Anachroniques

09/12/2017

Dés-espoirs d’enfants

Ferrante Elena, La plage dans la nuit, illustrations de CERRI Mara, éditions Gallimard Jeunesse, 42 pages, 2017, 13 euros.
Il était une fois une petite fille qui ne pouvait pas s’endormir avant qu’on ne lui lise et relise un conte, une histoire captivante pleine de phrases mystérieuses et de dessins merveilleux ; elle ne pouvait pas s’endormir avant cette lecture tant, pour elle, la venue de la nuit était lourde de menaces d’abandon.
Le premier roman pour enfants, La plage dans la nuit, d’Elena Ferrante, invite à ces heures privilégiées et tendres entre petits et grands. C’est un album bien épais pour des mains d’enfants qui offre la promesse d’un long moment de lecture. C’est une histoire tissée de poésie, qu’épousent les dessins de pure beauté, parfois inquiétants, parfois menaçants, mais de tendresse et de douceur aussi, de Mara Cerri. Ces illustrations suivent fidèlement le texte, et cette histoire peu banale, car racontée par une poupée, nommée Célina, qui est le jouet préféré d’une petite fille de cinq ans, nommée Mati.
La scène se passe sur une plage, lors de la visite de fin de semaine du père de Mati qui lui offre un petit chat. L’enfant se consacre au chaton qu’elle appelle Minou. Célina se sent alors délaissée des jeux et surtout de l’affection de la fillette. Elle se sent exclue, puis oubliée, abandonnée lorsque toute la famille quitte la plage, la laissant à demi ensevelie dans le sable.
Puis au fur et mesure que l’obscurité de la nuit efface les lumières du jour, c’est l’effroi qui prend le pas : peur des ténèbres, de la mer devenue dangereuse, angoisse devant l’être humain qui n’est plus une figure amie mais un être menaçant, comme le Cruel Plagiste et son Grand Râteau. Sous prétexte de nettoyer la plage, celui-ci enlève à la poupée tous les mots que Mati lui avaient confiés et qui lui donnaient comme une âme de vie, un aura d’humanité. Il va lui arracher jusqu’à son prénom, Célina, et jusqu’au mot qu’elle chérit entre tous, parce que c’est ainsi qu’elle désigne Mati : «  maman ».
Mais la poupée va être sauvée par le chaton qu’elle jalousait, Minou. Elle retrouve, au creux des câlins de Mati, la tendresse qu’elle croyait perdue. Elle retrouve ainsi tous les mots qu’on lui avait arrachés, elle retrouve son prénom, Célina, et le mot de « maman », elle retrouve son identité. Chaque chose retrouve sa place, les terreurs sont effacées.
C’est la fin de l’histoire, le livre est refermé. L’enfant peut s’endormir sans crainte, jusqu’à, s’il le désire, à son prochain coucher, une lecture recommencée.
Annie Mas
Coutard Victor, Un Arbre pour ami, illustrations de Pooya Abbasian, Gallimard jeunesse-Giboulées, 2017, 64 p. 18€
Le début de l’album est très prometteur : un enfant fait vivre un arbre, lui parle, le câline. Il pense à l’arbre, donc il parle à l’arbre, car parler c’est agir et les mots participent des choses. Et puis l’auteur décide de quitter ce fil directeur pour accélérer le rythme de la lecture par la multiplication de péripéties qui sont des rencontres de tout ce qui, l’arbre devenu adulte, relève des habitants qu’abrite l’arbre. De l’univers enfantin, on passe ainsi, à un album qui traite de la solitude de l’enfant. Les illustrations, intelligemment, changent de tonalité pour signifier ou en tout cas accompagner cette rupture de choix narratif. La nature est alors magnifiée en tant qu’elle permet à l’enfant de se trouver et de s’ouvrir, les deux allant de pair. Même si on peut regretter la volteface de l’auteur dans son choix narratif, Un Arbre pour ami … est un bel album de grand format.
Bickford-Smith Coralie, Le Renard et l’étoile, traduction de l’anglais par Marie Ollier, Gallimard jeunesse, 2017, 64 p. 15€
Chaque personne recherche son étoile, c’est-à-dire, au fond le sens qu’elle donne à sa vie. Mais cette étoile est-elle en soi-même ou bien provient-elle des circonstances, des cheminements, des aléas des pérégrinations ? L’album allégorique de la graphiste britannique s’ancre dans ce thème par un récit animalier qui chante la nature, joue du jour et de la nuit, magnifie la lumière sans négliger d’interroger le sombre et l’obscur. Il en sort une histoire d’amitié entre un renard et une étoile qui lui ouvre les sentiers de son devenir. Savoir rendre les nuits éblouissantes, c’est sortir des peurs quotidiennes, c’est savoir construire son rapport au monde et c’est se construire dans ce rapport. Animé par un graphisme pointilleux, un art des traits soutenu, un foisonnement des détails pris dans les rets de la figure de la répétition, l’album émerveille : c’est la beauté du voir pour entraîner un comprendre au-delà du littéral délivré.

Philippe Geneste

03/12/2017

La jeune fille et son double meurtri

CLARKE, Cat, Perdue et retrouvée, Paris, Editions Robert Laffont, collection R, 2015, 406 p., ISBN : 9782221145098, Prix : 17,90 euros.

            Le résumé de l'histoire :

            Faith Logan est une adolescente qui a toujours vécu dans une famille déchirée par un drame : alors qu'elle n'était âgée que de six ans, la grande sœur de Faith, Laurel Logan, a été kidnappée. Très inquiets, les parents de Faith se sont rapprochés des médias pour faire parler de leur fille et supplier que le ravisseur la leur rende. Durant treize ans, la petite Laurel Logan est recherchée en vain. Durant ces longues années, Faith vit un peu dans l'ombre de sa sœur. Ses parents se séparent. Faith vit du lundi au vendredi dans la nouvelle maison de sa mère et les fins de semaines dans l'appartement de son père qui a refait sa vie avec Michel, que Faith apprécie beaucoup. Sa maman donne de nombreuses interviews pour retrouver Laurel. Son papa souffre également beaucoup mais se méfie davantage des journalistes.
            Au lycée, Faith est amie avec Martha et a un petit copain : Thomas. Mais un matin, tout bascule : une jeune femme de dix-neuf ans est retrouvée dans le jardin de l'ancienne maison de ses parents et a avec elle le nounours avec lequel Laurel a été enlevée, qui se prénomme Barnaby. Il s'agit bien d'elle ! Les parents de Faith sont fous de joie de retrouver enfin leur fille aînée. Faith l'est aussi mais se demande comment va s'organiser leur nouvelle vie de famille. Elle s'inquiète cependant pour rien puisque Laurel accepte le nouveau mode de vie de ses parents, elle est très heureuse de retrouver sa sœur. Mais elle est traumatisée car durant toutes ces années, elle a grandi en captivité et a été violée par son ravisseur. Elle donne un portrait robot de lui à la police mais fait une crise de panique lorsqu'on lui demande de passer un test ADN. Ses parents la protègent des pressions policières : Laurel est trop fragile et a besoin de temps pour se reconstruire. Faith l'aide à s'intégrer en lui présentant ses amis. Elle accepte de passer sans cesse au second plan. En effet, Laurel, qui est une enfant adoptée, est une magnifique fille en plus d'être la chouchoute des médias. Elle ne cesse d'être interviewée, il y a même un projet de livre sur sa vie. Elle est un peu une sorte de star locale.
            Faith est tellement auprès de sa grande sœur qu'elle en délaisse un peu ses amis et notamment Thomas, son petit copain. Elle doute en fait de ses sentiments pour lui, même si lui semble très amoureux d'elle. Lors de la soirée d'anniversaire de Thomas, Faith apprend par la tante de ce dernier qu'il était autrefois obsédé par l'histoire de Laurel, par son kidnapping… Il lisait chaque article sur elle. Faith le prend très mal car lors de leur première discussion, Thomas avait certifié qu'il ne savait pas qui était Laurel. Alors qu'elle le cherche pour avoir une explication, elle surprend Laurel et Thomas en train de s'embrasser. Elle part, le cœur brisé.
            Pourtant, le lendemain, elle décide d'avoir une explication avec Laurel. Elle va dans sa chambre pour lui parler mais Laurel est en train de faire sa valise. Faith pense d'abord que sa sœur veut fuguer à cause de ce qui s'est passé avec Thomas. Mais Laurel finit par lui avouer... qu'elle n'est pas Laurel Logan ! Elle se nomme en fait Sarah Braithwaite, surnommée Sadie. Elle a en réalité 23 ans.
            Elle emmène Faith, qui hésite à faire confiance à cette étrangère face à elle, jusqu'à la sordide maison où elle a été enfermée durant toutes ces années. Il s'agit d'une maison laissée à l'abandon et éloignée de la ville. Sadie a été la première enfant à avoir été kidnappée par le ravisseur avant qu'il n'enlève Laurel aussi. Elles s'entendaient comme des sœurs et Laurel lui parlait beaucoup de ses parents, de Faith… En plus de lui ressembler physiquement, elle connaît très bien la vie de Laurel et a donc pu assez facilement se faire passer pour elle. Pendant que Sadie lui raconte son histoire, Faith visite, horrifiée, cette propriété où deux enfants ont vécu en captivité dans la cave de la maison. Elle avise une tâche de sang près du canapé. Sadie lui raconte alors, très émue, que Laurel est décédée quatre mois plus tôt suite à des manques de soin (le ravisseur refusant de les emmener voir un médecin). Révoltée par la mort de son amie, Sadie a réussi à assommer et à tuer son geôlier. Elle s'est ensuite enfuie. Sadie s'est renseignée sur sa propre famille mais elle ne connaît pas son père et sa maman est décédée des suites d'une overdose. Ne sachant pas quoi faire, elle s'est présentée comme étant Laurel. Elle a donné une fausse piste à la police puisque le portrait robot qu'elle a fait de son ravisseur est faux et qu'elle ne leur a pas raconté la vérité.
            Dans le jardin de la maison se trouvent les deux tombes, celle du ravisseur et celle de Laurel. Faith s'effondre, en larmes, devant la tombe de sa grande sœur. Elle décide de protéger ses parents de cette douleur et de leur cacher la vérité. Sadie devant bientôt passer le test ADN exigé par la police, elle est obligée de partir. Faith l'aide à organiser son départ en lui donnant de l'argent et en lui faisant écrire une lettre, signée Laurel, expliquant à leurs parents qu'elle a besoin de partir voyager, de découvrir le monde… Juste avant le départ de Sadie, en cachette à 5 heures du matin, Faith lui demande pourquoi elle a embrassé Thomas. Sadie lui explique alors qu'elle avait besoin que Faith la haïsse pour que ce soit plus facile pour elle de partir mais que Thomas ne lui a pas rendu son baiser. Elle lui confie tristement qu'elle a été heureuse d'avoir été sa sœur, même pour quelques temps seulement. Puis Sadie part, sans se retourner.
            La fin de l'histoire est assez triste puisque les parents de Faith sont bouleversés par le soudain départ de celle qu'ils croient être Laurel. Au lycée, Faith ne retourne pas vers Thomas même si elle sait qu'il n'a rien à se reprocher car elle se rend compte qu'il ne lui manque pas et qu'elle ne l'aime pas. Elle évite aussi Martha, pour ne pas craquer et avouer toute la vérité à sa meilleure amie. Ce fardeau lui pèse mais elle veut cacher la mort de Laurel à tout le monde. Elle n'est pourtant pas la seule à se poser des questions puisque Michel, le compagnon de son père, lui fait comprendre qu'il a deviné que quelque chose clochait chez Laurel / Sadie. Il lui assure qu'il pourra être attentif et garder un secret si Faith a besoin de se confier. Régulièrement, Faith retourne se recueillir sur la tombe de sa sœur aînée. Elle a laissé Barnaby, le nounours, à côté de la tombe.

