion des sons mais de la disharmonie née de l’entrelacs des paronymies et homophonies. On parlera de comptines, en revanche, si on s’appuie sur la mise en corps que suscitent toute parole et toute diction, une mise en corps par l’effraction. Mais, si la lecture à voix haute joue avec ces textes, la simple lecture joue avec leur écriture, tout autant. Le titre du quatrième album est explicite à cet égard. Imaginez un livre privé d’un e, un cheval sans l, un ours qui a gagné un d, un lapin qui ne trouve plus son la, un python sans py, un cabot qui a troqué son t pour un l… et ainsi sur vingt-quatre comptines fondées sur des jeux de sémiologie scripturale. Alors, en revanche, est-ce encore des comptines ? Oui si on verse dans le non sensique ou encore dans les textes qui sont proches des formulettes. Là encore, toutefois, nous sommes plus proches de l’exercice oulipien. Mais, passée cette réserve, c’est un vrai bonheur et une invitation à en créer bien d’autres, de ces petits bonheurs sémiologiques.
Le cinquième album permet de mettre l’accent sur l’identité de structure des comptines. Ce qui est variation phonique permettant de se lancer vers une nouvelle strophe correspond, à chaque fois, à une variation graphique. On va travailler avec l’élève ou bien on va s’amuser avec l’enfant à identifier la structure du texte, et à inventer des mots pour aller vers d’autres mots.

Avec le sixième album, on est sur le registre phonique des comptines. Mais là encore, l’étude de chaque texte permettrait de travailler avec des enfants qui apprendraient l’écriture des paradigmes de familles de mots, de mots composés sur un même patron, de mots dérivés. Le travail sur des couples de circonstants comme les adverbes de temps (tôt et tard dans la comptine le nez nu), ou l’énumération.
A bien y regarder et non à bien entendre seulement, les comptines offrent une kyrielle de travaux plaisants proches du jeu pour découvrir des mots, des structures syntaxiques, des schémas de composition et de dérivation de mots. Les textes courts de Pierre Coran agréablement illustrés par Lemaître, parce qu’ils reposent sur un grand soin d’écriture permettent de travailler avec l’enfant le rythme ou la rime. Expliquons-nous. Le rythme est travaillé quand on amène les élèves à l’anaphore, celle-ci pouvant être purement graphique, la disposition sur la page expose le rythme. De même, les rimes peuvent être travaillées pour leur rendu visuel ce qui impose d’élargir son dictionnaire mental. La comptine peut ainsi, accompagnée de travaux de création de textes brefs, très courts, s’avérer être un genre riche de potentiel d’apprentissages.


Le mot de l’auteur


Nous interrogeant sur les choix de création de Pierre Coran, nous avons décidé de contacter l’auteur dont nous livrons, ci-dessous la réponse :
« Bonjour, Philippe Geneste! Je réponds à votre question sur la comptine. Ce genre littéraire, comme vous le savez, date du début du 20e siècle (1922, selon le petit Robert!). Son utilité dans les cours de récréation était manifeste. De nos jours, les écoliers n'utilisent plus ou si peu une formule enfantine pour l'un ou l'autre jeu de rôle passé de mode. Notre objectif est de renouveler la comptine afin qu'elle soit parlée et chantée dans les classes. Nous privilégions donc un texte court, rimé et rythmé (différent du poème plus transposé et souvent plus à lire qu'à dire) que l'enfant peut mettre en musique, rythmer sur un tambour ou une bouteille, frapper dans les mains, un texte vivant, quoi ! C'est ce que j'initie lors des animations scolaires.
Les élèves de tous âges prennent beaucoup de plaisir à faire vivre cette sorte de comptine d'aujourd'hui (ou contine, le mot est inconnu au dictionnaire, mais joli à regarder). Un exemple: faire du rap avec un cochon d'Inde. La comptine :


LE COBAYE

Le cobaye
N'a pas de queue.

Le cobaye
N'a pas de cou.

Pas de queue,
Pas de cou

Mais des dents:
Un point c'est tout!