            Mon avis :

            J'apprécie beaucoup les livres de Cat Clarke, que j'ai quasiment tous lus. Dans celui-ci, il y a moins d'action et davantage de psychologie. Le lecteur suit les sentiments de Faith, le bouleversement provoqué par l'arrivée de Laurel / Sadie dans sa vie (dans leur vie de famille avec ses parents). Il a vraiment sa vision des choses, j'ai bien aimé cela car le personnage de Faith est très attachant. L'enquête policière n'est absolument pas décrite dans le livre et Faith ne s'implique pas dans les recherches, pourtant, de nombreux indices un peu étranges sur Laurel / Sadie font s'interroger le lecteur. Il peut alors imaginer des pistes. Par exemple, j'avais un peu deviné que la jeune femme retrouvée n'était pas Laurel à cause de son refus de passer des tests ADN. En plus de cela, d'autres indices sont un peu troublants, comme le fait que Laurel / Sadie ne se souvienne pas de l'une de ses copines d'enfance qu'elle avait avant son enlèvement. Mais j'avais aussi d'autres pistes : le fait qu'elle soit une enfant adoptée fait envisager d'autres hypothèses concernant son enlèvement (je pensais au départ que c'était peut-être quelqu'un de sa famille qui l'avait enlevée alors que pas du tout). L'obsession de Thomas pour l'histoire de la petite Laurel Logan kidnappée est assez étrange (je me suis demandé s'ils avaient un lien de parenté ou bien si Thomas enquêtait et allait découvrir la vérité), mais cela ne nous apprend finalement rien sur l'enlèvement de la fillette.

Milena Geneste-Mas

26/11/2017

Prendre le temps du regard

Rapiat Christos et Virginie, Dame nature, Des ronds dans l’O jeunesse, 2017, 32 p. 16€50
Voici un très bel ouvrage, parfait pour un cadeau. Le livre est un appel à l’attention : faire attention à la terre, faire attention à la planète, aux diverses formes de vie qui la peuplent, l’animent, en font la grâce. La volonté du texte souligné par le travail du dessin et de la peinture est de porter un message d’harmonie dans un monde contemporain qui privilégie la guerre, le heurt, l’inconscience consumériste. Si les images illustrent le texte, elles entourent le propos de magnificence où l’humour côtoie l’irréalisme, où la vue de reconnaissance flirte avec l’appel au regard intérieur, affectif, émotif. La fin est intéressante, en ce qu’elle invite l’enfant à s’interroger : « cette histoire n’est pas terminée parce que je n’en connais pas la fin (…) chacun d’entre nous peut la continuer afin qu’un jour elle finisse bien ».
Au jeune lectorat, en son avenir, à construire une fin heureuse.

Chabbert Ingrid, La Tisseuse de nuages, illustrations de Virginie Rapiat, Des ronds dans l’O jeunesse, 2017, 32 p. 16€50
Le monde d’un petit village du Mont Tai subit la sécheresse. Une légende enseigne que le descendant de la première famille du village devrait alors partir en quête de l’origine des eaux.
Ingrid Chabbert propose ainsi un récit de création sensible. Le texte vise à mettre des mots sur l’indicible que constitue le rapport de l’humain à l’univers. Nous parlons d’indicible car, dans nos sociétés, le rapport au monde est tant filtré par des instruments, par des dispositifs de divertissements, par des discours préventifs en tout genre, que les contemporains et en premiers les jeunes enfants, n’ont plus d’espace où nourrir une intuition directe de la relation de l’humanité à l’univers qui l’entoure, qu’elle habite.
Ainsi, donc, le père part du village. L’héroïne, Chih-Nii, à laquelle l’enfant lecteur est invité à s’identifier, va entendre la détresse de la mère, elle va subir le regard railleur des villageois, elle va voir son intégrité morale et celle de sa mère atteinte par la rumeur. Mais Chih-Nii veut agir. L’album bascule alors dans une histoire onirique que servent à merveille les illustrations de Virginie Rapiat. Chih-Nii fabrique, avec son métier à tisser porté tout en haut du Mont Tai des nuages de fils. Les nuits passent et le labeur jamais ne cesse. Le ciel, chaque matin arbore de nouveaux nuages de toutes les couleurs. Grâce à cette œuvre réalisée avec patience et ténacité, finit par tomber la pluie.
Alors l’opinion publique se retourne et pas un membre du village qui ne voue un culte au père de Chih-Nii. Quand celui-ci revient, il est pâle et amaigri. Tout le village le fête mais lui leur explique que la pluie tombe grâce à l’œuvre humaine de sa fille. La légende n’est qu’une légende. Le récit reste un récit, mais il invite à comprendre que le sort de la terre et donc des peuples dépend de ce qu’ils sauront ou non construire pour retrouver l’harmonie perdue de la nature.
Les dessins et peintures pleine page de Virginie Rapiat ouvrent l’imaginaire des enfants, comme s’ils cherchaient à envoyer le beau et sensible texte d’Ingrid Chabbert vers des représentations oniriques. Les couleurs chastes, contrastées mais douces, le travail au trait à maints endroits, la luxuriance des illustrations et l’inspiration asiatique des images en accord avec l’histoire tissent un univers de conte pour notre temps. Un chef d’œuvre.
Philippe Geneste

Entretien avec l’illustratrice Virginie Rapiat
Lisezjeunessepg : Comment travaillez-vous, quelles techniques utilisez-vous ?
Virginie Rapiat : Tout est entièrement réalisé en peinture acrylique, au pinceau. Aucune autre technique ne vient en surplus et il n'y a pas de retouche infographique. Les illustrations originales font environ deux fois la taille des reproductions dans les livres : travailler sur de grands formats me permet ainsi d'aller chercher le détail et de peaufiner les textures. Je peins systématiquement sur du papier bordeaux, toujours de la même marque, car je sais parfaitement comment réagissent mes couleurs par dessus. Je suis aussi très fidèle à la même marque de peinture. Cela me permet d'obtenir des rouges très particuliers et des nuances impossibles à obtenir autrement. Je commence par le fond, puis les éléments principaux de la composition, pour ensuite m'attarder sur les détails. Je commence toujours par les teintes foncées et vais progressivement vers les plus claires ; je procède donc par "strates" successives. Par exemple, pour le fond, il me faut environ 10 à 15 strates différentes, donc 10 à 15 couleurs différentes. Les accents de lumière viennent uniquement à la fin. Mes pinceaux vont d'une taille moyenne pour les fonds jusqu'à des pinceaux ne comportant que quelques poils. Parfois même je dois travailler avec un cheveu !
Lisezjeunessepg : Vu la richesse des pages illustrées, cela doit prendre du temps ?
Virginie Rapiat : Pour peindre une illustration complètement (sans le dessin préalable), il me faut de 4 à 7 jours complets, selon la difficulté de la composition. C'est donc un travail de patience mais je n'envisage pas du tout de travailler autrement qu'avec une technique dite "traditionnelle", manuelle. Je ne prendrais pas le même plaisir en réalisant mes visuels sur un logiciel pilotant un ordinateur.
Lisezjeunessepg : Pour La Tisseuse de nuages, plus particulièrement, on sent une influence de l’art asiatique sur votre technique de travail. Pouvez-vous nous en dire plus ?
Virginie Rapiat : Mon travail est très nettement influencé par les compositions japonaises (estampes, tissus...), les traditions et couleurs de cette culture. Les paysages asiatiques me fascinent. Mes référents sont aussi très souvent empruntés à la nature, particulièrement ce qui est minuscule, ce que l'on ne prend pas le temps de regarder: la structure des feuilles, les gouttes d'eau, les reflets sur l'eau, les entrelacs végétaux...
Entretien réalisé en novembre 2017

19/11/2017

Injustice et avenir pour deux jeunes filles de la banlieue

PATTIEU, Sylvain, Des impatientes, Editions du Rouergue, 2012, 249 p., 19,50 euros. ISBN : 9782812603884

Résumé :
Ce livre s’organise en deux grandes parties.
La première partie, intitulée « La rupture », est consacrée à la description de la vie dans un lycée du 93. Le lecteur alterne entre des extraits écrits par un narrateur anonyme qui décrit différents aspects du quotidien au lycée et d’autres racontés à la première personne et relatant la vie des trois personnages principaux : Kevin, Alima et Bintou.
En effet, le lecteur suit le parcours, d’abord lycéen puis dans le monde de l’entreprise, de deux jeunes filles : Alima Sissoko et Bintou Masinka. Toutes les deux sont d’origine africaine, habitent en banlieue et leurs parents sont d’une classe sociale défavorisée (leurs mères en tout cas, car leurs pères sont absents). Pourtant, elles sont très différentes : Alima, jolie fille mince et très timide, est une excellente élève. Elle n’a que deux amis, une fille gothique et un garçon homosexuel, et ne s’intéresse pas du tout aux garçons ni aux histoires d’amour, ce qui compte pour elle étant le Baccalauréat puis d’intégrer Sciences Po. Au contraire, Bintou, très ronde et exubérante est une élève difficile qui, en fait, souffre du décès de sa grande sœur. Elle aime sortir en boîte avec ses copines et draguer les garçons. Au début du roman, les deux filles ne se connaissent pas. Elles ont des vies et des amis complètement différents. Elles ne sont pas dans la même classe non plus, Bintou étant en Terminale Mercatique et Alima en Terminale S.
Parallèlement aux histoires de Bintou et d’Alima, l’histoire d’un troisième personnage est racontée : celle de Kevin Rullier, jeune enseignant de 28 ans en histoire-géographie. sa copine le quitte. Cette rupture le bouleverse et il se remet complètement en question. Un jour, au lycée, alors qu’il est fatigué et vient d’avoir cours avec la classe, difficile de Bintou, il enchaîne l’heure suivante avec la classe d’Alima. Il décide de faire un contrôle surprise aux élèves. Alima, l’élève studieuse, ayant noté le contrôle pour la semaine suivante, le lui fait remarquer. Kevin, déjà excédé à cause de l’heure précédente, l’exclut du cours. Alima obéit et sort, bouleversée. Elle se met à pleurer dans la cour et un garçon vient vers elle pour la consoler. Manque de chance, il s’agit du copain de Bintou, qui est en cours et voit tout par la fenêtre. Jalouse, Bintou s’énerve immédiatement, sort de sa classe en bousculant l’enseignante qui essaie de s’interposer. Dans la cour, elle se jette sur Alima et toutes les deux se battent. Kevin, entendant les cris, laisse sa classe et s’interpose mais Alima, sans faire exprès, lui cogne le nez. Bintou et elle sont exclues du lycée.
C’est là que commence la seconde partie du livre, intitulée « Les bonnes femmes », où le lecteur retrouve ces deux filles, mais cette fois dans le monde de l’entreprise. Alors que Bintou est ravie d’intégrer le monde du travail, son dossier étant de toutes les façons trop mauvais pour qu’elle soit intégrée dans un autre lycée, Alima subit cette situation. Après avoir frappé un enseignant, elle ne pourra pas tenter Sciences Po cette année et sa maman, furieuse, ne la soutient pas et ne cherche pas à l’inscrire dans un autre lycée. Alima veut passer le Baccalauréat en candidate libre mais, en attendant, elle doit travailler. Bintou et elle se retrouvent à l’entreprise de Décora. Le personnage de Kevin, l’enseignant, s’efface tandis qu’un autre personnage entre en scène : Aziz, un vigile d’une trentaine d’années, qui tombe amoureux d’Alima. Il s’agit d’un jeune homme traumatisé par son passé de sans-papier, extrêmement timide, qui n’ose pas parler à la jeune fille. Alima et Bintou semblent se réconcilier. En effet, Bintou a compris que son copain l’a trompé en boîte avec une fille, qu’il n’est pas fiable. Elle s’en veut un peu de s’en être prise à Alima. De son côté, cette dernière se syndique à la CGT. Une grève des caissières et des vendeurs est lancée et va durer 5 jours. Devant Décora, les employés tiennent un piquet de grève pour informer les passants de leurs revendications portant sur leurs conditions de travail. Les amis de Bintou et d’Alima, venus pour soutenir leurs copines, se rencontrent. Au bout de cinq jours, le travail reprend et aucune revendication n’a été accordée. Aziz, en tant que vigile, n’a pas pu faire grève mais, au fond de lui, soutient les grévistes. Il se sent exclut par les caissières et souffre de plus en plus de l’indifférence d’Alima à son égard. Une fois que le travail reprend, il finit par lui avouer ses sentiments. La jeune fille ne s’y attendait pas, concentrée sur son avenir professionnel, sans compter leur différence d’âge. Elle le repousse gentiment. Après ce refus, Aziz met un objet de valeur appartenant au magasin dans le sac d’Alima. Elle se fait prendre et elle est renvoyée. Bintou quitte également Décora peu après.

Mon avis :
Dans la première partie du livre, l’auteur a très bien cerné le quotidien de la vie dans un établissement sensible du 93 et les difficultés que la communauté scolaire peut rencontrer. Cela est notamment montré grâce au personnage de Kevin. L’injustice que subit Alima au lycée montre bien que l’environnement scolaire peut avoir une influence sur l’avenir de certains jeunes : si Kevin, déjà fragilisé par sa rupture, n’avait pas été provoqué à l’heure précédente par Bintou, il ne se serait probablement pas énervé suite à la réflexion d’Alima sur le contrôle.
Dans la seconde partie, le fonctionnement, très hiérarchisé, de l’entreprise, est parfaitement bien décrit. La fin du livre est peut-être un peu brutale : Alima et Bintou quittent le monde de Décora et le lecteur ne sait pas ce qu’elles deviennent.
Personnellement, j’ai eu de la compassion pour Alima, qui se fait injustement renvoyée d’un cours ; qui se fait frapper par Bintou alors qu’elle n’a rien fait avec son copain ; et qui se fait renvoyer de Décora, là encore, suite à une injustice. En revanche, j’ai eu plus de mal à avoir de la compassion pour Bintou, malgré le décès de sa grande sœur. En effet, elle me paraît plutôt méchante, pas très intelligente et inconsciente de la gravité de ses actes. Elle ne s’implique dans la grève que pour « foutre le bordel » et soutenir Alima. La réconciliation entre les deux filles me semble un peu improbable, sachant que c’est à cause de Bintou qu’Alima est renvoyée du lycée.

Milena Geneste-Mas

12/11/2017

La littérature pour mémoire des peuples indiens

Alors qu’en Argentine, la disparition de Santiago Maldonado, soutien des indiens Mapuche qui protestent contre le vol de leur territoire de Patagonie par la société Benetton, deux ouvrages paraissent, l’un sur les indiens de la Terre de Feu et l’autre sur les indiens du Canada. Dans les deux cas, le lecteur est confronté à l’anéantissement d’une civilisation, à l’oppression d’un peuple qu’il s’agit, pour les colonisateurs, de rayer de la carte des Amériques.

Heissat Jacqueline, Lasik et la baleine. Légendes de la Terre de Feu, L’Harmattan, 2017105 p ; 12€
Voici un remarquable ouvrage, à l’évocation dense de quatre peuples de la terre de Feu. Il propose à travers des contes ou légendes des peuples Selk’nams ou Onas - peuple du centre et du nord de l’île-, Yagans ou Yamanas -peuple des îles du Sud et du sud-ouest ainsi que des canaux de la côte-, Haushs ou Manekenks –peuple du sud-est, Kaweskars ou Alakaloufs –peuple de l’ouest de l’île et des canaux de Patagonie.
Les contes montrent les conditions de vie incroyables auxquelles ces peuples ont dû s’adapter, comment ils l’ont fait. Ces contes sont des récits de la création, récits de la naissance des saisons, récits de la lune et du soleil, des animaux marins. Ils décrivent aussi la cérémonie du Hain, cérémonie d’initiation basée sur des jeux de rôles, et réservée aux jeunes hommes. On y voit aussi la place centrale des femmes seules habilitées à plonger dans la mer glacée. Après les contes, l’autrice présente les peuples qui ont tous été décimés par la colonisation. Ces peuples de chasseurs, de pêcheurs, certains ne vivant que sur l’eau, parlaient des langues uniques dont on ne connaît pas l’origine. Les deux derniers siècles, sous la bannière du progrès, ont fait disparaître ces pans exceptionnels d’humanité et de culture dont ne subsistent que des bribes fuégiennes. Les selk’nam’s pensaient l’humain dans son lien avec toute sa communauté « mais aussi de tout l’univers visible et invisible ». Chez les Haushs, la métamorphose n’était pas qu’une figure poétique, elle représentait la fonction même de l’adaptation à la nature.
Le travail de Jacqueline Heissat est vraiment à relever. Elle fait revivre des légendes cosmogoniques et étiologiques qui inscrivent la civilisation des Fuégiens dans la culture humaine dont on mesure toujours l’unité derrière la diversité. Les textes rassemblés s’apparentent davantage à la légende qu’au conte, dans la mesure où le merveilleux, l’étrange s’y fond dans le réel et l’habituel des rites, des coutumes et des mœurs. Les histoires de Heissat adhèrent à des choses historiques connues et prend une place bien particulière dans la collection où elle paraît, la légende des mondes. Le petit volume vient rappeler que l’extinction de l’humanité que le capitalisme a mis à l’ordre du jour de ses fascinations guerrières, atomiques et polluantes, que cette extinction a une longue filiation dont les légendes de la Terre de Feu livrent des traces venues du bout du monde : « Vos pas semblent se perdre dans le silence des terres gelées. Vos silhouettes s’estompent dans le brouillard du vent glacé ». 