Je commence souvent mon animation par un défi : cette comptine est à mémoriser en une minute. Ensuite, elle est dite en rythme (lent, rapide, dans le souffle) puis chantée. En rap, c'est facile... L'ambiance est créée et la poésie des mots se mue en joie.
»
(Échange épistolaire du 23 mars 2009)

Philippe Geneste

12/09/2010

Comptines

Nous placerons les chroniques qui suivent sous l’égide d’un ouvrage essentiel, synthétique, gouailleur et intelligent, précis et documenté, le livre de Bruley Marie-Claire, Painset Marie-France, Au Bonheur des comptines, Didier Jeunesse, collection Passeurs d’histoires, 2007, 290 p. 19€ La table des matières est explicite : tradition et transmission ; rythmes et joies du comptage ; les sons et les mots : un plaisir de bouche ; le jeu des enfantines entre corps et parole ; formulettes et règles du jeu ; de la fantaisie au nonsense ; expression des émois les plus intimes ; face au mystère, des paroles incantatoires ; au bonheur de créer ; conclusion. Ajoutez à cela une bibliographie et une discographie, un glossaire qui est une immersion dans les genres oraux qui jouxtent la comptine et enfin un index des comptines citées, et vous aurez l’idée de ce livre : excellent, pratique pour l’éducateur, enseignant, parent etc. Et puis, comme il y est question de la fabrication des comptines -car lorsqu’on approche la question du genre, on tombe dans la perplexité des classements- l’ouvrage ouvre des pistes de réalisation personnelle pour ses classes.

Horeaux Alex, Peraldi Olivier, Puiu Manu, Jackie la pie / Cotofana Jackie, povestioare comptines, Bilingue français/roumain, L’Harmattan, 2009, 16p. 7€
Voici un très bon ouvrage interculturel où les berceuses côtoient les comptines à compter et le texte à chantonner. Les thèmes en sont soit potager soit animaliers.

Peraldi Olivier, Le Corbeau d’Arcimboldo / Corbuf fui Arcimboldo, Bilingue français/roumain, L’Harmattan, 2009, 16p. 7€
Entre conte et comptine, le texte, drôle renvoie à l’Italie de la Renaissance, et à l’œuvre du peintre célèbre. Le récit porte sur la différence et l’image de soi : un corbeau c’est noir, n’est-ce pas ?

Devaux Stefany, Une Poule sur un mur…, Didier jeunesse, collection Les p’tits Didier, 2009, 24 p. 5€30
Voilà une bien vieille comptine. Mais, s’agit-il d’une comptine ? D’une ritournelle ? D’une rimaille ? D’une cantilène ? D’une kyrielle ? D’une disette ? D’un comptage ? Nous dirons qu’il s’agit d’une comptine.
Et d’où vient-elle ? Nul ne le sait. Mais, on sait, en revanche qu’elle fut une formulette d’élimination et qu’elle est, aujourd’hui une source de joie par ses rimes et son rythme.
Cet ouvrage, avec ses grands dessins et aplats de couleur, poursuit la comptine avec une poule rousse, ou grise ou bleue, jouant des mots, des sons, de la surprise et des situations abracadabrantesques. C’est un petit régal à dire devenu petit régal du regard.

Mollet Charlotte, Loup y es-tu ?…, Didier jeunesse, collection Les p’tits Didier, 2009, 24 p. 5€30
Quelle intelligence du dessin et des couleurs ! Le texte ? Une ritournelle dont le motif est repris en titre, et qui entrecoupe l’avancée d’une historiette pas si drôle que ça, mais on le sait, « le loup n’y est pas, il ne te mangera pas ».

Lallemand Orianne, Bonnet Rosalinde, Picoti Picota, Casterman, collection A la queue leu leu, 2009, 22 p. 9€95
Voici un ouvrage particulièrement intéressant pour les enfants sourds, et donc pour les enfants entendants aussi. Les images et les mots s’entraînent l’un l’autre. On part de « une poule sur un mur » pour aller vers de multiples variantes créées pour l’occasion. Le jeu des sonorités n’est pas effacé, certes, mais on peut lire le livre à partir de la correspondance image / mots et non pas images / sons. Chaque double page est peut être l’occasion de multiples échanges avec l’enfant et pas seulement à partir du schéma de la comptine.