Fontenaille Elise, Kill the indian in the child, oskar, 2017, 92 p. 9€95
Les éditions Oskar font paraître un roman qui retrace la vie d’un jeune indien Ojibwé (au Canada). On est en 1969, le premier homme pose le pied sur la lune. Un enfant Ojibwé (peuple indien autrefois nomade, de la région des grands lacs) s’est enfui d’un pensionnat catholique pour indiens. Trop faible, il meurt de faim et de froid. Un journaliste courageux se lance en quête d’informations. Ses articles révèlent les conditions de vie de ces jeunes indiens que le fanatisme raciste et religieux veut acculturer : sévices dont l’usage de la chaise électrique, privation de sa langue (algonquien) et imposition de l’anglais, privation de son nom au profit d’un matricule, viol, malnutrition, hygiène déplorable, la perpétuation du génocide des indiens devient affaire d’éducation religieuse et de corruption.
Le récit de Fontenaille s’appuie sur un fait divers avéré, l’histoire de Chanie Wenjack (Mukwa dans le livre). Il compose une histoire qui épouse la pensée magique des indiens et décrit la ségrégation raciale à l’œuvre à la fin des années soixante à leur encontre. Le roman révèle en détail les abus qui avaient cours dans les pensionnats canadiens dont le plus connu est resté Sainte Cécilia, mais aussi les abus dans les écoles résidentielles où les agents du pouvoir acculturaient les indiens quand ils ne les tuaient pas par la maltraitance infligée : on estime à 30 000 le nombre d’enfants qui ont trouvé la mort dans ces institutions religieuses. Ce récit bref, bien écrit, est un livre élevé contre la discrimination d’un peuple, qui rappelle la férocité d’une colonisation. La devise des institutions pour jeunes indiens c’était ce qui donne le titre au livre de Fontenaille : Kill the indian inside, soit « tuer l’ojibwé en moi » dit Mukwa…
Philippe Geneste

NB : Sur les Ojibwés ou Ojibways, lire Françoise Perriot, les indiens d’Amérique du Nord, Milan, coll. Les encyclopes, 2005, 224 p. 

06/11/2017

Vers le monde de la lecture, dans le langage des mots

Le premier livre en tissu de bébé, Petit chat et ses amis, 6 volets, boîte cartonnée avec fenêtre, Casterman, 2017, 13€90 ; Le premier livre en tissu de bébé, Petit ours et ses amis, 6 volets, boîte cartonnée avec fenêtre, Casterman, 2017, 13€90
Ces deux ouvrages proposent un imagier réalisé sur un livre en tissu très doux au toucher. L’un se rapporte aux animaux familiers ou qui peuvent l’être selon où vit l’enfant (chat, chien, raton-laveur, lapin, chouette, abeille), l’autre aux animaux sauvages (ours, crocodile, éléphant, tigre, lion, singe). Les illustrations sont en noir et blanc. Les livres se déplient comme un accordéon. Le livre est pensé pour être adapté au tout petit. C’est plus une invitation à conforter le geste de la lecture qu’à proprement parler un livre documentaire vu l’âge de l’enfant auquel il s’adresse. Et c’est dans cette fonction que nous le chroniquons ici comme une heureuse initiative éditoriale.

Le Hénand Alice, Sur le pot ! Illustrations Thierry Bedouet, Milan, 2017, 14 p., 10€90 ; Le Hénand Alice, Les petits mots polis, illustrations Thierry Bedouet Milan, 2017, 14 p., 10€90
Ces deux ouvrages de la collection Minimousses abordent une situation du quotidien du tout petit enfant. Le jeu de languettes qui anime les pages fortement cartonnées, permet à l’enfant de jouer avec les historiettes animalières très brèves qui composent les doubles pages. Dans le second ouvrage, les mots abordés sont : bonjour, s’il te plaît, patiente, merci, demander pardon. Les deux ouvrages sont à recommander car ils sont bien en prise avec la réalité de la vie enfantine.

Mon imagier à jouer. Animaux, Casterman, 2017, 10 p. 9€90 ; Mon imagier à jouer. Safari, Casterman, 2017, 10 p. 9€90
Grâce à un jeu de glissière à l’intérieur des fenêtres dans lesquelles se déplacent ainsi les images, l’enfant est appelé à faire apparaître le nom de l’animal dont la page de gauche donne la définition descriptive simple. Il s’agit donc de livres qui se manipulent, qui portent à rendre la dénomination active par le jeu de la manipulation du livre. Le premier est présente des animaux plutôt familiers, le second des animaux sauvages. Ces deux livres valent comme imagier actifs, sans contourner pour autant l’interrogation que nous avons, toujours, sur le rôle dévolu à l’imagier auprès des enfants qui n’ont pas l’expérience des animaux présentés.


L’Imagier du Père Castor Arabe-Français, Père Castor, 2017, 264 p. 12€
Cette édition du célèbre Imagier du Père Castor explore les mots de la vie quotidienne dans deux langues : chaque image est accompagnée du mot arabe écrit en caractères arabes (arabe littéraire) et en caractères latins, puis de son équivalent en français. 470 mots, retranscrits entièrement avec les voyelles, répartis en dix thèmes, voilà un outil idéal pour les enfants et les débutants. Le travail bilingue est réussi et l’imagier s’avère un outil biculturel à recommander. Restent, après cette louange, nos réserves quand à la croyance des éditeurs et de nombreux parents en ce que les images renvoient vraiment l’enfant aux objets. Rappelons que l’imagier renvoie l’enfant non aux objets mais à leur image, c’est-à-dire à leur représentation. La question demeure de savoir si l’imagier stimule l’imagination ou la représentation linguistique ? Pour la première, la réponse est positive, elle est bien plus réservée pour la seconde. Certains demanderont aussi si l’imagier, quand même, ne favorise pas la représentation conceptuelle du monde. Mais là comme pour la représentation verbale, la réponse ne peut qu’être très réservée. Enfin, d’autres partisans de l’imagier soutiendront que ce dernier aide l’enfant à photographier l’image graphique du mot qui désigne l’image. C’est là une hardiesse qu’il faut appeler à la prudence d’exercice.

Brunelet Madeleine, A La Maison, 100 images et mots, Père Castor, 2017, 10€50 ; Brunelet Madeleine, Les Animaux, 100 images et mots, Père Castor, 2017, 10€50
Ce nouvel imagier du père Castor a ceci de particulier qu’il est réalisé à partir de cartes à jouer retenues par un élastique intégré. La dimension de ces cartes est étudiée pour s’adapter à la main des petits enfants. Ce choix éditorial rend plus explicite le caractère d’objets de ce à quoi renvoient les images et les mots qui en forment la légende. Un livret conseil est spécialement adressé aux parents. Les lecteurs connaissent nos critiques sur le concept même d’imagier pour les enfants mais nous reconnaissons l’intelligence de la nouvelle présentation.

Battault Paule, L’Attrape-cauchemars, illustrations de Charlotte Ameling, Milan, collection albums animés éveil, 2017, 18 p. 15€20
Voici un nouvel album aux illustrations douces et en relief, qu’on lira avec le tout petit enfant. Le livre invite l’enfant à toucher les monstres et ainsi à vaincre la peur que l’image et son commentaire par l’adulte pourraient susciter. Sont rassemblés les personnages que d’autres lectures évoquent : l’ogre la sorcière, le fantôme, le loup, le dragon, le poulpe géant.

Commission lisezjeunesse

29/10/2017

Simulacres

BRISSOT, Camille, La Maison des reflets, Paris, Editions Syros, 2017, 344 p., ISBN : 9782748523249, 16,95 €