Deneux Xavier, Il était un petit navire, Milan, collection Contes et comptines à toucher, 2009, 14 p. 13€ ; Turdera Cristian, Une Poule sur un mur, Milan, collection Contes et comptines à toucher, 2009, 14 p. 13€
Cette collection de chez Milan s’adresse avant tout à la petite enfance. Ces deux livres y ont une place très particulière puisque le texte est un classique de la comptine ou de la ritournelle. Ils nous intéressent, ici, en ce que le texte s’accompagne d’un dispositif de dessins, de peinture et d’éléments à toucher qui permettent de commenter le texte par ce qui l’illustre, dont le toucher. A l’intérêt pour le langage écrit s’ajoute un commentaire en action sur le livre lui-même que l’on peut faire accomplir par l’enfant.
En conclusion, la centration de la lecture soit sur l’illustration, soit sur la mise en page, soit sur le matériau de présentation du livre fait régresser l’aspect incantatoire du texte des comptines. En revanche, cette centration permet de travailler l’insolite de situations créées par le langage, de permettre à l’enfant -par exemple par le travail sur des structures syntaxiques servant à structurer le texte complet- de rencontrer la formulette (un genre littéraire que la comptine englobe) et de s’approcher des virelangues par la vue et pourquoi pas vers le vire-oreilles en second ? La comptine présente l’intérêt d’un texte simple, à la puissance créative contenue dans le procédé de mise en texte. N’est-ce pas un bon argument pour s’y aventurer avec les enfants, sourds comme avec tous les enfants ? Nous nous permettront de convoquer les dernières lignes de l’ouvrage recommandé au début de la chronique : « Ce monde fabuleux leur [aux enfants] appartient, ils en sont les passeurs et il nous reste à nous adultes, d’en favoriser l’accès avec sensibilité et créativité » (Marie Claire Bruley & Marie-France Painset, Au Bonheur des comptines, Didier Jeunesse, collection Passeurs d’histoires, 2007, p.173).
Philippe Geneste

05/09/2010

Contes sauvages

Sibran Anne, Les Bêtes d'ombre. Un conte sauvage, dessins de Stéphane Blanquet, Gallimard jeunesse, collection Giboulées, 2010, 40 p. 17€50 Album pour les préadolescents et adolescents


Le sous titre est explicite. Nous avons lu ce récit comme un conte des temps modernes, un conte des temps de guerre. Qui sont les bêtes d’ombre ? Des pères et des mères, arrachées à l’humanité par une histoire d’avant inconnue, une histoire de cendre et de sang. Que représentent-ils ? Une humanité ayant honte d’elle-même, qui se cache et ne pérégrine que de nuit. Et les enfants sont leurs guides. Ils sont les porteurs du passé. La quête de cette colonne des réprouvés ? Retrouver les noms, reformuler par les mots les liens humains perdus. Y réussiront-ils ? Oui ; mais une fois les peurs vaincues. Car la peur est peut-être l’unique héroïne de ce récit sombre et sauvage, quelque peu hermétique.
Les dessins de Blanquet informes et gris campent un paysage de cauchemars et des êtres mi- choses mi-hommes, mi-animaux. Seules des traînées de jaune d’or parsèment quelques espaces, sans jamais l’emporter vraiment, sinon dans les deux dernières planches où les visages monstrueux des parents apparaissent et où le paysage de mort est illuminé. On ressort du livre mal à l’aise, interrogé par tant de noirceur et interpelé par l’énigmatique sens de l’ouvrage.


Almond David, McKean David, Le Sauvage, traduit de l’anglais par C. Dutheuil de la Rochère, Gallimard jeunesse, collection Album junior, 2009, 80 p. 13€

On est tenté de dire qu’il existe peu de roman graphiques pour la jeunesse. Mais cette affirmation n’est vrai qu’à condition d’excepter l’album en tant que variante pour les petits du roman graphique. Aussi, c’est avec un grand intérêt que nous nous sommes plongés dans l’analyse de cet ouvrage.
L’auteur a choisi la forme du carnet tenu par le héros lui-même, un enfant, Blue, qui vient de perdre son père et qui vit une dépression. La psychologue qui le suit lui a conseillé d’écrire ses pensées. Mais c’’est un fiasco ; en revanche, l’enfant décide de raconter pour lui-même l’histoire d’un personnage qui s’impose à lui, un jour de grande détresse. Ce personnage est un enfant sauvage, son double, en fait. Il vit comme aux temps préhistorique, dans une grotte où il trace ses créations du monde représentant sa vie et ses émotions, come l’enfant qui utilise, lui un crayon et un carnet. Le livre va, dès lors se confondre avec le carnet de l’enfant, il est écrit à la première personne, fautes d’orthographe comprises, au début, car à al fin, elles vont s’effacer. Une atmosphère visuelle se met alors en place grâce au programme narratif donné à l’illustrateur. Comme rien n’est dit du directeur artistique pour la mise en page, on peut penser que c’est les deux auteurs qui l’ont assumée. L’illustration confine souvent à la bande dessinée, mais reste en retrait par rapport à l’encadrement par l’écriture (mise en page du carnet).
On retrouve le malaise qu’on a, par exemple dans sa Majesté des mouches de Golding, avec l’univers de cruauté des enfants ; on touche du doigt la souffrance de l’enfant souffre douleur d’un costaud de son école et qui rêve de vengeance pour asseoir sa dignité. Le sauvage va servir à ce dédoublement de la personnalité où se lit la détresse du personnage et où se lie les paradoxes de l’être : civilisé/sauvage. Dans ce couple, c’est le sauvage qui est source de la vie alors que le civilisé est anémié, porteur de mélancolie et de mort. Le sauvage va lui procurer le désir de survivre à son père mort.
Il n’y a pas de bien et de mal dans ce récit. Il n’y a que la nécessité affirmée de garder sa dignité d’humain face à ceux qui veulent vous écraser, vous asservir. Cette dignité est apportée par la part du sauvage en Blue. S’il n’y a pas de bien et de mal, c’est parce que le sauvage apporte la notion du juste. Quand le lecteur ferme le livre, l’enfant a trouvé son identité, et probablement, a-t-il, aussi accepté la mort du père. Il a résolu seul (avec son double) les conflits avec Hopper (l’élève qui le harcèle).