Résumé détaillé de l’histoire :
Daniel est un adolescent de 15 ans dont le grand-père, Edouard Edelweiss, aujourd’hui décédé, a fondé la plus célèbre des « Maisons de départ », la Maison Edelweiss. Petro, le père de Daniel, en est l’actuel directeur et travaille des heures durant dans son atelier afin de re-créer le plus fidèlement possible des « reflets » de personnes décédées, à la demande des familles. Les reflets sont en quatre dimensions et reproduisent au mieux le physique de la personne mais également son caractère. La Maison Edelweiss abrite ainsi environ 250 reflets, dont celui d’Edouard Edelweiss, et connaît un succès fulgurant. Des visiteurs passent régulièrement voir l’un de leur proche décédé, qui n’apparaît que lorsqu’on l’appelle par son prénom et avec un matériel adéquat (lentilles 3D, oreillettes…). Dans des salons de réception ultra-modernes équipés de panneaux 3D, ils peuvent choisir le décor de leur choix grâce à un écran de commande (plage tropicale, petit chalet, jardin fleuri…) pour converser avec leur reflet.
Pourtant, dans cette Maison futuriste, qui est aussi la sienne, le quotidien du jeune Daniel est empli de solitude. Son père est très absorbé par son travail et Mme Elia, sa gouvernante, ne lui prodigue que des leçons ennuyeuses. Ses meilleurs amis sont des reflets : Matthias et Mona, deux jeunes gens d’une vingtaine d’années, et Elliot, un enfant de 8 ans. Si lorsqu’il était plus jeune Daniel adorait Elliot, il se détache un peu de lui. En effet, les reflets ne grandissent et ne vieillissent pas. L’objectif des Maisons de départ est d’aider les visiteurs à accepter la mort d’un proche, à apaiser leur chagrin ou à dire au revoir au défunt, mais non d’oublier le décès. C’est pour cela que les particuliers ne peuvent pas avoir de reflets à domicile (sans compter que cela nécessite un matériel spécial) et que les reflets ne changent pas physiquement. Un autre reflet très important pour Daniel est celui de sa maman, qui est décédée lorsqu’il était bébé. Au contraire de son père, vivant mais trop absent, sa maman, décédée, est présente pour Daniel.
Un jour, le père de Daniel décide d’impliquer davantage son fils et lui demande de créer un nouveau décor pour l’un des salons de réception. Enthousiasmé par cette nouvelle mission, Daniel part pour la première fois hors de la Maison et se rend à la fête foraine de la ville. La grande roue qu’il a vue au loin lui permet de facilement se diriger. C’est ainsi qu’il y passe toute une journée et qu’il rencontre Violette, une jeune fille de son âge dont les parents gèrent l’attraction du Palais des Glaces. Avec eux et sa sœur jumelle, Esther, Violette voyage de ville en ville toute l’année. Daniel trouve cette vie fascinante. Lorsqu’il rentre chez lui le soir, il a de nombreux croquis de son nouveau décor, la fête foraine, et s’est fait une première amie vivante. Grâce à un visiteur qui chaque saison traverse le pays pour venir à la Maison Edelweiss et rendre visite à sa femme décédée, Daniel parvient à correspondre par lettre avec Violette qui, par choix, n’a pas de téléphone portable. Il attend impatiemment sa venue en ville l’année suivante.
Mais, rien ne va se passer comme prévu. Un jour, Daniel apprend par hasard que la « Cérémonie de la Dernière Nuit » est annoncée pour son amie Mona. Si la famille du reflet le décide, ce dernier peut être détruit, de façon irrémédiable, lors de cette Cérémonie. Révolté, Daniel se confie à Mme Elia qui tente alors de lui expliquer la différence entre un vrai décès et la Dernière Nuit du reflet. Elle-même a autrefois refusé que son petit garçon décédé devienne un reflet. Mais Daniel ne la comprend pas, il a grandi entouré de reflets et, pour lui, ils sont bien réels.
En outre, alors qu’il a de moins en moins de nouvelles de Violette, une dernière lettre lui parvient où elle souhaite arrêter soudainement leur correspondance, sans donner d’explications. Voyant le désarroi de son fils, Petro demande à Mme Elia et à Daphné Maris, une journaliste qui écrit des articles sur la Maison, de localiser la jeune fille. Ensemble, ils partent en voiture pour la rejoindre. Malheureusement, une fois sur place, Daniel apprend son décès. Peu de temps plus tard, Esther lui rend visite à la Maison Edelweiss pour lui révéler que Violette était malade depuis l’enfance. Daniel décide alors de créer le reflet de Violette, à l’aide de son père, grâce au peu de photos qu’il a d’elle et grâce aux lettres qu’elle lui a écrites. Il souhaite en faire la surprise à Esther lors de sa prochaine visite. En attendant, tous deux communiquent beaucoup, par SMS cette fois, et leur complicité est évidente. Mais le jour où Daniel lui montre le reflet de Violette, Esther s’enfuit, horrifiée. Daniel la retrouve et elle s’explique enfin : elle souffre de la perte de sa sœur et a été choquée d’être soudain face à son double virtuel. Mais, en plus de cela, ce reflet de Violette ne peut qu’être faussé car, s’il reproduit à la perfection le physique de la jeune fille, il ne peut pas en reproduire le caractère basé sur la correspondance épistolaire entre Daniel et elle… En effet, Violette a bien reçu la première lettre de Daniel mais elle était déjà trop faible pour lui répondre. Elle a demandé à Esther d’écrire la lettre à sa place. C’était en fait Esther qui était derrière cette relation épistolaire. Daniel s’en va, troublé.
Il se confie à sa maman mais se rend soudain compte qu’elle n’émet pas d’opinion et que quelques-unes de ses phrases sont les mêmes que celles de certaines visiteuses. Mme Elia lui explique alors que l’Intelligence Artificielle des reflets, que Daniel surnomme « la Ruche », est capable de gérer l’ensemble des reflets de la Maison et s’incarne dans celui de son grand-père. En fait, cette entité est l’ensemble des reflets de la Maison, elle évolue afin de rendre les reflets les plus humains possibles. Mme Elia lui avoue aussi que sa vraie maman est en fait bien vivante mais l’a abandonné lorsqu’il était bébé. Son père a créé son reflet pour ne pas que son fils grandisse sans mère. Comme pour le reflet de Violette, le reflet de sa maman reproduit à la perfection sa beauté physique mais son caractère, en revanche, n’a rien à voir avec celui de la personne d’origine. Alors que le reflet est doux et attentionné, sa vraie maman était capricieuse et a abandonné toute sa famille. Daniel comprend alors ce que Mme Elia a tenté de lui expliquer auparavant : que les reflets ne contiennent pas l’âme de la personne. Ils ne sont que des créations, extrêmement bien réalisées. Il prend soudain conscience que sa Maison est un « manoir aux illusions », un « Palais des Glaces ».
Lors de l’épilogue, Daniel et Esther, réconciliés et très proches, organisent, émus, la « Cérémonie de la Dernière Nuit » de Violette et de la maman de Daniel.

Mon avis :
J’ai adoré ce livre, très bien écrit, et qui raconte une histoire assez poétique. Le lecteur y entre facilement, les explications sur les reflets sont très claires et le personnage de la journaliste, Daphné Maris, permet d’avoir, sous la forme d’articles de presse, des détails techniques sur les reflets, sur l’Intelligence Artificielle qui les gère et sur l’histoire de la Maison Edelweiss.
Le narrateur, Daniel, est attachant parce que son histoire est celle d’un jeune garçon qui se heurte à des désillusions : désillusions sur les reflets, qu’il considérait comme ses amis, comme des « cadeaux merveilleux » faits aux visiteurs. Mais ils ne sont en réalité que la représentation d’une personne et sont possédés par une Intelligence Artificielle. Désillusions aussi sur sa famille avec le fossé qui existe entre son père et lui, sa maman, qui l’a en fait abandonné et son grand-père qui, en réalité, ne ressemblait pas du tout au reflet qu’il connaît de lui. Et, enfin, désillusion en amitié avec la fausse relation épistolaire entre Violette et lui. Cependant, Daniel comprend son père de mieux en mieux au fil du roman et Daphné Maris, qui va devenir la petite amie de ce dernier, les aide à se rapprocher l’un et l’autre. Quant à l’amitié, s’il est malheureux en apprenant le décès de Violette, il se rapproche d’Esther et se trouve une nouvelle amie. A la fin du livre, il est prévu que tous deux se rejoignent pendant l’été pour voyager. Daniel éprouve d’ailleurs le besoin de sortir de la Maison des reflets pour apprendre ce que le vrai monde, celui des vivants, a à offrir.

Milena Geneste-Mas




15/10/2017

« Ivre de liberté je fends l’air sauvage / Et de nul rivage ne veut être l’otage » Fatima Chabid

Si nous avons choisi de présenter ensemble ces deux très beaux romans : Le jour où je suis partie de Charlotte Bousquet et Guadalquivir de Stéphane Servant c’est parce que les voix de leurs jeunes narrateur et narratrice s’y font écho. Elles racontent qu’au sortir de l’enfance, si l’avenir paraît emmuré, empêché par les diktats sociaux et machistes, et malgré la violence, le chômage, malgré les viols, les mariages forcés, malgré le racisme et malgré toutes les religions, rien n’est inscrit d’avance, rien n’est prédestiné.

Bousquet Charlotte, Le jour où je suis partie, édition Flammarion Jeunesse, 2017, 186 pages, 13€
C’est l’hiver au commencement du roman. La narratrice, Tidir, est une jeune marocaine de 18 ans. Elle habite avec sa fratrie, sa mère, ses tantes et surtout sa grand-tante Damya, dans un douar perdu aux confins de l’Anti-Atlas marocain. Son père est parti à Aguadir soi-disant pour nourrir sa famille, mais où, profitant de son statut d’homme dans une société machiste, il trompe son épouse, et cela sans vergogne et surtout sans qu’elle ne réagisse.
Malgré la beauté de la nature alentour, l’harmonie de la vie au douar, la proximité des animaux, des chèvres dont elle prend grand soin, en compagnie du chien berger Toto et de l’âne Santiago, Tidir souffre. Depuis trois mois que son amie intime Lilli est morte, Tidir souffre et a la haine. Elle a la haine parce que Lilli a été violée et contrainte d’épouser le criminel, et que meurtrie d’humiliation, de douleur, Lilli s’est suicidée.
Aussi, lorsque son père veut lui imposer un mariage forcé, Tidir, comme une revanche au drame de son amie, comme une émancipation aux diktats machistes, pour aussi rencontrer d’autres femmes, d’autres hommes, et partager un idéal de liberté, d’épanouissement de vie, décide de partir à Rabat, la grande ville marocaine, bien loin de son douar natal. Là, elle veut participer à la Marche du 8 mars, journée de la femme, durant laquelle sont dénoncées toutes les violences récentes et anciennes faites aux filles et aux femmes : agressions pour tenues jugées indécentes, pour marcher non accompagnée dans la rue, harcèlements, mariages forcés (en dépit de leur interdiction au Maroc, depuis 2014), viols…
Aidée de Damya, qui, à 15 ans, s’est échappée elle aussi d’un mariage forcé, Tidir s’enfuit. Elle a pour tout bagage un petit baluchon empli de rares vêtements, de nourriture, d’un tapis tissé par Damya et qu’elle pourra revendre, et en guise de bénédiction tout l’héritage que la vieille dame lui offre, celui du courage et de la liberté.
Chemin faisant la jeune fille apprivoise un chien, Amalou, qui va la suivre partout et, l’aider à sauver un jeune homme de son âge agressé dans une rue sombre de Marrakech. Cet adolescent est français, il s’appelle Lilian. Il va l’accompagner jusqu’à Rabat, jusqu’à la Marche des Femmes. Dans leur périple les deux amis vont vivre ensemble les préjugés sociaux : haine des animaux, en particulier des chiens, haine pour les humains, racismes contre toute couleurs de peau différente, machisme avec les indécrottables réflexions à l’égard d’une jeune fille marocaine soupçonnée de profiter de l’argent supposé d’un garçon européen. Des préjugés moraux aussi. Après avoir vécu une tentative de viol, Tidir comprend et souligne, à l’encontre de ce qu’il est souvent pensé et dit, qu’il n’existe pas de tenues, de statures coupables, ni de comportements ou de caractères, qui provoqueraient la moindre excuse à ce crime, que l’on soit silencieuse et douce comme son amie Lilli, ou déterminée comme elle.
Le roman se termine. On devine la jeune héroïne toute proche d’une nouvelle croisée de chemins, là où des hommes, des femmes travaillent à défricher (déchiffrer) les voies de l’émancipation humaine.

Servant Stéphane, Guadalquivir, Gallimard Jeunesse, 2017, 197 pages, 5€90 (1ère éd. 2009)
Frédéric vit en banlieue avec sa mère. Narrateur du roman, il raconte comment la mort de son père - fut-elle accident, ou suicide ?- l’a anéanti. Avant d’être licencié, son père était maçon. Il était fier de son travail bien fait, de ses réalisations tout au long des routes qu’il pouvait montrer à son fils, Frédéric, alors enfant. A son licenciement il s’est senti exclu, humilié, rejeté parla France à qui, fils d’immigré.e espagnol.e, il avait apporté son savoir faire, toute la force de son travail et de sa dignité d’homme. La mort de son père, Frédéric l’a vécue comme un abandon, elle s’est faite douleur, une douleur qui brûle en lui comme un feu de haine – haine contre ceux qui ont détruit son père, haine qui le pousse à une violence exacerbée non contre les réels malfrats, détenteurs du pouvoir de l’argent, qui vivent et s’enrichissent au détriment de ceux et celles qu’ils exploitent, mais contre les jeunes de la banlieue d’en face, enfants d’immigrés maghrébins et africains. Avec ses copains skinheads, Frédéric s’enfonce dans une violence de plus en plus dure.
Frédéric a aussi une grande mère, Pépita, venue d’Espagne pour passer ses derniers jours en France, dans une structure où l’on soigne de vieilles personnes comme elle, vieilles personnes dont le cerveau serait enténébré, comme étouffé par des toiles d’araignées tenaces et monstrueuses. C’est un service de soins palliatifs, comme on dit, un service de fin de vie.
Ce matin là, Frédéric reçoit un appel téléphonique de Pépita. Elle s’est enfuie, toute amnésique et malade qu’elle est, de son service de soin palliatif, et va prendre le train. Alors Frédéric ne rejoint pas ses copains skinheads pour assouvir sa violence mais part à la recherche de sa grand-mère pour la protéger et la ramener.
Dans la gare en partance pour Madrid, il la retrouve enfin. Ce qu’il faut d’esprit pour une vieille dame à la santé défaillante et à la mémoire fragile pour avoir élaboré ce voyage ! Pépita a tout prévu, la venue de son petit fils, Coco, comme elle appelle Frédéric, et l’argent, les billets. Ensemble ils se protègent des contrôleurs, des flics de tout poils, lui pour ses exactions de violence, elle pour s’être enfuie de l’hôpital. Leur destination est la maison de Pépita, à Jerez de la Frontera, pas loin d’où le Guadalquivir et l’océan Atlantique mêlent leurs eaux. Chemin faisant, Pépita raconte la lutte pour la liberté et contre Franco des révolutionnaires espagnols dont faisait partie son jeune époux, Alejando, mort lorsqu’elle était enceinte. Il fut fusillé avec le poète Fédérico Garcia Lorca, par l’armée franquiste. Elle raconte comment, devant le Guadalquivir aux courants enfouis et indomptés, elle a recherché les traces de son amour, Alejando, et de son ami, Fédérico, toute enceinte et toute en peine qu’elle était.
Presque au but de leur périple, Pépita et Frédéric  rencontrent deux immigrés clandestins marocains, Béchir et sa fille Kenza. Après maints malentendus, Frédéric ouvre son cœur, son intelligence à ce qui lui était différent, étranger. Il canalise sa violence et la maîtrise quand il empêche le viol de Kenza en laissant la vie sauve à l’agresseur. Il refuse de devenir un meurtrier.
à la fin de l’histoire, estampillée Alzheimer et quasi coquille vide, Pépita permet encore à Bachir et Kenza de trouver un travail, et leur confie son argent. A Coco, son petit fils, elle offre le monde délicat de sa tendresse, ses rêves de poésie et de révolution, mettant entre parenthèses l’univers de violence et d’échec social où il s’embourbait. Et bientôt, tel un oiseau léger, elle va enfin prendre son envol, s’échapper.
Guadalquivir est un très beau roman, émouvant, où l’expérience de la vie explose les autoroutes d’asphalte pour ouvrir des pistes buissonnières où on se rencontre soi parce qu’on rencontre l’autre. Le roman offre une lecture vivifiante comme une promenade qui invite à la réflexion, une lecture qui suscite l’étonnement, le désir de suivre des chemins sans balise, des sentiers détournés, et celui surtout… de ne jamais marcher au pas.

Annie Mas

08/10/2017

Savoir apprendre de l’autre, savoir comprendre le monde

Simon Sandrine-Marie, Jean Didier, La Musique de Rose, illustrations d’Elsa Oriol, Utopique, 2017, 32 p. 15€50
Voici, sur la cécité, un album sensible. Le choix du dialogue entre deux amies, l’une aveugle l’autre non, permet au jeune lectorat de s’identifier aux deux et surtout de ressentir les hésitations, les désirs et volontés sous-jacents aux actes, aux gestes, aux paroles. Car les mots sont des actes tout comme les images d’Elsa Oriol, privilégiant les gros plans et plans rapprochés, la matière et la texture du dessin peint ; Mais plus encore, cet album est une ode à la sensation, une propédeutique sensuelle à la représentation. Chacune des deux petites filles a son image du monde, car nos sens impriment en nous des images. Mais ces images sont passées au crible de la société, de la conformité sociale et c’est ce que le dialogue permet de soulever. Les propos en confrontation des deux personnages en viennent à remettre en question l’uniformisation des représentations sociales. Les mots prennent la couleur et la musique des mots d’autrui, ils s’élargissent en compréhension, et l’enfant grandit, s’ouvre, se fait attentif à d’autres jugements sur ce qui l’entoure. Les jeux de mots dont l’album est parsemé (se sentir bouriquandouille, une voix mélodélice, courir àfonberzingue, rester bouche cousuefermée, la voix qui doucenlace, les mots qui rigochatouillent) ne sont-ils pas eux-mêmes des appels à découper nouvellement la chaîne parlée, et ainsi à faire un travail neuf de discernement sur le monde du quotidien dans lequel nous sommes plongés ? Les mots s’entendent autant qu’ils se voient, et on s’approprie le monde différemment selon les sens qui nous gouvernent. Le monde toutefois, au final, est ce que l’ouverture à la confrontation des représentations vient configurer dans l’espace mental de nos pensées, dans l’ouvroir figuré du langage.

Fuentès, Roland, Un Amour sur mesure, illustrations par Alexandra Huard, Nathan, 2017, 32 p. 10€
Une naine trop géante et de ce fait exclue de sa communauté ; un géant trop nain exclu de sa communauté. Un géant trop nain que refoulent les nains ; une naine trop géante dont ne veulent pas les géants…
L’album, d’un ton tendre, parle avec sourire de la différence et de l’in-conformité. Le géant nain et la naine géante se rencontreront et s’aimeront. La vie est un long et lent processus d’adaptation. La rencontre est un événement et le désir son énergie.
Les illustrations pleines de trouvailles d’Alexandra Huard savent accompagner le texte sobre et sensible de Fuentès. Cet album est un petit chef d’œuvre et une leçon philosophique toute simple sur le bonheur.

Murot Mylène, Les Mots d’Enzo, illustrations Carla Cartagena, Utopique, 2017, 32 p. 15€50
Enzo a du mal à acquérir la lecture bien qu’il ne présente aucune déficience sensorielle. Et lorsqu’il écrit, les lettres se déplacent d’elles-mêmes. Il a beau s’épuiser à apprendre ses leçons, le compte n’y est pas lorsqu’il doit les restituer. Les autrices jouent de jeux de mots pour mettre en récit la dyslexie de l’enfant, elles n’élargissent pas leur propos à la difficulté de découper la phrase et son rythme. Outre la souffrance de l’enfant, qui fait ce qu’il peut, l’album montre les relations avec ses parents qui se détériorent et, bien sûr, les difficultés scolaires et ce qu’elles entraînent en termes de relation avec le personnel enseignant et les camarades. Puis, un jour, ses parents l’amènent voir une orthophoniste avec laquelle va se nouer une relation de confiance. La maîtresse elle-même va apporter quelques modifications à la présentation des mots au tableau et Enzo va pouvoir peu à peu revenir dans le jeu des mots, passer du tangage lexical au langage verbal.
Bien sûr, l’album n’aborde pas la difficulté pour l’enseignant à prendre en compte l’élève dyslexique si la classe est très chargée. Il n’aborde pas la question des conditions pédagogiques qui sont la cause tue, bien souvent, qui fixe le désordre chez l’enfant et sont à l’origine de troubles réactionnels comme le refus scolaire etc. Ce n’était pas, bien sûr, le propos de l’album, mais il est dommage que ce dernier en soit resté à un discours recevable par l’institution : c’est en fait la bonne ou la mauvaise volonté de l’enseignant.e qui serait seule en cause…
La commission lisezjeunesse a proposé la lecture de l’album à des élèves dyslexiques et toutes et tous se sont retrouvés parfaitement dans l’histoire et ont conclu ainsi : « oppignon : nous avons pensé que s’était un très bon livre ». Peut-il y avoir meilleure évaluation de l’ouvrage ?