Geneste Philippe

29/08/2010

Romans historiques


Jamain Philippe, Manco et le vent des Andes, édition Jeunesse L'Harmattan, 2008, 128p. 12€50
10/13 ans
Après qu'un séisme a ravagé sa tribu, Manco doit survivre seul jusqu'au jour où il rencontre un voyageur, Phiram avec lequel il va voyager de ville en ville et découvrir des milieux et des êtres totalement différents. La situation de Manco nous met face à une opposition intéressante :
-D'une part, la société où, vivant au jour le jour, on laisse libre cours aux choses,. Une société de rites, sans classes, où chaque individu compte et où la citation de P. Bouquet pourrait servir de devise : « je ne suis moi que parce que tu es toi, et mes droits face à l'autre ne sont justifiés que par mes devoirs vis-à-vis de lui ».
-D'autre part, l'état développé. Une société dotée d'une avancée certaine, enfermée dans un avenir programmé donc, dans la monotonie du quotidien, une société athée, divisée en classes et reposant sur la consommation ; une société avec des institutions multiples, où l’individualisme va jusqu’à condamner l’individu ; une société où la quête de la mise en place de « l'état parfait » est constante. Cruel dilemme : face à la société de ses racines, celle de son avenir ?
Enzo Godinot
Meyer Caroline, Isabelle de Castille. Journal d’une princesse espagnole 1466-1469,
traduit de l’américain par Bee Formentelli, Gallimard jeunesse, collection Mon Histoire, 2009, 191 p. 9€50
11/15 ans
Ce volume de la collection des faux journaux intimes magnifiquement édité permet au jeune lectorat d’entrer en connaissance avec une partie de l’Histoire de l’Espagne que les élèves des collèges voient assez peu. C’est un premier intérêt, renforcé par le bon traitement historique du sujet par l’autrice. Le récit des événements s’arrête avant qu’Isabelle de Castille (1451- n’épouse Fernando prince d’Aragon). L’inquisition, soutenue par le couple, comme le massacre des juifs, ne sont donc évoqués qu’en épilogue et dans la chronologie qui clôt l’ouvrage.
Annie Mas
Hatano Isoko et Ichirô, L’Enfant d’Hiroshima, traduit du japonais par Seiichi Motono, illustrations de Joan Schatzberg, Gallimard, Folio junior, 2010 (1ère traduction française, les éditions du temps 1959), 189 p. cat.4
à partir de 11 ans
Il s’agit d’un classique de la littérature japonaise. L’éditeur rappelle qu’âgé de 8 ans, Ishirô devait tenir un journal comme le demandait le professeur à sa classe. N’y arrivant pas, la mère peu disponible et l’enfant décidèrent de s’écrire des lettres qui tiendraient lieu de journal. Le récit rassemble, donc, ces deux genres et c’est déjà un élément intéressant de réflexion. Les textes couvrent la période du 10 mai 1944 au milieu de l’année de 1947. Il recouvre donc le récit de la bombe atomique lâchée sur Hiroshima, il évoque celle qui a dévasté Nagasaki. Il décrit, aussi, les menées propagandistes des Alliés pour préparer la population à son extermination atomique.
Commençant en 1944, l’ouvrage peint le régime japonais à travers le père d’Ishiro qui se bat contre la guerre et qui, de ce fait, est sous la menace de toute dénonciation du voisinage.
Le livre vaut, aussi, bien sûr, par la description de la condition féminine dans le Japon de ces années, par le rapport fusionnel qui unit le fils à la mère.