Philippe Geneste

01/10/2017

En picorant dans les séries fleuves destinées à la jeunesse

Des lieux avec des baies, des vitres, des lieux de transparence, où on peut voir et être vu. Les paysages sont urbains, sales et sordides, plutôt sombres. Les ruines sont très présentes. Les clôtures, les barrières ne sont pas nécessairement décrites ; en revanche le sont les barrières intérieures, ce que l’individu ne s’autorise pas ou ce que son histoire familiale lui interdit qui s’imposent.
Les héros et héroïnes, plutôt solitaires, doivent seuls et seules se sortir des griffes d’une destinée tragique. Le dénouement des affres de la vie n’est pas dans la solidarité mais dans la volonté individuelle accompagnée par des dons et aptitudes innés. En fait, dans ces séries, il n’y a pas de monde rêvé. Le monde rêvé est celui de l’absence de conflits, celui de la tranquillité. Pour comprendre cette dominante dans les séries à tendance d’Héroïc fantasy, il faut se tourner vers le monde environnant. En effet, s’il n’y a pas de monde rêvé n’est-ce pas parce que l’avenir de la jeunesse est obstrué ? Alors que la société dit aux jeunes de prendre la parole et que le jeunisme occupe les antennes médiatiques et s’inocule dans les esprits, l’horizon du chômage bouche toute échappée économique. Pour s’insérer, il va falloir écraser le voisin, il va falloir être compétitif. N’est-ce pas la raison d’être de ces séries fleuves reposant sur des rebondissements sans fin liés à des batailles, des bagarres ou des guerres. Face à une quête identitaire sans cesse brisée, l’individu est appelé à chercher en lui les ressources pour assumer sa personnalité. Le collectif, le social étant évincé, les fictions recourent à une dynamique psychologique sommaire, où le bien et le mal s’opposent dans un univers néo-catholique. Le mal est la figure majeure de ces séries, et avec le mal les figures opposées du bon et du méchant.
Annie Mas & Philippe Geneste

Scott Michael, L’Alchimiste. Les Secrets de l’immortel Nicolas Flamel tome 1, traduit de l’anglais par Frédérique Fraisse, éditions Pockett jeunesse, 2007 , 373 p. 1930.
Josh et Sophie Newman sont deux jumeaux de 15 ans qui vivent à San Francisco. Lors d’une attaque dans la librairie où travaille Josh pour gagner un peu d’argent, les jumeaux découvrent que le monde est peuplé de magie. Son patron Nick Fleming, se révèle être Nicolas Flamel, un alchimiste légendaire âgé de six cent quatre-vingts ans. L’assaillant, le docteur John Dee est un humain immortel au service des Ténébreux, êtres très puissants qui veulent reprendre la terre aux humains. Au cours de la bataille, un manuscrit ancien, le Codex, a été volé ou du moins en partie. En effet, Josh a réussi à lui enlever deux pages avant qu’il ne disparaisse.
Quand Le docteur John Dee se rend compte qu’il manque l’évocation finale qui lui permettrait de prendre le pouvoir sur terre, il poursuit Nicolas, Josh et Sophie. Ceux-ci s’enfuient là où ils seront en sécurité. Ils découvrent en chemin que les jumeaux sont très puissants. Là où ils sont, quelqu’un peut éveiller leurs pouvoirs. Malheureusement, Josh n’a pas le temps d’être éveillé car Dee les attaquent à nouveau. Ils se réfugient alors à Ojai, chez la sorcière d’Endor qui apprend la magie de l’air à Sophie et lui transmet des siècles de souvenirs. Une fois de plus, ils sont contraints à s’enfuir. Ils se rendent donc à Paris, la ville natale de Nicolas Flamel…
Dans ce roman, les personnages doivent conquérir une maîtrise d’eux-mêmes pour arriver à leurs buts (retrouver le codex). Les jumeaux changent au cours du roman : c’est donc un roman d’apprentissage. J’ai beaucoup aimé ce livre car il est plein d’action, d’aventures, de suspens, de rebondissements et de magie. Ce qui est bien aussi, c’est que les personnages changent et qu’il n’y a pas les bons d’un côté et les méchants de l’autre.
Rachel Ward-Duchêne

Livingston Ian, Le Sang des zombies, Défis fantastique 23, traduit de l’anglais par C. Degolf, illustrations de Kevin Crossley, Gallimard jeunesse, collection un livre dont vous êtes le héros, 2017 (1ère traduction 2014), 256 p. 7€30 ; Dever Joe, L’œil d’Agarash, Loup solitaire 29, traduit de l’anglais par Sophie Brun, illustrations de Giuseppe Camuncoli, Gallimard jeunesse, collection un livre dont vous êtes le héros, 2017 (1ère traduction 2014), 432 p. 16€50 ; Livingston Ian, Les Sombres cohortes, Défis fantastique 15, traduit de l’anglais par Noël Chassériau, illustrations de Nik Williams, Gallimard jeunesse, collection un livre dont vous êtes le héros, 2017 (1ère traduction 1990), 256 p. 7€30
En 1982, au Royaume Uni, paraît le premier fighting fantasy signé Ian Livingston et Steve Jackson, traduit dès 1983 en français, Le Sorcier de la montagne. Les deux auteurs dirigeaient depuis 1975 la société Games Workshop consacrée à la production de jeux de rôles et de jeux interactifs. Le défi fantastique repose sur une double structure : une structure narrative et une structure ludique. Depuis cette époque, ces spécialistes du jeu vidéo sont allés de succès en succès, avec un certain creux au niveau du format livre que Gallimard jeunesse relance depuis plusieurs années. Le Sang des zombies inaugure dans la collection la présence des zombies absents jusqu’à présents, preuve que les auteurs restent très sensibles à l’évolution des goûts du public. De même, on quitte le monde médiéval de l’Allansia pour se situer dans le monde contemporain, mais dans un château… La réédition simultanée de l’ancien Les Sombres Cohortes, où grouillent Orques, Gobelins dans la forêt des Démons permet de mesurer l’évolution de la réalisation de l’univers fantastique. De son côté, L’œil d’Agarash est une nouveauté. Paraissant en grand format, preuve que le lectorat ciblé n’est pas tant les enfants que les adultes et jeunes adultes, on y retrouve l’identification de la lecture à un jeu avec une carte pour situer les actions. La conception du héros est classique, comme toujours : le lecteur s’identifie au héros imaginaire aux pouvoirs surnaturels. Le Graal, ici, c’est l’œil qu’il s’agit de trouver et de mettre en sûreté….

Philippe Geneste

24/09/2017

Livres pratiques

Huiban Isabelle, Mon Cahier Steiner Waldorf. Activités créatives au fil des saisons, Nathan, 2017, 90 p. 13€90
Le secteur éditorial de la jeunesse suit les évolutions du corps social en matière éducative, perpétuant ainsi le lien entre didactisme et littérature. Il est intéressant de noter qu’après la pédagogie de Montessori c’est celle de Steiner 1861-1925) qui est mise en avant.
Or, dans les deux cas, il s’agit de pédagogues qui, l’une était une pratiquante catholique et l’autre le fondateur d’un spiritualisme tournant chez certains de ses disciples au mysticisme : l’anthroposophie, variante de la théosophie, qui guide « le spirituel en l’être humain vers le spirituel dans l’univers » car « il existe derrière le monde sensible, un monde invisible, un monde inaccessible aux sens et à la pensée qu’ils informent, et qu’il est possible à l’homme, par le développement de ses capacités potentielles, de pénétrer dans ce monde caché » écrivait Steiner.
Dans les deux cas, aussi, il s’agit de pratiques pédagogiques qui se sont inscrites avec efficience pour Montessori, marginalement pour Steiner, dans le courant de la pédagogie nouvelle du début du vingtième siècle jusqu’à nos jours. Pour Steiner, c’est la révolution allemande des années 1918/1919 qui a permis la concrétisation des conceptions éducatives, à travers L’école libre de Waldorf, à Stuttgart. Inaugurée le 7/09/1919, elle dispensait un enseignement primaire et secondaire, dans un cadre de mixité, à 256 enfants d’ouvriers du quartier. Le lien avec la pédagogie nouvelle est établi par l’intérêt pour la vie collective, l’expérience communautaire, et pour le développement propre de chaque individu à partir de l’épanouissement des sens. Le programme est déterminé en fonction de l’évolution de chaque enfant et tend à un enseignement polytechnique, avec une équipe éducative conçue sans direction. Enfin, les parents sont intensément sollicités par la vie de l’établissement.
L’ouvrage Mon Cahier (…) reprend des thèmes de la pédagogie Steiner : activités pour nourrir les sens, jeux libres et créatifs, expériences artistiques et artisanales, rôle de l’imitation, l’ensemble réparti sur toute une année civile, pour des enfants jusqu’à 7 ans. C’est donc l’expérience des jardins d’enfants de la pédagogie Steiner qui est sollicitée, principalement. Comme pour les divers ouvrages montessoriens en éditions de jeunesse, nous dirons qu’il s’agit d’un produit dérivé sans attache à une vie de classe, sans attache avec une expérience communautaire où les principes mêmes de ces activités prendraient tout leur sens. On peut parler de produits dérivés voués au seul marché parascolaire.

Filliozat, Isabelle, Riefolo Violène, Rojzman Chantal, Les Cahiers Filliozat, la confiance en soi, illustrations d’Amandine Laprun, Nathan, 2017, 96 p. + 24 p. 12€90
Quatre « dimensions » servent d’approche de la confiance en soi. Elles correspondent peu ou prou à des phases du développement de l’enfant, sachant, bien sûr que chaque individu rejoue, selon les circonstances, ces phases face à un problème, face à une difficulté pour la surmonter. Ces quatre dimensions sont les suivantes : la confiance de base (0/18 mois, phase de la sécurité intérieure, je suis aimé, j’ai tout pouvoir sur le monde) la confiance en sa personne propre (étudiée en particulier sur les enfants de 18 mois à 2 ans, je sais ce que je veux), la confiance en ses capacités ou  phase dite du tout seul en psychologie du développement (2/3 ans : je sais ce que je peux), la confiance relationnelle ou sociale (7 ans et au-delà, je peux contribuer à). La confiance en soi est déterminée par la conjugaison de ces quatre dimensions et c’est ce que les autrices nomment « la confiance en la vie et en son devenir ».
Le cahier est conçu, pour les parents, comme un médiateur entre eux et leur enfant. Pour l’enfant il permet de mieux se connaître et ainsi de mieux cultiver sa singularité. Il peut être vu, aussi, comme une manière de journal intime guidé et réflexif. Le cahier met aussi en avant le temps, la durée comme une composante de la relation humaine adulte-enfant. Il fait comprendre que l’erreur est une nécessité, que la critique de la  production (dessin ou autre) de l’enfant est un gage de prise en compte réelle de sa personnalité. Le cahier souligne enfin que la question de la confiance en soi ne relève pas d’un innéisme mais d’une construction au cours des échanges avec les autres mais aussi avec soi. Un élément intéressant du cahier est qu’il met en relation la perte de confiance avec l’attitude de soumission : « la perte de confiance est la conséquence d’une soumission ». Du coup, la confiance en soi quitte le domaine où on l’enferme à savoir un problème psychologique pour devenir une question d’adaptation à une situation sociale. La confiance en soi comme le défaut de confiance en soi est une conséquence non une cause. Et pour agir sur cette conséquence, le cahier souligne l’importance de la verbalisation des situations vécues.

McGuiness Marion, La Magie du bordel, Jungle, 2017, 128 p. 9€90
Avec ce livre, finie la culpabilité d’être désordonné, de ne pas ranger ! Gloire « au bordel », Le bien être est dans le lâcher-prise, car tout peut devenir drôle, insolite, inouï… les filles et les garçons, les enfants et les moins jeunes, les adolescents et les adultes, c’est un livre pour tous, un livre réaliste qui met à distance l’agencement méticuleux, le névrotique nettoyage, les obsessionnels triage et classement ; qui cloue le bec aux accusations de comportement régressif. L’auteure donne des raisons pour ne pas se maquiller le matin, ne pas se coiffer, fait l’éloge de la procrastination, combat la collectionnite, propose une orientation professionnelle vers les métiers du bordélisme, car, on n’y prend pas garde, mais poser ses jeans sur les escaliers, faire du dessous de lit le placard pluri-hebdomadaire de sa vie quotidienne, monter des tours Eiffel de vaisselle crade dans l’évier, ne jamais faire son lit et ne jamais ranger ses chaussures… c’est plus compliqué à vivre… qu’on ne croit. Et puis ça développe certaines corticales qui sinon seraient laissées en jachère. La magie du bordel contre la raison de l’ordre, c’est quasi un manuel politique de la liberté à conquérir et « au revoir tristesse » !

Philippe Geneste

17/09/2017

De La condition féminine dans le monde


Alvarez Amalia, Cinq histoires de femmes « sans papiers », traduction espagnol/suédois, Martin Larsson ; traduction espagnol/français, Yves Coleman, éditions Ni patrie ni frontières, 2016, non paginé, 10€ (port gratuit, chèque à l’ordre de Yves Coleman, 10 rue Jean Dolent 75014 Paris yvescoleman@wanadoo.fr)
Cinq histoires en bandes dessinées de femmes immigrées en Suède, clandestines. Leurs parcours, la réalité des mafias, des passeurs, des acheminements des travailleuses, l’exploitation pendant et après, l’oppression patriarcale, le viol, les coups. A ces femmes invisibles, Amalia Alvarez donne un visage, une visibilité sociale humaine. Cette scénariste dessinatrice est née à Chuquicamata, sa famille originaire de Toconao au nord du Chili, région précolombienne du peuple Likanantai de langue kunz. Sa bande dessinée repose sur des dialogues. C’est une sorte de BD magnétophone si on veut bien se référer à ce genre de la littérature magnétophone qui eut son heure de gloire dans les années 1980. Cinq histoires… est un reportage de voix pour faire entendre la réalité du monde. Luz Maria conte le périple d’une mère que l’émigration puis la législation du pays vont séparer de sa fille. Demandeuse d’asile met en cause le syndicalisme représentatif sourd à la question des travailleur.se.s immigré.e.s. Le personnage a échappé au massacre de sa famille et vit, depuis, avec des fantômes. Travailleuse sans papier  montre la collusion du patronat et des mafias fournisseuses de main d’œuvre clandestine. Elle détaille aussi l’action d’une section syndicale pour la défense des clandestines soumises à l’exploitation économique et à l’exploitation sexuelle. Epouse d’importation est un dialogue sur le combat contre les violences conjugales compris comme une cause internationale. Ma vie secrète reprend le même thème en pointant la libération des désirs pour l’affranchissement des normes machiste et hétérosexuelle. Suivent trois entretiens avec Amalia Alvarez sur son parcours, l’anarchisme et la Sveriges Arbetares Centralorganisation (la SAC).
Un livre important qui devrait figurer dans tous les CDI des lycées.

Wary Chloé, Conduite interdite, Steinkis, 2017, 140 p. 18€
L’album se concentre sur la première manifestation de femmes, le 1er novembre 1990, qui prennent le volant et, par cela même, défient le pouvoir d’Arabie Saoudite. Elles sont 47 à mettre ainsi en cause la loi qui leur interdit de conduire….
Après cinq ans passés à Londres, Nour, revient dans son pays. Elle vit se retour comme un déni de sa liberté, alors elle va nouer des liens avec un groupe féministe qui milite pour la levée des interdictions qui pèsent sur les femmes saoudiennes. L’album nous fait côtoyer un cercle de femmes rebelles et nous fait assister aux débats contradictoires qui le traversent. La bande dessinée est ainsi une manière d’entrer dans les arcanes de l’engagement féministe en Arabie. Cette première manifestation sera durement réprimée, au nom de la religion et du pouvoir patriarcal avec lequel elle se confond. Elle aura pourtant des suites : en 2011, Mana al-Sharif, jeune saoudienne poste une vidéo d’elle en train de conduire. En 2013, le gouvernement organise une campagne de terreur pour dissuader les femmes de prendre le volant pendant que le mouvement oct26driving souligne que 45% des femmes saoudiennes sont au chômage. Accorder le droit de conduire leur permettrait au moins de trouver plus aisément du travail. Si le roi Abdallah a accordé l’éligibilité et le droit de vote aux femmes aux élections municipales mais non le droit de conduire, c’est parce que l’émancipation commence avec l’émancipation par le travail. Le droit de vote n’est, on le voit bien dans les démocraties électives, qu’une illusion d’indépendance des opinions individuelles.
Les dessins en noir et blanc, avec une abondance de plans rapprochés et de plans moyens, font ressentir l’âpreté de la condition féminine en Arabie Saoudite.

Al Mansour Haaïfa, Wadjda et le vélo vert, traduit de l’anglais par Faustina Flore, Gallimard jeunesse, 352 p. 14€50
Selon un processus qui s’amplifie, les films donnent lieu à la rédaction de romans ou, dit autrement, la littérature se fait adaptation du cinéma. Le film Wadjda de la saoudienne, vivant aux USA, Haïfaa Al Mansour est sorti en 2012. Filmé en Arabie Saoudite, par Haïfaa Al Mansour qui est cinéaste, a rencontré un grand succès. Plein de finesse, il aborde la condition féminine en Arabie saoudite à travers la vie de Wadjda, 11 ans, intrépide et malicieuse, effrontée et sensible.
Le roman reprend l’histoire du film et suit les stratagèmes par lesquels Wadjda réussit à obtenir un vélo, une pratique qui est interdite aux filles… Comment l’acheter, comment en faire ? La complicité avec un jeune garçon encourage Wadjda à poursuivre son rêve.
Le roman permet aux jeunes lecteurs et jeunes lectrices d’entrer dans une culture qui ne leur est pas familière : l’école coranique, la vie des femmes dans une société qui les opprime, le quotidien dans une monarchie islamique, le rapport fille-garçon et la montagne des interdits qui le pervertit.
Loin des héroïsations superficielles des écritures de bonne volonté, Wadjda et le vélo vert met en scène avec humour, comme dans le film, des actes intrépides de résistance, tout en invitant le lectorat à réfléchir aux questions de la co-éducation, de l’égalité homme-femme, de l’oppression, de la censure, du rapport de l’art avec la société.  


Philippe Geneste