Philippe Geneste

22/08/2010

Gros mots, Vol de mots



Gillot Laurence, Lulu-Grenadine dit des gros mots, illustrations de Lucie Durbiano, Nathan, 2010, 32 p. 6€ 3/7 ans
Dire des gros mots, quel régal, on déroge à la bonne langue, on transgresse un interdit, et puis ces sons vous font rire, sourire ou grincer. Ici ce sont des termes scatologiques, gentiment scatologiques ce qui amoindrit, sérieusement le propos du livre qui tombe dans l’aberration de l’euphémisme, ce que le titre n’annonce pas : prout prout de rhinocéros ! Pipi de Koala, tacaca-troin-troin, crotte de nez à l’épinard, Pissou chantilly, purée d’asticots pourris, screugneugneucaboudinette. On le voit, rien à voir avec la vie réelle et le langage cru des enfants de 4/7 ans auxquels s’adresse ce livre. On est dans une sorte de politiquement correct qui efface les reliefs de la vie. Quant au père, il invente un gros mot : Pipi bleu d’orang-outan. Dans les deux cas -mots d’enfants ou du père- on remarque la référence animalière qui a pour fonction de mettre à distance l’humain, donc l’insolence des mots.
Après avoir affirmé dans son titre une dimension d’impertinence, voici le temps venu de la bonne morale.
Et puis les adultes, le père symbole de la loi, ne se prive pas d’en dire, oh ! Certes, Quand ça lui échappe, mais il faut bien qu’il s’excuse auprès de sa petite fille qu’il vient de gronder pour en avoir proféré un non loin de ses oreilles. Bien sûr, on se cache pour en dire, on se les murmure, et puis on fait l’intéressante avec devant les copains et copines.

Dolto Catherine, Faure Poirée Colline, Les Gros mots, illustrations de Frédérick Mansot, Gallimard, collection Giboulées, 2007, 32 p., 6€
Qu'appelle-t-on les gros mots ? Dans quelles situations ne doit-on pas les prononcer ? Dans quelles situations peut-on s'en servir ? Un ouvrage qui apporte peu sinon une volonté de déculpabilisation au service de la politesse civile conventionnelle. Signe des temps, une comparaison avec l'édition de 1995 voit disparaître de l'image "merde !" et "crotte !" auxquels "Zut" est préféré.

Clément Nathalie et Yves-Marie, Espèce de Cucurbitacée, illustrations de Louis Alloing, Père Castor, 2009, 32 p. 10€ 4/8 ans
Cet ouvrage est paru pour la première fois en 1997 et s’est imposé comme un classique des albums sur les gros mots. Il était, alors, illustré par Corinne Baret-Idatte ce qui va permettre de comparer les travaux sur les couleurs et le dessin. Alloing a œuvré, comme Baret-Idatte avec des couleurs vives en utilisant moins de variantes, toutefois afin d’accentuer les contrastes. Le trait, en revanche n’est pas du tout le même. Alors qu’avec l’édition de 1997, on a un dessin qui tire vers une certaine flottaison des contours, ici, la ligne est claire, les personnages sont soulignés par le trait noir et tout effet de flou est répudié.
Du côté de la mise en page, aussi, les choses changent. En 1997, l’illustration et le texte sont intriqués. Ici, une page est toujours entièrement consacrée à l’illustration, la dernière double page faisant, seule, exception. Seul l’encadré textuel de l’étiquette de la poche de graine est reproduite ce qui n’était pas le cas dans l’édition de 1997 qui reproduisait la pochette mais sans le texte ; c’est une modification intelligente qui souligne le changement de la voix narrative.
Le texte a peu changé, quelques verbes ont été remplacés, quelques phrases modifiées, mais le plus gros changement vient de l’organisation en chapitres qui disparaît en 2009 pour livrer un album sans aucun paratexte à l’intérieur de l’histoire. Un très bon ouvrage.

Minne Nathalie, Le Petit Voleur de mots, Casterman jeunesse, collection Les Albums, 2009, 32 p. 14€95 4/8 ans
Ce chef d’œuvre graphique nous parle-t-il du pouvoir des mots ? Du secret des mots ? De la nécessité pour qu’il y ait langage qu’il y ait récit ? Nous parle-t-il du graphisme des lettres et met-il en narration ces planches de grand format (28,6 x 36,3) ? Nous parle-t-il de l’opération de classement des mots qui revient à un classement différé de la nature et des expériences de la vie ? Nous parle-t-il de la nuit et des chuchotements qui la peuplent ? Nous parle-t-il de la rencontre ? De l’amour et de ses mots à rechercher quand la rencontre vous laisse sans voix ?
L’album parle de tout cela et le donne à lire et à voir. C’est un livre magnifique une ode aux mots et à leur pouvoir. Au fait, le voleur de mots opère le soir, pour ne pas être vu et il les attrape avec un filet à papillons de nuit.
Ph.G.